Abdes ouvre la scène aux sans-abris

Appelez-les Super ! Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc largement nos colonnes.

Abdes ouvre la scène aux sans-abris

Vous avez récemment vu les températures descendre en dessous de zéro. Et comme on sait nos lecteurs empathiques, vous avez toutes et tous eu une pensée pour les personnes qui dorment dehors. Notre héroïne du jour - La compagnie du Chien qui Tousse - y pense aussi. Pas seulement à l’heure où blanchit le bitume. Ils ont mis des années à maturer leur spectacle, Le moment clé, qui propose au spectateur de regarder bien en face ces semblables que l’on appelle SDF. Sans provocation. Sans pathos. Avec poésie, magie et intelligence. On en parle avec l’un des trois protagonistes, Abdeslam Hadj Oujennaou. Lever de rideau.

Début décembre, la pluie, le froid et la Marche pour le climat perturbent le réseau de transports de la capitale. Zut. On va être en retard au théâtre de la Roseraie. On ? Deux fillettes de 7 et 8 ans et un papa journaliste. On fonce. Ronchons. Ça n’enchante pas grand monde d’aller voir une pièce sur les sans-abris. Sur place, l’ambiance est familiale. Juste avant le coup de départ, le régisseur plaisante : « Bon… il semblerait que le fan club d’Abdes soit venu en masse. Merci d’être un peu discret quand même ». Rires. Noir. Silence. La pièce commence.

On se pitouffe

Aude Droessaert, l’une des trois compères de la Compagnie, campe Catherine, une SDF. Elle frotte ardemment une canette vide dans l’espoir de faire apparaître un génie. Pourquoi cela ? Parce qu’elle a connu jadis un compagnon d’infortune, Jean-Pierre, interprété par Yann-Gaël Monfort, clochard mystique qui s’adresse au froid comme à un ennemi. Un soir, les deux s’endorment, se méfiant l’un de l’autre, quand débarque une sorte de mystérieux génie, ou d’ange, ou de démon bienveillant - on s’en méfie -, interprété par Abdeslam Hadj Oujennaou, alias Abdes.
Ce dernier vient justement chercher Jean-Pierre et lui fait miroiter une virée sans retour dans un ailleurs où pullulent cabanes, températures douces et nourriture abondante. Jean-Pierre est évidemment partant. Mais avant cela, il aimerait bien comprendre. Où est-ce que ça a dérapé ? Quel est ce fameux moment clé dans sa vie où tout s’est effondré ? Alors, juste avant de partir, Jean-Pierre impose : « J’aimerais comprendre. Revisiter mon passé ».
La pièce repose sur ce ressort. Jean-Pierre, c’est vous. Jean-Pierre, c’est nous. Son histoire, celle d’un homme à qui la vie impose une succession d’obstacles, c’est l’histoire d’une chute malencontreuse. Les protagonistes « se pitouffent », selon le néologisme de la pièce et revisitent donc pendant le gros du spectacle les grands instants de vie du sans-abri. Le trouveront-ils, ce point de départ ?

Un propos universel

Quelques semaines plus tard, autre région, autre ambiance. La Compagnie présente son spectacle à plusieurs classes au centre culturel de Rixensart. La pièce se ponctue par un échange entre les comédiens et les élèves. Ces derniers posent beaucoup de questions sur les mille et un tours de passe-passe du spectacle, avant d’aborder le thème en lui-même.
En dépit des allers-retours entre le passé et le présent de Jean-Pierre dans la narration, les gamins ont tout compris : d’abord, pourquoi ce SDF veut remonter le temps. Ensuite, qu’il s’agit d’un homme qui a eu de vrais amis, une amoureuse, une maman, un patron. Un homme qui a été heureux avant de tout perdre, petit bout par petit bout.
On en parle avec Abdes, ravi de sa rencontre avec les classes. « Il y a vingt ans, quand on a décidé de monter la compagnie, on s’est orienté tout de suite vers le théâtre jeune public. À l’époque, c’était mal vu. Il s’y jouait souvent des pièces où l’on prenait un peu les enfants pour des cons. Notre ratio, c’est trois quarts d’écoles, un quart tout public. L’objectif, à chaque fois, c’est d’évoquer des thèmes très durs, en prise avec la réalité sociale et de rendre le propos universel. Pas léger, mais doux ».
L’équilibre doit être très subtil à dénicher, souligne-t-on. Sans dévoiler les ressorts, Abdes abonde. « C’est vrai, on est sur un fil. Les parents ne doivent pas se faire chier. Et les enfants doivent repartir avec une réflexion. Vous savez, ils comprennent bien plus que ce que l’on imagine. Par le passé, on a abordé des thèmes comme la prison, la perte d’emploi… et les enfants nous sortent des réflexions ahurissantes, d’une richesse que l’on ne soupçonne pas ».
À chaque fin de spectacle, les complices proposent un jeu de questions-réponses ou des ateliers autour du thème. Ils vont même un pas plus loin et procurent un dossier pédagogique, qui est une sorte de mode d’emploi de l’avant/après spectacle (voir encadré). Mais alors, qu’est-ce qui motive une compagnie à mettre des SDF à l’honneur, pour un spectacle ?

« On m’a sorti de là »

La pièce a évidemment des résonnances avec la vie des auteurs. Tout du moins celle de notre protagoniste. « C’est un thème qui m’est proche, confie à demi-mots Abdes. J’ai eu beaucoup de chance. On m’a sorti de là. On m’a placé dans une famille d’accueil, ça a été ma chance. De là, tout s’est enchaîné. J’étais protégé de tout ce qui pouvait me tirer vers le bas. Certains de mes frères et sœurs n’ont pas eu cette chance ».
Le clochard Jean-Pierre est inspiré de plein de petits bouts de réalité. C’est une conjonction de multiples rencontres que la bande du Chien qui Tousse a pu tisser pendant toutes ses années de recherche. La prise de conscience naît le jour où, proche de la gare du Midi, Abdes découvre tout un couloir de sans-abris.
« Il s’agissait d’un vrai dortoir en fait. On pourrait limite l’accepter s’il y avait une fin. Si c’était juste transitoire. Mais non. Ils sont là et ils y restent. Ils y vivent. Tu passes une fois devant, ça te prend à la gorge. Deux fois, pareil. Et quoi ? Après, tu ne les vois plus, ça fait partie du décor. On a discuté avec eux. Avec d’autres. Ils ont tous comme point commun d’avoir manqué de chance un jour. On est beaucoup comme eux. À chaque fois, c’est une histoire de parcours. De mauvais chemin emprunté. Eux, à l’inverse de moi, à aucun moment, on ne les a sortis de là ».
La force de cette pièce consiste à raconter tout cela, sans violons. Sans violences. Sans dénonciations. Jean-Pierre le clochard est paradoxalement heureux tout le long de la pièce. Retranscrire la rudesse de la rue, en ayant recours au conte, à l’illusion, à la magie, en se plongeant dans la vie normale d’un homme avant qu’il ne perde tout, elle est là, la grande force de la Compagnie. Le récit est pourtant agrémenté de considérations très complexes. La mort, l’oubli, la compréhension de soi… Chacun se sert là où il veut. À sa mesure.

De l’empathie et c’est gagné

On ne peut pas dire si le pari des compères toussotant est gagné, ni s’il va changer le regard des petits. Un jeune élève leur a dit au moment des questions réponses : « C’est le plus beau spectacle que j’ai jamais vu », sans qu’on puisse savoir avec quelles idées il est reparti. En revanche, ils ont eu l’occasion de le montrer à des sans-abris qu’ils ont invités au théâtre de la Montage Magique à Bruxelles. Avec des retours très touchants.
« On avait peur qu’ils trouvent que l’on a trop édulcoré leur réalité. Au contraire, ils ont été reconnaissants que l’on adoucisse ce qu’ils vivent et que l’on en retire une certaine poésie ». Génial. Et alors, la suite ? Faire un beau spectacle, c’est enthousiasmant certes, mais comment aller un pas plus loin pour servir la problématique ? Le comédien n’hésite pas un instant : « Que les parents viennent nous voir et en discutent avec leurs petits après, c’est un super début. Et l’étape suivante, ce serait que le monde associatif lié à l’exclusion vienne. De même que les politiques. Dès qu’il y a prise de conscience ou empathie, c’est gagné ».
Déplacer le regard. Réussir à considérer l’exclu non plus comme mobilier urbain, mais comme semblable. Mais alors, en réalité, Abdes et ses potes nous inciteraient tout simplement à nous… pitouffer ?

 

Yves-Marie Vilain-Lepage

En savoir +

Toutes les infos sont disponibles sur le chienquitousse.be
Les futures dates, le dossier pédagogique, les coulisses, les partenaires, mais aussi les spectacles précédents. Une façon de mettre un pied dans l’univers foisonnant de cette compagnie humaine et accessible depuis vingt ans. Nous ne manquerons pas de les réinviter dans nos colonnes et vous incitons à pousser les portes du théâtre plus souvent avec vos enfants. On en ressort toujours un peu transformé.

Sur le même sujet

Marjorie et ses trois protégés

Appelez-les Super. Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc grand nos colonnes.

 

Julie et Laure, connecting people

Appelez-les Super ! Tout simplement, Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc largement nos colonnes.

 

Vinciane soigne les racines de vos petits

Appelez-les Super ! Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc largement nos colonnes.