Le temps des enfants n’est pas flexible

27 avril 2016


Un projet de loi prévoit d’annualiser le temps de travail pour améliorer la compétitivité et faciliter la vie familiale. Faux. Les parents ont besoin de flexibilité si elle est choisie et s’ils maîtrisent leur temps de travail.

Le ministre de l’Emploi Kris Peeters propose une nouvelle organisation du travail qui permet plus de flexibilité des heures prestées, calculées sur une base annuelle en fonction des cycles d'activité des entreprises. Fini, les 38 heures par semaine. Des maximums sont prévus : 9 heures par jour et 45 heures par semaine. L’objectif du ministre est de rendre le travail plus flexible pour les employeurs et plus soutenable pour les employés. À la Ligue des familles, nous avons analysé l’impact d’une telle mesure pour les parents.
Pour commencer, toute modification de l’organisation du travail a des effets bien plus larges que sur la seule compétitivité des entreprises. Cela touche à toutes les dimensions de nos vies : notre vie familiale et sociale, nos projets personnels et citoyens, nos projets de vacances, etc. C’est tout un débat de société qui s’ouvre et c’est à ce titre que la Ligue des familles s’y invite. Avec quatre objectifs :

  1. défendre la qualité de vie de chacun ;
  2. ne pas accroître les déséquilibres entre les hommes et les femmes dans leur investissement à la maison et au travail ;
  3. favoriser la prévention et limiter les risques en matière de santé publique : plus de 1 parent sur 3 ressent un risque de burn-out parental ;
  4. revendiquer un emploi décent, c'est-à-dire rémunérateur bien sûr, mais qui garantisse aussi une protection sociale et permette d’autres engagements : dans sa famille, une association, son village, l’école de ses enfants…

Concilier, c’est prévoir

Le maître-mot de la conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle est « prévoir ». Avec tous ses corollaires : anticiper, organiser, préparer. Aujourd’hui, 8 parents sur 10 ont des difficultés concrètes d’organisation entre vie de famille et travail. Le principal problème est la non-maîtrise de son temps.
Pour cette raison, l’annualisation n’est pas une bonne solution pour les parents. Parce que ce sont les bons de commande qui dictent les plannings des entreprises, avec la volatilité bien connue des marchés. Que seront nos vies de famille dans les périodes de pics de production ? Devrons-nous demander à nos enfants de se débrouiller seuls ces semaines où nous travaillerons 45 heures ? Ce n’est pas le projet de société que nous voulons.

Le temps des enfants n’est pas flexible

Tout le monde s’accorde sur la nécessité de respecter les rythmes biologiques des enfants. Pas de grand scoop, ici : une bonne nuit de sommeil, des heures de repas régulières, des temps de repos et d’attention sont nécessaires à un bon équilibre. Quelle sera la santé de nos enfants, plus tard, si leurs rythmes et leurs besoins ne sont pas respectés ? Et comment concilier des journées de travail plus longues avec des crèches qui accueillent un enfant 10 heures par jour maximum ? Devra-t-on flexibiliser et « annualiser » le temps des structures d’accueil des enfants, et même l’école, pour permettre aux parents de travailler ? Ce n’est pas le projet de société que nous voulons.

Le temps des hommes n’est pas celui des femmes

Disons-le d’emblée, concilier vie familiale et vie professionnelle n’est pas une question de genre, même si aujourd’hui ce sont les femmes qui endurent les doubles-journées. En quoi des durées de travail variables selon les moments de l’année vont-elles alléger le poids et le stress de ces journées ? Un temps de travail instable et imprévu aura des conséquences inévitables sur l’emploi des femmes et leur qualité de vie. Plus encore pour les familles monoparentales. Comment faire varier ses horaires en vivant seule avec un enfant ? Ce n’est pas le projet de société que nous voulons.

Deux enjeux : faire société et qualité de vie

Il n’y a rien d’idéologique dans ces constatations. Nous sommes favorables à des formes de flexibilité si elles sont choisies. Mais tous les parents qui travaillent ne sont pas égaux dans leurs possibilités d’organiser leur temps de travail. Certaines fonctions et certains profils profiteront d’une annualisation. Mais une petite minorité seulement.
La grande majorité aspire davantage à des formes de flexibilité plus proches de sa vie quotidienne, à l’échelle de la journée ou de la semaine. Des possibilités d’horaires flottants sont intéressantes, car elles permettent de mieux organiser la vie quotidienne. La semaine des quatre jours aussi.
Au fond, l’enjeu c’est bien la qualité de vie, pour chacun. Pour soi-même, pour ses enfants, pour la vie collective. Nous avons besoin de « temps communs », c’est-à-dire des temps où nous sommes ensemble. C’est essentiel à la construction d’une vie de famille. C’est essentiel pour le bien-être et le développement de l’enfant. C’est essentiel pour une société qui a besoin que les gens se retrouvent pour organiser les formes de vivre ensemble : à l’école de son enfant, à la fête de la commune, à la réunion d‘informations sur la rénovation du quartier, etc.
Comment permettre ces moments partagés si nos temps de travail sont différents selon l’entreprise dans laquelle on travaille ? Des temps communs et des durées de travail un minimum accordées sont essentiels pour « faire société ». C’est ça, le projet de société que nous voulons.

Delphine Chabbert, secrétaire politique de la Ligue des familles