« Une femme ne peut pas mourir
en donnant la vie »

Père de quatre enfants et natif du Congo, le docteur Emeri Bewa fait de la santé maternelle et infantile sa grande priorité. Coordinateur pour l'ONG médicale belge Memisa, il veille à ce que les hôpitaux en milieu rural disposent des outils et des acquis élémentaires afin de réduire la mortalité des femmes et des enfants, dans la province de Bandundu, à l'ouest de la République démocratique du Congo.

« Une femme ne peut pas mourir en donnant la vie »

Une femme court depuis son champ. On lui a rapporté que son enfant était tombé dans les pommes. Au bout de trois kilomètres, elle arrive au village. L'enfant fait de fortes fièvres. Elle le met sur son dos pour traverser les cinq autres kilomètres qui les séparent du centre de santé local.
L'enfant est en train de convulser. L’infirmier estime qu’il y a aussi une anémie (un problème au sang). L’enfant doit être transféré. La maman, déjà très fatiguée, reprend son enfant et se dirige vers l’hôpital... distant d’une vingtaine de kilomètres.
Sur son chemin, elle rencontre heureusement le docteur Emeri Bewa, coordinateur de Memisa Belgique en République démocratique du Congo (RDC). « J'ai toujours une règle : garder deux sièges de libre dans la voiture. On ne sait jamais. »
Emeri Bewa supervise toutes les interventions de l’ONG médicale belge dans la province de Bandundu, à l’ouest du pays. Des femmes, des futures mamans et des enfants qui ont besoin de soins, parfois en urgence, il en rencontre tous les jours dans les zones de santé dont il est responsable pour l'association. La santé maternelle et infantile est l'une des priorités de l'association et du médecin. « La femme et l’enfant constituent la population la plus exposée et la plus vulnérable du pays. Ça reste une préoccupation pour nous. »

Des femmes surmenées et vulnérables

Le docteur, né au Congo, est particulièrement sensible à la situation de la femme dans son pays. Il explique à quel point la crise socio-économique survenue dans les années 1990 a bouleversé le rôle de la femme. « C’est la femme qui va travailler au champ. Elle va semer, planter, entretenir et récolter, parfois vendre les produits sur le marché. C’est ensuite une femme épuisée qui rentre chez elle, le soir, pour s’occuper des enfants et de son mari qui est au chômage. Elle a aussi son rôle de maman : c’est elle qui emmène les enfants en consultation pédiatrique et à l’hôpital pour les vaccinations ou lorsqu’ils sont malades. »
Il rappelle qu'avec plusieurs enfants à sa charge, la femme congolaise doit aussi porter de nombreuses grossesses, souvent rapprochées, et qui n’arrivent pas toutes à terme. « On est encore dans la culture nataliste. Il faut avoir plusieurs enfants, et plus que deux ou trois. Pour nous, avoir un enfant, c’est une richesse, culturellement. Et qui porte l’enfant ? C’est la femme. »
La femme est surmenée, très sollicitée, et donc plus exposée à la maladie, surtout en milieu rural. « Ce n’est pas très évident pour une femme enceinte de parcourir cinquante kilomètres. Il n’y a pas de route asphaltée et elle doit les faire à pied si elle ne trouve pas un moyen de locomotion, comme un vélo ou une moto. À moto, vous la mettez derrière et vous la transportez… mais jusqu’à l’hôpital, il faut combien de temps ? Surtout si c’est une grossesse compliquée qui nécessite l’intervention d’un médecin ou d’un infirmier. »

Des maladies qui pourraient être évitées

Quant aux enfants, ils souffrent trop souvent de maladies carentielles ou qui pourraient être évitées grâce à la vaccination. « Bien sûr, on vaccine dans notre pays. Mais la grande difficulté, c’est le système de chaîne du froid qui est défectueux à plusieurs niveaux entre le niveau central et le centre de santé. Ce n’est donc pas évident que le vaccin qui arrive à l’enfant soit d’une qualité acceptable. Dieu seul sait ce qu’on lui administre ! ». La preuve, pour Emeri Bewa, c’est la résurgence des épidémies de rougeole, même auprès des enfants vaccinés.
« Nous devons aussi contribuer à la réduction de la mortalité maternelle et infantile. On a observé un taux élevé de décès des femmes, en général et davantage en cours de grossesse. Ça reste une préoccupation pour nous parce qu’une femme ne peut pas mourir en donnant la vie. On doit accompagner ces structures pour identifier et analyser le problème. Par exemple, dans l’identification des facteurs causaux, il y a la mise à disposition des outils de travail au prestataire, un guide qui l'aide à identifier ce qu’il doit faire en cas de saignement, de douleurs abdominales et à prendre des décisions, à transférer la personne s'il ne peut pas apporter de réponse... »

Des soins de qualité avec les moyens du bord

Ce sont des gestes simples qui peuvent sauver ces vies fragiles. Mais pour cela, il faut que les prestataires disposent d'un minimum de matériel : « Ne fût-ce qu’une table d’accouchement correcte, une boîte d’accouchement acceptable, un frigo pour garder le sang, une pharmacie avec des médicaments sûrs, des gants stériles, une pince pour suturer, une bonne lumière pour soigner la nuit... »
Mais ce n'est pas évident pour les hôpitaux et les centres de santé locaux de s'équiper de ce matériel de base, qui plus est de qualité. « Avec ce que le centre génère, ce n'est pas possible sans un appui. Une table d'accouchement coûte une fortune ». C'est là que Memisa intervient, selon les besoins requis par les différentes structures et son budget. « On aide d'abord à la réhabilitation ou même à la construction de maternités. Car il en manque. Et nous dotons les hôpitaux de lits d’accouchement, de boîtes de chirurgie et de réanimation… On veille à ce qu’ils n’achètent pas n’importe quoi. »
Le docteur Bewa veille aussi à ce que toutes les zones de santé soutenues par Memisa Belgique s’approvisionnent en médicaments fiables, soit dans les centres de distribution régionaux (CDR), soit auprès des fournisseurs qualifiés par l’OMS. « Là, on est sûr que les médicaments distribués sont de qualité, car il y a beaucoup de charlatans. »

Du personnel qualifié

Il faut aussi que les prestataires de soins soient compétents. Le Dr Bewa et son équipe organisent des formations pour les responsables de service des maternités, des hôpitaux et des centres de santé, ainsi que la remise à niveau des infirmiers auprès d’un personnel plus qualifié. « Un infirmier doit être formé, savoir quoi faire pour procéder à un accouchement et être capable de réagir en cas de problème. Il faut un cadre, des principes d’hygiène élémentaires... C'est un minimum pour éviter les infections ou les complications inutiles ». Des formations et des services de qualité désormais rendus possibles dans les hôpitaux et les centres de santé soutenus par l’ONG.
Emeri Bewa éprouve une grande satisfaction en voyant qu'il peut, aujourd'hui, avec ses équipes et le soutien de Memisa, soigner ces femmes et ces enfants congolais dans un hôpital ou un centre de santé local. « Je suis fier de voir qu'on est suffisamment équipés pour pouvoir prendre en charge une personne, l'opérer, faire une transfusion... On ne doit pas courir partout pour aller chercher des fils, ni pour allumer le groupe électrogène, il y a du carburant. Tous les éléments basiques pour une prise en charge en urgence sont là. Cet apport est déjà beaucoup. On peut assurer les premiers soins d’urgence. »
Cet enfant arrivé tremblotant dans les bras de sa mère venue tout droit du champ, ils ont ainsi pu le prendre en charge rapidement, faire baisser sa fièvre et le transfuser sereinement, sans crainte. « Quand j'ai vu le lendemain que cet enfant jouait dehors et avait retrouvé le sourire, ahhhh ! Il n'y a rien de plus précieux que de sauver des vies humaines. »
Père de quatre enfants, Emeri Bewa regarde chaque hôpital, chaque centre de santé sous sa responsabilité, comme s'il devait y être soigné lui même. « Je me dis : 'Est-ce que ma femme pourrait accoucher là ?', 'Mon enfant pourrait-il naître là ?' Oui ? Alors, ça va. Non ? Quand, soi-même, on a des doutes, alors il faut qu’on améliore. Trois de mes enfants sont nés dans un hôpital rural, décent et humain. »

Stéphanie Grofils

En savoir +

L'ONG médicale Memisa, spécialisée dans le domaine des soins de santé primaires, fêtera son 25e anniversaire le 29 novembre 2013. L'occasion de jeter un regard sur les réalisations passées comme sur le devenir de la coopération au développement.