9/11 ans

À l’école, le jeu d’échecs
est une réussite

On n’a jamais fait entrer autant de chevaux dans une camionnette. Ni de fous, ni de rois et de reines. C’est que Frédéric Bielik répand les vertus du jeu d’échecs dans les écoles d’Estinnes. Et pas seulement là, espère-t-il.

À l’école, le jeu d’échecs est une réussite

Il est attendu de pied ferme à l’école communale d’Estinnes, Frédéric Bielik. Depuis plus d’une année, il y intervient dans le cadre d’un projet qui promeut le jeu d’échecs en milieu scolaire. L’initiative est née au sein de la commune et de son Plan de Cohésion Sociale où travaille Frédéric.
Plusieurs éléments ont concouru à la naissance du projet et à son implantation dans des classes : une indéniable passion pour le jeu d’échecs chez son concepteur, son pouvoir de persuasion auprès autorités communales - lesquelles se sont d’autant plus facilement laissé convaincre que le Parlement européen plaide depuis 2012 pour l’introduction du jeu d’échecs dans le cursus scolaire - et, enfin, la pédagogie utilisée, à savoir le jeu collectif et le jeu individuel.
« Je peux vous aider, monsieur ? », « J’efface le tableau ? ». Les enfants, qui après la récré n’ont pas encore regagné leur place, prêtent main forte. Tristan, Hugo, Lisa, Florian, Gaia, Alexandre et les autres font partie d’une classe qui regroupe des 4e, 5e et 6e primaires.

Un travail individuel et collectif

Premier moment de la séance, la classe est divisée en deux groupes : une partie joue contre l’autre. Chaque coup doit faire l’objet d’une négociation à partir d’une proposition individuelle des membres du groupe, lesquels apprennent donc à justifier leur proposition. Le jeu s’ouvre : on occupe le terrain, on tente des offensives, on se protège.
Le deuxième temps est au moins aussi attendu que le premier. C’est celui où on joue à deux. On sort les pendules. Chacun a dix minutes pour réfléchir et agir. C’est parti. Les jambes tremblent, les pieds trépignent et puis on se calme.
Un temps de parole est prévu après l’heure et demie, passée trop vite aux yeux des enfants. Stratégie, gestion du temps, organisation, on parle de tout ce qui s’est passé autour des 64 cases noires et blanches.
Après quelques mois d’initiation, ils en pensent quoi, nos élèves ? « On apprend à chaque fois un peu plus », « On réfléchit », « On accepte la défaite et la victoire. On serre la main de l’adversaire, on apprend le fair-play ». « C’est tout le jeu qui compte, chaque coup est important. Ça peut basculer à tout moment ». « On joue avec quelqu’un, c’est ça qui est bien. Avant, je ne jouais qu’aux jeux vidéo ».
Et Patricia, l’institutrice, elle en pense quoi ? Ravie devant la motivation des enfants, elle établit aussi un lien avec certaines compétences : la faculté à verbaliser, la maîtrise de la géométrie, la lecture des tableaux à deux entrées, l’esprit d’équipe et les relations interpersonnelles.

Des bienfaits dans différentes matières

« Jouer aux échecs a aidé les enfants à concrétiser les ‘Concentre-toi’, ‘Réfléchis’ que les enseignants leur adressent souvent, constate-t-elle. Ils comprennent mieux l’enjeu de ne pas vouloir à tout prix trouver tout de suite une solution face à une nouvelle situation de problème. Au cours d’exercices en mathématiques, si un élève exprime qu’il ne trouve pas, il arrive qu’un autre lui dise de faire comme aux échecs et de faire un plan. Le jeu d’échecs apprend à prendre une décision et à savoir pourquoi, à analyser la situation avant, à avoir une vision globale de la situation. » Estinnes fait figure d’initiatrice en Fédération Wallonie-Bruxelles en proposant un projet global vers les écoles de tous les réseaux. Les modules destinés aux écoles se déclinent en 16 ou 32 heures annuelles, avec des animateurs formés. Les animations s’intègrent alors dans un projet d’établissement et sont financées par le service provincial. De son côté, la Fédération échiquéenne francophone de Belgique propose un module de formation pour les enseignants.
À souligner : les établissements scolaires de la Communauté germanophone peuvent déjà demander l’appui d’un professeur subventionné pour intégrer le jeu d’échecs dans les programmes. Ce qu’ont déjà fait plus de trente pays (États-Unis, Canada, Islande, Allemagne, Turquie, France). Et les évaluations sont éloquentes : réussite favorisée, résultats des élèves en hausse de 10 % en moyenne et agressivité canalisée.

Véronique Janzyk

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Les vertus des échecs

Le Belge Albert Frank a mené en 1978 une expérience auprès de jeunes issus des classes de 3e et 4e secondaires n’ayant aucune notion du jeu. Trois classes ont suivi le programme de mathématiques usuel tandis que trois autres ont vu remplacer deux heures de cours de mathématiques sur les sept par des leçons d’échecs. Résultats après des tests en début et fin d’année, puis deux ans plus tard : des aptitudes renforcées parmi les classes ayant pratiqué les échecs et des bénéfices qui se maintenaient dans le temps.
Une autre expérience en milieu scolaire a été menée en France en 2002 avec plus de 5 000 jeunes. L’objectif était d’utiliser la motivation des enfants à l’égard du jeu pour renforcer leur mémoire, leur attention, leur analyse, leur capacité d’anticipation et d’abstraction, leur logique aussi.
Sur le plan du comportement individuel, le projet, concluant, visait aussi à travailler la maîtrise de soi et l’esprit de décision. Perdre avec bonne humeur était aussi au programme ! Les échecs permettaient aussi d’aborder d’autres disciplines : l’histoire, la géographie (étude de l’échiquier comme une étude de terrain), l’initiation à la terminologie anglaise du jeu), mais également l’enrichissement du français avec l’apprentissage de termes spécifiques au jeu.

Contact : Frédéric Bielik, commune d’Estinnes, 0496/234 642.