12/15 ans

« Il est fondamental
de transmettre le savoir »

Et qu’en pensent les enseignants ? Pour Gisèle De Meur, mathématicienne, professeur à l’ULB, la situation de l’enseignement des maths est critique. Si s’en alarmer, c’est faire preuve de pessimisme, alors elle est une pessimiste en colère. Vous êtes une des premières spectatrices à avoir vu le documentaire d’Olivier Peyon.

« Il est fondamental de transmettre le savoir »

Comment avez-vous reçu ce film ?
Gisèle De Meur :
« Le titre est trompeur. C’est un titre accrocheur dont le but est essentiellement commercial. Mais ce film serait utile à montrer aux jeunes, avec un accompagnement, un débat. Les professeurs et les mathématiciens ne sont pas des machines, ils réfléchissent à leur mission, même s’ils se sentent parfois impuissants à partager leur savoir. Ils témoignent aussi heureusement du plaisir que leur matière peut leur procurer. »

On est loin des stéréotypes concernant les profs de maths…
G. D. M.
 : « On échappe au cliché du prof à lunettes, distant, du prof qui utilise un langage improbable. On voit que les professeurs sont des êtres humains ! Ils rêvent. Ils cherchent. Ils se passionnent aussi pour leur travail. Il y a quand même un petit reproche à faire au scénario. On y voit peu de femmes. Des femmes ingénieures, il y en a moins que d’hommes, c’est vrai, et c’est lié à une certaine culture d’entreprise. Par contre, les mathématiciennes sont assez nombreuses : c’est la société qui met encore la femme au second plan, ce n’est pas la mathématique. Cet aspect du film renforce des préjugés et risque de contribuer à décourager les filles. »

D’où vient la désaffection des jeunes à l’égard des maths ?
G. D. M.
 : « Les causes sont nombreuses. En maths, quand une erreur est présente, elle est flagrante, ça ne pardonne pas. Ça peut en faire une matière-couperet. On voit si on a compris ou pas. Toutefois, il y a une manière d’utiliser l’erreur, pour comprendre ! Cela devrait se pratiquer davantage.
Autrefois, en primaire, les énoncés étaient plus concrets. Quand, dans un problème, on demandait combien de piquets étaient nécessaires pour construire telle clôture, les enfants voyaient un lien avec le monde réel, comprenaient mieux ce qu’on leur voulait. Aujourd’hui, c’est tout autre chose. On passe à des énoncés du style : ‘Entoure avec une ficelle les objets qui appartiennent à papa’. Pourquoi diable les entourer d’une ficelle ?
Parmi les autres causes, il y a la pénurie croissante d’enseignants qualifiés. Plus de 40 % des jeunes profs quittent définitivement l’enseignement dans les cinq ans qui suivent le début de leur carrière. Certains enseignants ont reçu fort peu d’heures de maths dans leur cursus et dès lors, ont grand mal à enseigner cette matière avec le recul suffisant.
 Au fond, la colère des élèves est légitime. Ils ne reçoivent pas l’enseignement de qualité auquel ils ont droit. Et il n’y a pas de quoi trop se réjouir des résultats PISA en maths. Quel sens cela a-t-il de nous comparer aux scores de nos voisins ? Comparons-nous aux Asiatiques, en tête de classement ! Notre situation est critique parce que nous ne sommes plus en mesure de renouveler le savoir des générations suivantes. C’est grave ! Et ça doit changer. » 

Aujourd’hui, l’enseignement des maths est en chantier (1). On ne peut pas dire que ça ne bouge pas !
G. D. M.
 :« On ne s’est jamais vraiment remis des ‘maths modernes’. Les réformes se sont enchaînées parce qu’on s’est vite aperçu du problème. Mais il aurait mieux valu prendre le temps et réfléchir une bonne fois pour toutes. L’instabilité est mauvaise pour les profs. Un minimum de sécurité intellectuelle est nécessaire. On a voulu démocratiser l’enseignement, et que se passe-t-il ? On diminue le nombre d’heures de présence à l’école. On revoit les exigences à la baisse. L’électoralisme et la démagogie sont passés par là... au grand détriment des enfants moins favorisés par leur milieu familial. »

  1. Une révision des compétences sollicitées jusqu’en 4e secondaire est en route. La transition entre le primaire et le secondaire est sur la sellette au vu des résultats qui sanctionnent la 2e secondaire. Le réseau libre bénéficie d’un nouveau programme de maths pour le fondamental.  

Véronique Janzyk

Il en parle...

Michel Marc-Albrecht, professeur

« Les maths, un outil qui sert aux autres matières ! »

Je veux que mes élèves comprennent que travailler les maths, travailler l'abstraction, le raisonnement, sont des choses infiniment utiles en tant que telles, et qu'il faut cesser de poser tout le temps la question : À quoi cela sert-il ? Je vois bien que les mêmes élèves qui posent la question rendent des dissertations de français sans queue ni tête, même si les idées sont bonnes. Ils n'ont aucune idée de ce que signifie développer une pensée, un argument, de savoir fonder l'étape suivante sur l'étape précédente, et ça, ce sont les maths qui l'apprennent dès le plus jeune âge.
Je pense que les maths font très tôt appel à des notions fortes  qui ne sont pas nécessairement acquises : la logique dès le primaire et le début du secondaire, la vision dans l'espace aussi. Mes parents et grands-parents apprenaient le calcul mental, savaient faire de tête des opérations que parfois, aujourd’hui, les élèves ne savent même plus faire sur papier. Ces notions n'étant pas innées, elles doivent être stimulées, développées à la maison, à l’occasion d'autres activités pour encourager à la progression en mathématiques. C’est là que les parents peuvent jouer un rôle… » 

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