12/15 ans

10 000 vies sauvées par 1 million d’enfants !

Dans son bureau à l’Hôpital Saint Pierre de Bruxelles, le patron des urgences, le Dr Pierre Mols, joue avec une poupée. Au centre de la poupée, un joli cœur bleu. Le jeu ? Apprendre à relancer ce cœur quand il s’arrête. L’objectif ? Apprendre ce jeu à 100 000 enfants chaque année et ce, dès les toutes premières classes de secondaire.

10 000 vies sauvées par 1 million d’enfants ! - Thinkstock

Le Ligueur :Tous les enfants aiment jouer au docteur, au policier, au pompier. Mais vous prenez ça au sérieux. Au point de penser qu’ils pourraient sauver des vies en cas d’arrêt cardiaque.
Pierre Mols : « Jeune ou vieux, homme ou femme, tout le monde peut être victime d’un arrêt cardiaque. Dans la plupart des cas, il se produit à la maison. En Belgique, chaque année, 1 personne sur 1 000 fait un arrêt cardio-respiratoire inattendu en dehors de l’hôpital, c’est-à-dire 10 000 par an. 600 000 par an en Europe. Depuis les années 1980, je m’intéresse à l’amélioration de la survie de ce groupe de victimes parce que, lorsque j’étais jeune médecin, j’accompagnais des ambulances de réanimation, le nombre de victimes d’arrêt cardiaque qu’on arrivait à sauver était très proche de zéro. Les cas de survie ne dépassaient pas 1 %. Pour cet unique pourcent, la récupération était excellente mais dans les 99 % restants, les personnes étaient mortes. »

Intervenir très vite

L. L. : 1 % c’est très peu. Comment expliquer ce résultat catastrophique ?
P. M. : « 
Le problème, c’est qu’une victime d’arrêt cardiaque perd 10 % de chances de survie par minute. Le temps que les proches appellent les secours, le temps que les secours arrivent, c’est trop tard. »

L. L. : Et depuis les années 1980 ?
P. M. : « Nous avons développé l’utilisation de défibrillateurs externes automatiques, d’abord à l’hôpital, puis, avec l’accord du Comité d’éthique et du Conseil de l’ordre du Brabant, dans les 27 ambulances bruxelloises gérées par le centre 100. On est ainsi passé de 4 à 31 défibrillateurs externes. Grâce à quoi la survie est passée d’un coup de 1 à 6 %. Simplement, en mettant des défibrillateurs dans les mains des pompiers qui arrivaient auprès de la victime en moyenne 8 minutes avant le docteur. Parce que la vitesse d’intervention est décisive. Plus vite on masse, plus vite on défibrille, plus on a de chances de sauver la victime.
Depuis, on n’a plus progressé. La médecine a énormément évolué du point de vue technologique, mais la survie est restée à 6 %. On refroidit le patient pour améliorer la récupération neurologique, on a des appareils qui massent à notre place de manière extraordinairement performante. Mais cela ne change pas les statistiques parce qu’on continue d’arriver trop tard. Si on intervient tard, même avec des techniques excellentes, on n’est pas performant. Pour vous donner une idée, quand on place la machine, il faut interrompre le massage entre 30 secondes et une minute. Ce très bref arrêt engendre 5 à 10 % de mortalité supplémentaire. Le maître-mot, c’est la vitesse. Tout de suite masser, masser, masser. Et donc, la clé, c’est réduire le temps d’intervention. On a fait une étude sur 600 interventions à Bruxelles et la durée moyenne d’arrivée des secours est de 5 à 6 minutes. Ça peut sembler très court mais, dans ce cas, c’est trop long. »

L. L. : Comment réduire ce temps d’intervention ?
P. M. : « Eh bien, il y a des gens qui sont, comme les ambulanciers, d’astreinte 24 heures sur 24, qui ont des véhicules prioritaires, qui font partie d’un corps organisé, ce sont les policiers. Et dans la ville, il y a beaucoup plus de policiers que d’ambulanciers et de pompiers. Le réseau est dix fois plus dense. Il y a infiniment plus de véhicules de police que d’ambulances. Ce qui veut dire qu’ils peuvent être sur place plus vite. Donc, pourquoi ne pas donner aux policiers des défibrillateurs et les former à la réanimation cardio-pulmonaire ? Dans la zone de police de Schaerbeek, on a formé 500 policiers et on a mis 15 défibrillateurs dans les coffres des voitures de police. Ils sont déjà intervenus pour cinq arrêts cardiaques et trois avec succès. Ça fait 60 % de survie. Simplement parce qu’ils arrivent plus tôt sur place. On espère que les 1 200 policiers de la zone de police de Bruxelles-Ixelles et leurs 30 défibrillateurs auront des succès comparables. »

Les ados dans le coup !

L. L. : Donc, la solution, ce serait de multiplier les défibrillateurs ?
P. M. : « Non, le plus important, c’est qu’un maximum de gens puisse reconnaître l’arrêt cardiaque, appeler le 112 et commencer à comprimer le thorax. Si l’accident survient dans un lieu public, un défibrillateur permet d’améliorer les chances de survie. Donc, on cherche à en implanter dans les lieux à haute fréquentation comme les gares, les supermarchés, les théâtres, les aéroports, les parkings, les cercles sportifs. Ils vont sauver des vies, mais il faut toujours que quelqu’un sache qu’il y en a un et à quel endroit et qu’il sache qu’il est très facile de s’en servir. Ces impondérables prennent du temps. Donc, ce n’est pas ma priorité parce que ce n’est pas là que leur utilisation sera maximale. Pour les défibrillateurs, ma priorité actuelle, c’est la police. »

L. L. : Mais alors, pourquoi les poupées, pourquoi les enfants ?
P. M. : « 
Ce qui est important, c’est que l’arrêt cardiaque soit vite reconnu. Dans 80 % des cas d’arrêt cardiaque, il y a des témoins, mais évidemment ce ne sont pas des professionnels qui sont à côté de la victime, ce sont des membres de la famille, des collègues, des amis. La plupart ne reconnaissent pas l’arrêt cardiaque et même s’ils l’ont reconnu, ils ne savent pas quoi faire. Il n’y a que 3 % des gens qui font quelque chose. 97 % ont peur de mal faire. C’est une mauvaise réaction parce qu’en fait la victime est morte. Son cœur s’est arrêté. On ne peut plus rien lui faire de mal. Si on ne fait rien, elle ne revient pas à la vie. Mais si on fait quelque chose, elle a des chances.
Pour s’attaquer à cette idée fausse, le message est simple. Primo : reconnaître un arrêt cardiaque. Secundo : appeler le 112. Tertio : mettre ses mains sur le thorax et comprimer. Comment faire passer ce message dans la population ? On s’est dit qu’il fallait passer par les enfants qui sont les adultes de demain et qui peuvent ramener à la maison une information à laquelle les parents et les grands-parents accorderont de l’attention. Une transmission des jeunes vers les adultes. Si les enfants connaissent les gestes de base d’une réanimation cardiaque, ils peuvent l’apprendre à leurs parents. On a donc développé un projet pour les écoles secondaires. »

L. L. : À quoi ressemble-t-il ?
P. M. : « Nous avons réalisé un film. Un film sans paroles. Uniquement des gestes et des dessins. Nous avons réalisé un site destiné aux écoles. On y trouve le film. On y trouve des réponses aux questions sur l’arrêt cardiaque. Nous avons créé un matériel spécifique de formation pour les professeurs afin qu’ils puissent répondre aux questions des enfants. Et nous travaillons avec une poupée toute simple qui permet de simuler la situation et d’apprendre à comprimer le thorax. Tout cela est testé en ce moment dans les écoles bruxelloises, francophones et néerlandophones. Nous avons déjà des milliers de poupées en circulation. »

L. L. : Avec quel résultat ?
P. M. : « Nous pensions que les professeurs de gymnastique seraient à la pointe, mais ce n’est pas toujours le cas. Les professeurs de science s’y intéressent aussi. Côté néerlandophone, l’intérêt est plus grand et tous les professeurs sont impliqués. Nous, nous vérifions que le message est bien passé. Est-ce que les enfants savent reconnaître un arrêt cardiaque ? Est-ce qu’ils savent qu’il faut téléphoner au 112 ? Est-ce qu’ils savent comment comprimer le thorax de la victime ? Les résultats statistiques sont très positifs. À présent, le défi, c’est qu’en Belgique, il y a 1 million d’enfants en âge scolaire ; idéalement, nous devons informer 100 000 enfants chaque année. Cela demande de la mobilisation, de la persuasion et des moyens. Mais c’est important : il y a tous les ans 10 000 vies à sauver. »

Propos recueillis par Michel Gheude

En savoir +

  • Sur www.minipop.be, vous trouverez des explications sur l’arrêt cardiaque et la réanimation. Et tous les outils pédagogiques : la description du projet, comment y participer, le film, les matériaux pour les enseignants, les réponses aux questions les plus fréquentes, les adresses de contact…
  • Secrétariat de Pierre Mols/amis du SAMU : 02/535 44 91

En pratique

COMMENT FAIRE FACE A L’URGENCE ?

Si vous pensez qu’une personne fait un arrêt cardiaque, appelez le 112, numéro d’urgence unique pour toute l’Europe. Puis commencez immédiatement un massage cardiaque en attendant l’arrivée des secours. Le massage cardiaque permet de fournir immédiatement de l’oxygène au cerveau et au cœur qui restera ainsi défibrillable. Les premières minutes après un arrêt cardiaque sont les plus importantes. Une bonne prise en charge augmente les chances de survie de 50 à 70 %.

Formation

Vous êtes enseignant dans le secondaire et vous voulez vous former à la réanimation et à la défibrilation cardiaque ? Dans le cadre de l'opération Les Chevaliers du coeur, la Ligue cardiologique belge permet à 200 professeurs du secondaire supérieur de suivre gratuitement une formation (3 heures), donnée par la Croix-Rouge. Ces séances ont lieu en novembre et décembre 2013 à Bruxelles, Namur, Mons, Arlon et Liège.