« Être père n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier »

Élisabeth Roudinesco réfute l’idée selon laquelle les nouveaux pères oscilleraient entre injonction de virilité et syndrome du papa poule, à la recherche de repères perdus. Pour la psychanalyste et historienne, le divorce qui, dans beaucoup de cas, aboutit pourtant à distendre les liens entre le père et ses enfants, constitue aujourd’hui une liberté personnelle supplémentaire. Par ailleurs, selon elle, les familles homoparentales n’ont pas réinventé la paternité, mais ont repris à leur compte un ordre dont elles avaient été exclues.

« Être père n’est pas plus difficile aujourd’hui qu’hier »

Est-il plus difficile d’être père aujourd’hui que par le passé ?
Élisabeth Roudinesco :
« Non, je ne le crois pas. Les pères d’aujourd’hui ont pleinement intégré l’émancipation des femmes. Ils prennent une part plus active à la vie privée à la maison, ils participent davantage à l’éducation des enfants. Ceux qui affirment que la situation des nouveaux pères est plus délicate qu’avant sont souvent des personnes qui ont la nostalgie d’un ‘C’était mieux de mon temps’. Elles peuvent avoir l’impression que les hommes ont perdu les prétendus avantages de la domination masculine. Mais il faut bien voir qu’ils bénéficient aujourd’hui d’une bien plus grande latitude dans leur vie affective et sexuelle. Même si, parallèlement, les mères ont gagné en souveraineté, en puissance : aujourd’hui, la contraception et le fait de travailler aidant, ce sont avant tout les femmes qui décident d’avoir un enfant, dans le meilleur des cas en accord avec leur partenaire. »

Existe-t-il désormais un ou plusieurs modèles de père ?
É. R. : « À mon sens, il n’existe plus vraiment de modèle. Et c’est tant mieux. Les pères d’aujourd’hui ne sont plus obligés d’endosser un rôle qui leur serait assigné par la société, ils jouissent d’une plus grande liberté individuelle. Y compris celle de recourir au divorce - qui est de plus en plus courant et qui, n’étant plus condamné par la société, n’est plus forcément vécu comme une tragédie - et de bâtir une nouvelle famille, recomposée. »

Les divorces sont cependant souvent vécus de manière douloureuse par les membres de la famille. Et notamment par les pères qui, parfois, se sentent dépossédés de leurs enfants, lorsque la séparation se passe mal…
É. R. : «Oui, c’est exact. Mais il faut savoir ce qu’on veut. Le divorce est toujours le signe d’un échec et il est douloureux pour toute la famille. Mais ce n’est pas en disant cela qu’on empêchera les gens de divorcer. Ce qu’on observe, c’est que lorsque les parents continuent à s’entendre, en dépit de la séparation, les enfants peuvent être heureux. Alors oui, si la solution du divorce s’impose, il faut tout faire pour que cette séparation se passe le mieux possible. Cela permet aussi d’éviter que l’un des deux parents - le père, mais aussi parfois la mère - ne se sente dépossédé de ses enfants. Et cela suppose que les adultes soient encore plus adultes qu’à une époque où la séparation était inenvisageable. »

Certains parents d’aujourd’hui ont eux-mêmes gardé de cuisants souvenirs du divorce de leurs propres parents…
É. R. : « C’est vrai, mais ce n’est pas mon cas, par exemple. Mes parents ont divorcé quand j’avais 9 ans et c’était ce qu’ils avaient de mieux à faire. Finalement, cela s’est bien passé et j’étais heureuse d’avoir un père (qui était âgé et faisait fonction de grand-père) et un beau-père du même âge que ma mère et qui était très différent de mon père. Le divorce fut donc, à mes yeux, bénéfique. On voit aujourd’hui des enfants de parents divorcés qui, devenus à leur tour parents, n’ont qu’une idée en tête : fonder une famille qui soit à l’abri du divorce. Très bien si cela arrive. Mais on ne peut pas rester toute une vie ensemble quand on ne s’entend plus. Cela dit, il est vrai pour tous les couples que lorsqu’on s’engage dans le mariage, on souhaite que ce soit ‘pour la vie’. En même temps, on sait qu’on n’est pas contraint comme au XVIIIe siècle de rester toute une vie avec la même personne. Et ça change tout. C’est une liberté supplémentaire que de choisir de se séparer ou de rester ensemble. »

Les pères d’aujourd’hui s’inspirent-t-ils de la façon qu’avaient leurs propres pères de vivre la paternité ?
É. R. : « La voie qu’ils choisissent n’est pas nécessairement en rupture avec ce qu’ont vécu leurs propres pères. Et puis, on peut choisir une chose consciemment et faire le contraire inconsciemment : cela s’appelle la répétition. Toute paternité s’inspire d’un héritage. Mais les pères d’aujourd’hui doivent souvent composer avec un élément auquel avaient largement échappé les générations précédentes, en tout cas celles des Trente Glorieuses, à savoir l’influence de la crise économique, un grand facteur de déstabilisation. Fini, l’époque où les classes sociales semblaient tranchées, les avenirs professionnels déterminés une fois pour toutes. »

La crise exerce-t-elle des effets plus ravageurs sur les pères qui se sentiraient davantage diminués - voire atteints dans leur virilité - que les mères de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de leur famille ?
É. R. : « Je ne crois pas que la virilité ait sa place dans cette affaire. Non, cette image du père chargé de gagner sa vie pour toute la famille et de la mère régnant sur le foyer a bel et bien vécu. Même si les femmes occupent souvent des postes moins élevés que les hommes au sein des entreprises, on tend vers l’égalité. L’idée que la femme travaille est communément admise. Certains vont même jusqu’à considérer comme pathologique le fait qu’elles ne travaillent pas... »

La multiplicité des configurations familiales conduit-elle à concevoir différemment le rôle des pères ?
É. R. : « Sur fond d’augmentation du nombre des divorces, on s’est rendu compte que l’équilibre d’un enfant n’était pas nécessairement lié à la présence d’un père et d’une mère. Cette question a suscité et suscite toujours de nombreux fantasmes. Tout comme celle du recours à la procréation médicalement assistée pour les couples homosexuels. Lesquels peuvent de toute manière solliciter, comme cela s’est toujours fait, le concours d’une personne du sexe opposé pour donner vie à un enfant… Alors, certes, aujourd’hui la science peut aider. Mais, par-delà la terreur qu’inspire à certains une prétendue fin de la famille, une possible fin du père, l’humanité continuera, j’en suis convaincue, à faire des enfants par la voie la plus simple : l’acte sexuel. » 

Les couples homosexuels ont-ils réinventé la paternité ?
É. R. : « Non, ils n’ont rien réinventé du tout, ils sont entrés dans l’ordre familial dont ils avaient été exclus en tant que tels. Et c’est un acquis. Que cela entraîne des hurlements ne changera rien : les homosexuels sont désormais des parents à part entière, au moins dans les pays démocratiques, et c’est une bonne chose. Dans les familles homoparentales, les enfants savent très bien lequel des deux parents est le père biologique. C’est lui qui est appelé papa. L’autre parent porte le plus souvent un surnom affectueux, parfois tonton, de même que dans une famille recomposée, la belle-mère n’est pas appelée maman. Il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots : ils savent qui est qui, et aujourd’hui, grâce aux homosexuels, on leur ment beaucoup moins sur leur origine. N’en déplaisent aux psychanalystes. De plus, ce n’est pas parce qu’une famille est homoparentale que l’autre sexe se trouve exclu. Au contraire, sans parler du rôle, souvent essentiel, que peuvent jouer les grands-parents, il est très courant que les parents désignent un parrain ou une marraine. Enfin, ce qu’il faut comprendre, c’est que si les parents sont de même sexe, pour autant, ils ne sont pas identiques, ni interchangeables. Ils ont chacun leur personnalité, leur façon d’être parent, d’exercer leur autorité. Et c’est cette différence qui est essentielle, qui aide les enfants à se construire. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

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