Quand les élèves font des liens
d’une matière à l’autre, c’est magique !

Élie Lévy, 67 ans, vient d’inaugurer le Lift, une école qui propose une année intermédiaire entre l’école secondaire et l’entrée dans les études supérieures ou dans la vie professionnelle pour des jeunes qui se cherchent.

« Quand les élèves font des liens d’une matière à l’autre, c’est magique ! » - © Bea Uhart

Qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que je crois devoir faire ? Qu’est-ce que je ne sais pas faire ? Ces trois questions inscrites au tableau résument le projet du Lift, une école qui ne craint pas d’innover pour aider des jeunes de 18 à 25 ans qui tournent en rond sans bien savoir quel parcours professionnel ils voudraient suivre. À sa tête, Élie Lévy, un homme qui durant des années a enseigné et croisé de nombreux talents gâchés. Aujourd’hui, il veut redonner le goût d’apprendre à ces jeunes en errance.

Si Élie Lévy était un animal, il serait une lionne. Oui, vous avez bien lu, une lionne, dont toute l’énergie passe à protéger ses petits. Autour de lui, Marie, Laura, Louise, Pierre et Fredrik, âgés entre 18 et 24 ans, ses tout premiers élèves inscrits au Lift, cette école qui (ré)-apprend à aimer apprendre et qui vient de s’ouvrir il y a trois semaines à peine.
Ce jour-là, dans un bâtiment moderne niché entre deux prairies au cœur de Beersel, Élie, discret, assiste au cours de culture numérique. L’homme n’a aucune intention de contrôler le prof, mais est à l’affût du moindre progrès de ses « enfants ». À la fin de l’atelier, il raconte, les yeux brillants, que dès le troisième jour de la rentrée, les étudiants ont commencé à faire des liens avec un atelier donné deux jours plus tôt. «Un moment magique, nous souffle-t-il. J’en ai encore la chair de poule, c’était une émotion très très forte… »

L’enseignement : un terrain d’expérimentation

Mais qu’est-ce qui fait toujours monter les larmes aux yeux de cet architecte qui a des années d’enseignement derrière lui, que ce soit à l’École d’architecture de la Cambre ou à celle des Arts visuels ? Voir émerger le désir d’apprendre chez ces jeunes qui n’avaient pas ou plus l’envie d’accumuler des connaissances.
Pierre, 18 ans, le benjamin du Lift, dit en écho : « J’ai un mauvais vécu avec l’école. Ici, c’est la première fois que je ressens cette émotion, celle du plaisir d’apprendre. Les connaissances rentrent en moi comme dans du beurre. »
Dès ses premiers pas dans l’enseignement comme professeur d’architecture, Élie Lévy s’y est senti vite à l’étroit. « Je me suis rendu compte que ce que je transmettais à mes étudiants, c’était ce que j’avais appris, une matière prémâchée que je ne trouvais pas très valorisante pour eux. »
Il se risque alors à faire un exercice pas banal avec ses étudiants répartis en trois ateliers, en les invitant à se coucher par terre et à se mettre en relaxation profonde. « J’ai promené le premier atelier dans une ville imaginaire, le deuxième dans une maison imaginaire, le troisième dans une chambre imaginaire… en demandant aux jeunes de ramener sous forme de dessins, maquettes, collages ou tout autre chose le fruit de leur imagination. »
Cet exercice leur permet de découvrir qu’ils pouvaient imaginer des choses qui ne correspondaient pas à ce qu’ils faisaient et à ce qu’on leur demandait de faire. Élie précise : « Ils se sont soudain retrouvés en contact avec une liberté d’expression que l’école n’avait jamais pu leur offrir et, par la suite, se sont mis à la recherche des moyens techniques de représentation pour communiquer ce qu’ils avaient bâti dans leur rêve. »
Un rêve parfois très lumineux, parfois très flou ou noyé dans la brume… mais qui leur avait permis d’éprouver cette double liberté dans ce qu’ils avaient à dire et dans la manière de l’exprimer.

Pas prêt !

Mais l’exercice a tourné court. « Une étudiante a craqué en travaillant sur la thématique de la chambre, se souvient Élie Lévy. Je ne pouvais avoir des réponses à sa problématique, tout ce que je pouvais faire, c’était de l’aider pour qu’elle trouve elle-même ses propres réponses. »
Très vite, il s’est avéré que la jeune fille avait une souffrance intime : son père malade, était proche de la mort. Son travail sur la chambre a soudain révélé sa souffrance qui était jusque-là méconnue de tous son environnement. « Avec cette forme d’enseignement, on pouvait aller jusqu’à l’expression du mal-être. Or, je n’étais pas préparé à ça. »
Cette expérience douloureuse l’a cependant renforcé dans ses convictions : l’école ne tenait pas compte de la réalité des élèves. « Ils marchent dans les clous, c’est bien, ceux qui en sortent sont laissés au bord de la route ». Cet enseignement-là, Élie Lévy n’en voulait pas. Il a démissionné et développé alors sa carrière d’architecte et de designer.

Donner du sens

Mais l’enseignement le rattrape vite. Il reprend la section Mobilier et agencement à l’École nationale supérieure des arts visuels de la Cambre. « J’avais encore des chose à transmettre, dit-il avec un clin d’œil. L’important, c’était d’abord donner du sens au travail de ces étudiants. Je leur expliquais que toute action a des répercussions, qu’elles soient politiques, économiques, sociales, culturelles, qu’on ne crée pas de rien ni pour rien. À partir de là, je les ai accompagnés dans leur propre développement, dans leur analyse, dans leur approche… en leur rappelant qu’il n’y a pas de tabous, pas de règles, mais qu’il faut connaître les règles pour les transgresser… et qu’elles doivent être transgressées s’ils veulent avancer. »
La réputation de la section s’est vite propagée. Au moment de prendre sa retraite, l’atelier comptait 75 élèves répartis sur les cinq années d’études.

De la vie d’ado à la vie d’adulte

« La pêche et le jardinage, c’est pas vraiment mon truc », s’exclame en riant Élie Lévy. Alors, après avoir prêté si longtemps une attention particulière au parcours des étudiants, il décide de monter une école qui donnerait le coup de pouce nécessaire à tous ces 18 à 25 ans qui se cherchent et cherchent leur voie.
« Je voulais travailler ce moment où le jeune doit entreprendre sa vie, qu’il se dirige vers l’enseignement supérieur, technique ou tout autre chose. L’aider à faire le pas d’un monde à l’autre, faire son choix, savoir pourquoi il le fait et l’accompagner dans ce choix pour qu’il le réussisse. »
Le Lift propose un enseignement ouvert à 360° pour reconstruire « ce que l’école a détricoté » : une culture générale universaliste avec des connaissances transversales. « Si le jeune quitte cette école en sachant notamment faire des liens entre ce qu’il a appris, s’il réussit cette gymnastique de l’esprit, alors j’aurais relevé le pari ! »
Un bémol : le prix qui s’élève à 800 € le mois. Son directeur affirme qu’il est toujours possible de négocier selon les situations et nous dit être à la recherche de bourses ou autres sources financières. Le pari serait alors tout à fait gagné !

Myriam Katz

En pratique

Le Lift propose un module de 34 semaines qui a débuté début octobre et un module de 17 semaines qui débute le 15 février 2016. Pour découvrir le programme : www.lelift.be
Pour en savoir + : 0495/248 955 - info@lelift.be

 

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