« Je rêve d’une communauté qui croit en elle-même »

Il pleut, il fait froid, nous venons juste de rentrer dans l’hiver au moment où se déroule l’interview. C’est le moment qu’a choisi Yasmina El Alaoui, fondatrice de la Maison des jeunes, des cultures et des associations au Burkina Faso pour venir faire un petit tour par notre royaume. Sa rencontre apporte un peu de chaleur en cette période frisquette.

 « Je rêve d’une communauté qui croit en elle-même » - © Bea Uhart

Quand on lui demande si le choc thermique n’est pas trop un problème, elle répond : « Non, je prends une distance d’anthropologue ». On sent bien qu’elle n’a pas envie de disserter sur le temps qu’il fait, mais plutôt de rentrer dans le vif du sujet. La jeune femme sort tout juste d’une rencontre avec des jeunes de l’école Sainte-Marie à Bruxelles.
Elle est enchantée par la vision pluraliste des jeunes avec qui elle a échangé. « Je suis très agréablement surprise par les considérations que ces adultes de demain tiennent sur l’Afrique. Je pense que la question identitaire - qui me passionne - risque d’évoluer au cours de ces prochaines années. »
Une tasse de café en main, dans un appartement avec des poules qui semblent ‘pondues’ à ses lèvres, elle se raconte.

Déconstruire les préjugés

Le point de départ, c’est la Sarthe. La jeune Yasmina de l’époque ne se trouve pas. Française d’origine marocaine, née d’un père inconnu, elle n’arrive pas à se construire dans cette France rurale et en a marre d’être l’Arabe de service. On la renvoie sans cesse à ses origines. Soit. Elle part à la recherche de son identité et va vérifier par elle-même si l’image d’une culture pauvresse que l’on attribue à une partie de ses origines correspond à la réalité. Direction l’Afrique du Nord. Et à mobylette, s’il vous plaît !
« Mon objectif, alors, c’est de ne rien faire et me laisser le temps de vivre les choses avec les gens. Et de disparaître aussi, me fondre dans le paysage ». 35 000 kilomètres plus tard, la route ne s’arrête pas là. Le Sahel, le Burkina, Ouaga. Yasmina y pose son sac à dos. Sans savoir à l’époque qu’elle en prendra pour plus de vingt ans !
Elle découvre le côté très humain de la ville, la belle vie en communauté, l’identité plurielle, multiculturelle, multi-religieuse, où la laïcité consiste à vivre sa foi et à respecter l’autre. Elle n’a plus à s’expliquer sur qui elle est, elle qui cherche. Et c’est surtout à ce moment-là qu’elle rencontre des enfants qui vivent dans la rue. Le départ de pas mal de projets.

La famille

Elle s’attache à ces gamins du bitume. Ils sont huit, neuf. Ils forment une famille. Normal donc de leur offrir un foyer. « On vivait en meute, on trouvait nos solutions nous-mêmes. On partageait tout. Avec le recul, j’ai plus l’impression d’avoir éduqué qu’aidé », se souvient-elle. Ils vivent un ou deux ans dans l’aventure et l’insouciance. Puis Yasmina rentre en France pour reprendre ses études.
Parallèlement, elle crée une association, L’hymne à la vie. Cette expérience lui fait prendre la mesure du fossé entre les représentations sur l’Afrique et la réalité. Elle ne veut pas donner l’impression de tendre la main. Elle compte établir une véritable relation commerciale, une passerelle financière entre les deux continents.
De cette expérience, elle retient la force du volet culturel. De là, naissent deux objectifs : continuer à éduquer et être un pont entre les rives.
Ce qu’elle souhaite avant toute chose, c’est atténuer toute forme de cliché et mettre en avant la richesse de l’altérité, par un prisme humain. « En Occident, nous regardons beaucoup trop les problèmes avec nos propres yeux. Nous ne voulons pas comprendre les enjeux, tout en décidant de ce que l’on doit faire quand même. »

La maison de quartier

Les projets, basés sur la vie sur place, se multiplient. Yasmina s’engage en laissant parler les cultures. En France, elle monte des spectacles de danse, des échanges artistiques, des festivals.
« On invite, on accueille, on permute, comme si une certaine facette de la culture d’Afrique venait aux spectateurs. On partage les valeurs : au total, les représentations ont touché plus de 15 000 enfants, 150 écoles et 1 500 retraités. Tous enchantés. »
Mais Yasmina va plus loin. Sa volonté ? Remettre en question la chaîne du don, poser les bases d’une pédagogie d’échanges. « En Afrique aussi, nous avons des progrès à faire ». Puis, toutes ces expériences l’amènent à ouvrir un espace.
Créer un lieu d’échanges et de rencontres en pleine périphérie de Ouagadougou et se servir de l’art comme vecteur d’éducation : voilà le défi que mène Yasmina depuis 2006. Son volet principal : l’enfant, la famille. Cette maison de quartier appuie, aide, mais refuse de considérer l’autre dans son besoin. « Le manque, c’est aussi une richesse. Je fais confiance et je regarde de quoi est capable la personne qui vient chez nous. Et après, on progresse ensemble. »
Ce centre pédagogique des échanges articule toutes les bonnes intentions. Soutien scolaire, études libres, bibliothèque, alphabétisation des femmes, orientation scolaire ont permis à plus de 180 enfants de renouer avec le chemin de l’école. Un beau parcours, vaste, singulier, pluriel. Les projets futurs ne manquent pas chez Yasmina et lorsqu’on lui demande quelle est la suite du chemin, elle évoque un livre.
« Une sorte de manuel d’intervention accessible aux gens du terrain », précise-t-elle confiante.
Cette mère de famille, dont les enfants ne partagent pas les mêmes valeurs mais sont fiers de leur maman, ne milite pour qu’une chose en fait, que l’on arrête de réduire l’Afrique à un continent dans le besoin. « On est surpris de ce que portent les gens », conclut-elle… avec un large sourire qui nous fait dire que la jeune fille voyageant à mobylette il y a plus de vingt ans a trouvé bien plus que ce qu’elle était partie chercher.

Yves-Marie Vilain-Lepage

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Association Dunia la Vie Burkina

Cette structure à vocation socioculturelle et à but non lucratif promeut l’éducation des enfants au Burkina Faso. Sa valeur première, c’est l’accès à l’éducation, progresser, faire progresser et contribuer à l’épanouissement, la confiance en soi avec une démarche anthropologique de recherche d’actions. N’hésitez pas à consulter le site de l'association et à proposer des idées, des pensées ou du soutien à Yasmina et ses proches à adlvb@hotmail.com