Les nouveaux pauvres

28 octobre 2016


Aujourd’hui, ni le travail, ni la famille ne protègent de la précarité. Pour montrer et comprendre cette fragilisation généralisée, Le Forum – Bruxelles contre les inégalités a produit un webdoc « Les nouveaux pauvres » à voir absolument.

Les nouveaux pauvres

« La première génération qui vit moins bien que ses parents ». C’est sur cette phrase que s’ouvre le web-documentaire. Une phrase choc qui attire l’attention et dont l’intention est sans doute de nous réveiller. Nous qui ne sommes pas « pauvres », mais qui sait, demain… après une séparation, un accident ou une perte d’emploi.
Ce webdoc a ceci de passionnant que forcément un bout de votre histoire, ou de quelqu’un qui vous est proche, se retrouve dans une de ces séquences. La forme interactive et originale et la qualité de sa réalisation pourraient presque nous faire oublier à quel point son propos est, au final, déprimant. Parce qu’il décrit une vie faite d’une succession d’épreuves, d’échecs, d’exclusions et de découragements.
Il montre une société qui se définit plus par ses carences que par ses richesses : manque de logements accessibles, de crèches, d’emplois de qualité, d’accès aux soins, d’hébergement pour les aînés, etc. Autant de manques relevés à Bruxelles, troisième ville plus riche d’Europe.
Passionnant enfin parce que les situations décrites ne sont pas réservées à une population ancrée dans la pauvreté de génération en génération. Elles décrivent des personnes de la « petite classe moyenne » : elles sont cette mère monoparentale qui vient de se séparer, cet étudiant qui quitte la maison familiale, ce petit indépendant qui rame, cet intello précaire ou ce retraité locataire. Toutes ces personnes cumulées, ça fait du monde qui vit sur un fil. Un accroc, et elles basculent dans la pauvreté. Voilà l’histoire de ce documentaire.

La famille et les nouvelles formes de vulnérabilité sociale

Il y a encore quinze ans, la famille était le premier filet de sécurité en cas de difficulté. Aujourd’hui, l’insécurité se loge au sein des familles et il est de plus en plus difficile pour les couples de « résister » aux difficultés qui dégradent leurs conditions d’existence et obscurcissent leurs perspectives.
À Bruxelles, 1 famille sur 3 est monoparentale. Plus de 1 couple sur 2 est exposé à un risque de séparation. Par ailleurs, le nombre de personnes isolées (les monoparentales, mais aussi les seniors et les célibataires) n’a jamais été aussi élevé. Dans tous les cas, les femmes sont les plus touchées et subissent davantage les conséquences de la séparation et des inégalités dans l’emploi.

Le travail fragilisé

Au moment de la diffusion du webdoc, sortaient les résultats du thermomètre Solidaris sur le travail. Des chiffres qui font froid dans le dos : 1 travailleur belge sur 7 vit sous le seuil de pauvreté, 40 % ont des problèmes financiers à la fin du mois.
Plus difficile encore est la situation, de nouveau, des familles monoparentales. Les travailleurs « pauvres » sont surtout des « travailleuses » : 41 % des femmes vivent sous le seuil de pauvreté contre 29 % des hommes.
Cette enquête montre une chose : le travail ne protège plus de la pauvreté. Ce phénomène des « travailleurs pauvres », bien connu dans les pays anglo-saxons, gagne nos sociétés, pour le malheur de tous et toutes. Quelle vie de famille est possible lorsque l’on est contraint de cumuler plusieurs emplois pour s’en sortir ?

« Classes moyennes » et déclassement

Quand deux piliers majeurs de la vie sociale que sont la famille et le travail s’effritent, c’est l’ensemble de la société qui s’appauvrit. La relative nouveauté du phénomène est l’impact sur la « classe moyenne », et par là-même, son extension. Cette catégorie, finalement assez floue, se définit plus par ce qu’elle n’est pas que parce qu’elle est : ni pauvre, ni riche.
Ces « ni-ni » sont directement touchés par ces vulnérabilités. On dit qu’ils sont « déclassés ». Concrètement, leurs conditions de vie se dégradent au regard de ce à quoi ils pouvaient prétendre en fonction de leur niveau d’études, de leurs compétences ou même de leur héritage. Dans tous les cas, ces personnes vivent un appauvrissement.
Les profils les plus touchés par le déclassement sont les femmes, les indépendants et les jeunes. L’ampleur du phénomène est inquiétante. Elle devrait recevoir toute l’attention de nos responsables politiques. Cette insécurité sociale gagne des populations autrefois épargnées.
Une des conclusions du webdoc est la nécessité de tenir compte des nouvelles sociologies familiales dans les politiques de lutte contre la pauvreté. Depuis le temps que la Ligue des familles le dit… Puisse le message être entendu et contribuer à renforcer notre système de Sécurité sociale, meilleur rempart contre cette généralisation de la précarisation. Ça et l’importance de l’emploi public, de la démocratie, d’une fiscalité juste et du dynamisme associatif (1). Sur ce dernier point, comptez sur nous.

(1) Selon la recherche du Credoc sur les classes moyennes en Europe - Alter échos n°431.

Delphine Chabbert, secrétaire politique de la Ligue des familles