« Juste les moyens de sauver des vies… enfin, essayer »

Caroline revient d’une mission de trois mois au Sud-Soudan lorsque nous la rencontrons en septembre dernier. Anthropologue et infirmière pour Médecins sans frontières, elle a notamment passé une semaine en pleine brousse pour permettre aux populations semi-nomades, piégées par le conflit, d’accéder aux soins de santé.

« Juste les moyens de sauver des vies… enfin, essayer » - Bea Uhart - MSF

Caroline est historienne de l’art et anthropologue, initialement. Mais profondément sensibilisée aux enjeux de l’aide humanitaire et du développement, elle réoriente sa carrière. À 32 ans, elle entreprend des études d’infirmière pour augmenter ses chances de travailler dans ce domaine. « C’était un choix et un parcours assez difficiles. Mais je ne le regretterai jamais. Je suis contente d’avoir mis l’énergie pour arriver là où je voulais. »
Elle se fait la main comme infirmière dans le milieu carcéral en Belgique. Puis, se rend disponible pour Médecins Sans Frontières (MSF). Après quelques courtes missions en Afrique et à Haïti, elle est envoyée l’été dernier pour trois mois au Sud-Soudan.

Du coaching pour des soins primaires

Elle rejoint l’État du Jonglei, sujet à de nombreux conflits, à la fois entre l’armée, pro-gouvernementale, et les rebelles, mais aussi entre les différentes ethnies semi-nomades qui s’attaquent les unes les autres pour se voler le bétail. « L’objectif principal pour MSF, c’est de procurer des soins de santé à toute la population, que ce soient des rebelles, l’armée et bien sûr les civils. »
Quand elle arrive sur place, l’hôpital a été vandalisé et saccagé. Il ne reste qu’un petit centre de santé fonctionnel, dans la région, à Gumruk. « C’est une sorte de petite commune assez préservée des conflits à cette période ». Caroline s’y rend deux à trois fois par semaine, si les conditions météo le permettent.
Avec un logisticien, un médecin ou un coordinateur de terrain, elle se déplace à bord d’un petit avion MSF. « On atterrit sur une piste en terre battue, avec du matériel de rénovation, des médicaments, des pansements... On passe la journée là, à superviser chaque personne qui travaille. Car ce ne sont pas des médecins, mais des Sud-Soudanais que MSF a formés pour qu’ils puissent procurer les soins élémentaires à la population. »
Comme infirmière, Caroline supervise la pharmacie. « Je vois s’il y a encore du stock, comment ils le gèrent, s’il y a des médicaments périmés... ». Mais les rôles ne se limitent pas à la fonction. « Que ce soit moi ou le médecin, notre travail peut être de voir si les enfants sont bien pesés, s’il y a des fiches de suivi, s’ils donnent la quantité de nourriture recommandée, s’il y a une bonne sensibilisation pour que les mamans viennent chaque semaine avec leur enfant, si l’assistante sage-femme fait correctement les tests de la malaria, de la syphilis, et s’assurer qu’elle donne le bon traitement... C’est vraiment du coaching. »

La débrouille dans la brousse

En pleine brousse, il y a des hommes, des femmes et des enfants qui tentent de survivre aux blessures de guerre, aux épidémies et à la famine. Ils ne parviennent - ou ne reviennent - pas jusqu’à Gumruk pour accéder aux soins, par peur des conflits ou pour des raisons géographiques et météorologiques. « Certains sont déjà morts de leurs blessures, mais d’autres sont blessés et sont encore à soigner. »
À force de lobbying et de négociations, Caroline peut se rendre avec une petite équipe dans ces zones marécageuses « perdues au milieu de rien ». « On y accède en hélico avec quelques caisses de médicaments, du plastique, deux-trois tentes, un peu de nourriture. Et en moins de vingt-quatre heures, on installe une clinique mobile. »
Dès le lendemain, ça se bouscule au portillon. « On avait 120 personnes devant notre petite ficelle. Mais on n’avait pas grand-chose. J’ai pendu une balance à un arbre, on a mis une petite nappe par terre pour que les gens qui attendaient puissent s’asseoir ». Les patients s’accumulent. Ils sont 300 à vouloir voir le médecin. Caroline les trie sur le volet, par ordre de priorité. Puis, elle va expliquer à l’un comment mesurer le périmètre brachial pour évaluer l’état nutritionnel, à un autre comment délivrer les médicaments...
« On passe d’un côté à l’autre. C’est ça, ma journée, de 7h du matin à 7h du soir quand le soleil se couche. On a passé une semaine à faire ça, et on a eu près de 700 consultations. À trois, on était quand même assez contents. »
Les équipes médicales doivent parfois réagir à des situations dramatiques et d’urgence, avec les moyens du bord. « On a reçu une petite fille de 8 ans qui a été blessée par balle lors d’un conflit. Elle a fui dans la brousse et s’est perdue. Son papa l’a cherchée, il l’a finalement retrouvée après quatre ou cinq jours. Elle était blessée à l’épaule donc il l’a portée, pendant quatre jours, pour rentrer dans leur mini-village. Il est tombé malade et il a attendu quelques jours pour s’en remettre. Et après, il l’a portée pendant encore deux jours pour l’amener au centre. »
Quand la petite fille arrive dans les mains de l’équipe médicale, elle est au bord de la septicémie. « On l’a opérée d’urgence, mais la balle avait complètement démoli son articulation. On ne pouvait pas lui mettre une prothèse. On fait le maximum, mais on reste quand même au milieu de la brousse. On a juste les moyens suffisants pour sauver la vie des gens. Enfin, on essaie ».

Même si on ne peut rien faire, on nous remercie

Malgré leurs efforts et leur détermination, ils ne peuvent pas toujours guérir tout le monde. « On peut être déçu, frustré aussi de voir des personnes qu’on n’arrivera pas à soigner ou des vies qu’on n’arrivera pas à sauver. J’étais face à des gens à qui j’ai dit : ‘Non je suis désolée, je ne peux rien faire pour vous’ et qui m’ont dit merci quand même, parce qu’on leur a donné une réponse. On a un retour immédiat. Chaque personne qui vient nous remercie directement. Et on en voit de plus en plus qui viennent. Ça n’a pas de prix. On est juste contents de ce qu’on fait, on y met 200 % de notre énergie. »
En brousse, Caroline est confrontée à une grande détresse humaine. « J’étais devant des personnes qui n’avaient plus rien, plus de vaches, plus de lait pour leurs enfants... Et malgré tout, elles restent fières et affrontent la situation sans déprimer, sans pleurer, sans se plaindre. C’est impressionnant. »
Dans les moments difficiles, d’inconfort ou de panique, Caroline a de quoi relativiser. « Moi, je rentre dans ma tente, je me fais chauffer des rations déshydratées, j’ai de l’eau potable... Quand je suis sur le terrain, je me dis que j’ai en face de moi d’autres êtres humains qui sont là et qui vivent. Ça me rassure. »
Elle revient quand même de sa mission au Sud-Soudan épuisée, physiquement et psychologiquement. « Mais je suis contente d’y être allée et j’y retournerai s’il le faut ». Elle est actuellement en mission à Bangui, en République centrafricaine.

Stéphanie Grofils

Contexte politique

Le Soudan du Sud, nouvel État indépendant depuis juillet 2011, reste profondément marqué par une instabilité chronique : d’une part, par le conflit qui perdure avec Khartoum, d’autre part, par les tensions ethniques qui divisent sa population. Depuis le 15 décembre, le pays est en proie à un regain de violence, plongé dans un conflit opposant les forces pro-gouvernementales à des troupes rebelles. La crise au Sud-Soudan a forcé plus de 700 000 personnes à fuir leurs maisons à la recherche de sécurité dans la brousse.

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