Intégration socialeÉducation permanentePrix Bernard Versele

Lauréats 2021 : les coups de cœur des enfants

1 chouette

Moi, j’ai peur du loup, d’Émilie Vast (éditions MeMo)

Cet album de format carré, excessivement bien construit, joue sur la répétition et la résolution des angoisses sur des doubles pages qui rassureront à coup sûr les tout-petits. Le récit s’appuie sur le dialogue entre deux lapins que lie une relation d’intimité et de complicité, une amitié palpable. L’un a peur du loup sous toutes ses déclinaisons, yeux, dents, griffes… qui rappelle le conte du Petit chaperon rouge, tandis que l’autre le rassure avec toute la bienveillance et l’imagination dont il est capable. Par un jeu subtil, Émilie Vast, grande spécialiste des albums pour les petits, invite le spectateur et la spectatrice à partager les confidences et les secrets qu’échangent ces deux lapins. Ses illustrations épurées, tout en aplats sur fond noir, sans ombrages, ni nuancier de couleurs, très lisibles pour les plus jeunes, reflètent la marque de fabrique de l’illustratrice qui s’inspire de la nature et des herbiers.

 

2 chouettes

Le Jardin d’Evan, de Brian Lies (Albin Michel Jeunesse)

Tout commence par la formidable amitié entre un renard, Evan, et son chien. La relation forte et ludique, la complicité qu’un enfant peut avoir avec son animal est ici tellement bien rendue que nous en oublions presque qu’Evan est un renard, d’autant qu’il est jardinier. Car le potager est le troisième personnage fort de cet album aux illustrations proches de l’hyperréalisme américain. Le chien meurt. L’album bascule. La vie d’Evan bascule. Plus d’envie de rire, d’écouter de la musique, de voir des amis, de jardiner. Evan sombre dans la tristesse, l’incompréhension, le repli sur soi, la colère, la dépression jusqu’à ce que la vie reprenne ses droits par la magie du jardinage, activité ici hautement thérapeutique. Ce travail de deuil est raconté avec pudeur et sans pathos, en particulier à travers l’incroyable rendu des expressions du renard. Le format à l’italienne, le cadrage au ras du sol et la mise en page aident le lecteur à entrer dans des scènes quasi cinématographiques, avec un décor luxuriant qui change au gré des émotions d’Evan dans lesquelles les enfants peuvent reconnaître les leurs.

 

3 chouettes

Coyote et le chant des larmes, de Muriel Bloch et Marie Novion (Seuil jeunesse)

Muriel Bloch excelle dans l’art de conter, dont elle renouvelle constamment le genre. Tout part d’un malentendu : un coyote entend un chant là où il s’agit de la plainte d’une colombe blessée. Comme souvent dans les contes, celui-ci passe par trois épreuves. Trois fois la colombe lui apprend le « chant », trois fois le coyote l’oublie en chemin, s’entête dans son erreur et devient agressif. Et la colombe agacée.
Ce conte tiré de la tradition des indiens Hopi pourrait se résumer ainsi : « Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ». L’emploi du présent, la qualité des dialogues, l’écriture cursive, la plainte de l’oiseau qui ondule dans une écharpe de sons et se déroule de page en page dynamisent le texte pensé pour être dit oralement. Une certaine naïveté du trait, des illustrations expressives et élégantes, l’utilisation de tons vifs (bleu, orange, jaune) rendent bien la tension dramatique entre le faible et le fort.

 

4 chouettes

La face cachée du prince charmant, de Guillaume Guéraud
et Henri Meunier (éditions du Rouergue)

Chef d’œuvre ! Pas d’autre mot pour ce jeu littéraire oulipien qui fait découvrir la langue française et l’autre côté des choses par un caviardage des mots, en jouant avec les métamorphoses du texte. Le gommage de certains mots dans des phrases grandiloquentes pour en obtenir dans la page suivante une version politiquement moins correcte, c’est le moins que l’on puisse dire, plait aux enfants qui rient des horreurs proférées.
L’album, qui joue de la caricature dans le texte et l’illustration, démystifie l’image du prince charmant en nous présentant d’abord son beau jour, ensuite sa face cachée, alternant des pages sur fond blanc et sur fond noir, avec des dessins provocateurs et audacieux pleins de dérision. La conclusion est simplissime : « Le prince charmant est juste comme toi et moi ».


 

5 chouettes

Un été d’enfer, de Vera Brosgol (éditions Rue de Sèvres)

Votre enfant aura du mal à lâcher ce roman graphique, bien que faisant plus de 250 pages. Il raconte les vacances d’une jeune adolescente russe dans une colonie où elle ne parvient pas à s’intégrer, tout comme elle n’arrivait pas à le faire dans un collège huppé du Connecticut. Inspirée par la biographie de l’auteure, cette histoire a une dimension universelle à travers les brimades dans lesquelles tout un chacun peut se reconnaître. On n’a pas besoin d’être une immigrée russe élevée dans une famille monoparentale et orthodoxe pour ressentir son vécu et son exclusion sociale et culturelle.
Face aux rapports de force, aux jalousies, aux injustices, aux rejets, à la cruauté adolescente, cette gamine suscite notre empathie par sa force de caractère et sa volonté d’en sortir pour se sentir moins seule. Nous sommes tout autant dans l’univers d’une enfant qui vit les tensions du camp que dans celui d’une adolescente qui découvre les émois amoureux de ses aînées, ce qui fait d’Un été d’enfer un formidable roman d’initiation au féminin. Le dessin de Vera Brosgol qui rappelle l’univers de la BD est implacable, renforcé par l’utilisation du noir et blanc et d’un vert pistache audacieux qui cadre bien avec les tourments de la gamine.