Vie de parent

« Abdul a toutes les capacités
pour réussir »

Julien Blanc est le tuteur d’Abdul Khaliq. Il a rencontré le jeune Afghan deux mois après son arrivée en Belgique. Il l’a accompagné dans sa demande d’asile, mais aussi dans son projet de vie dans notre pays. Abdul voulait vivre en Flandre, son tuteur l’a donc aidé à s’inscrire dans une école néerlandophone. 

« Abdul a toutes les capacités pour réussir »

En quoi consiste votre travail de tuteur ?
Julien Blanc : C’est d’abord d’accompagner le jeune dans ses démarches administratives, l’aider dans sa demande d'asile, collecter les documents nécessaires, prendre contact avec un avocat… Le tuteur doit surtout faire comprendre au jeune ce qu'est une demande d'asile. On prépare le jeune à l'entretien qu’il va passer au CGRA (Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides), on le prévient qu’il sera interrogé sur son vécu, ce qui peut être une expérience douloureuse. Et on l’accompagne lors de cet entretien évidemment.

À côté du suivi administratif, il y a aussi un accompagnement en vue de l'intégration du jeune…
J. B : 
En effet. Je l’aide à définir son projet de vie, notamment au niveau des études. Par comparaison avec les jeunes Afghans que j’ai accompagnés, Abdul s'est très bien intégré. Il a appris très vite le français. Mais un projet de vie, c’est large. Abdul a voulu vivre en Flandre, où il y a plus d'Afghans. Il a donc fallu qu’il apprenne le néerlandais. Après être passé au DASPA (dispositif d’accueil et de scolarisation des primo-arrivants) de Bastogne et être sorti du centre d’hébergement, Abdul a bénéficié d’une ILA (Initiative locale d'accueil) à Braine-le-Comte pour se rapprocher de la Flandre, car on ne peut pas se réorienter en Flandre si on ne parle pas le néerlandais, ou si on n'a pas des membres de sa famille au Nord du pays. Je lui ai alors conseillé d'aller à Bruxelles et de s’inscrire dans une école flamande, afin de suivre un dispositif similaire au DASPA, côté néerlandophone. Après avoir appris le français pendant deux ans, il est depuis cette année parti dans l'apprentissage du néerlandais. Abdul a toutes les capacités pour réussir, pour s'intégrer à travers ce projet.

Pour arriver à un tel résultat, il faut créer un véritable climat de confiance avec le jeune…
J. B. : C’est indispensable. J'essaie dès la première rencontre de la créer, en expliquant au jeune que je suis là pour représenter ses intérêts. La force d’un tuteur est de pouvoir agir au nom des intérêts du jeune, et d'assurer une permanence, une continuité jusqu'à sa majorité au-delà des changements de parcours, d'institutions, de structures d'hébergement. Pour créer cette confiance, il faut dès les premiers instants identifier ses besoins, ses priorités, ses préoccupations et surtout tenter d’y répondre assez rapidement en apportant toutes les informations, pour lui permettre de comprendre les prochaines étapes de sa procédure de demande d’asile ou de son cursus scolaire, par exemple.

La qualité de la relation dépend-elle de la fréquence des rencontres avec le jeune ?
J. B. : Quand j’ai rencontré Abdul, il séjournait en province de Luxembourg, alors que je réside à Bruxelles. Il n’était pas toujours évident de se voir régulièrement. À mes yeux, c’est au début de la tutelle, qu’il faut que les rencontres soient les plus intenses pour créer un lien. Par la suite, après les démarches administratives effectuées en vue de la reconnaissance d’un statut, la régularité des contacts dépendra du jeune, de ses besoins, de sa capacité à être autonome, de la qualité du lieu d'hébergement, de l'encadrement et du travail social qui y sont fournis. Certains tuteurs estiment qu'il faut des contacts réguliers, je ne pense pas que ce soit forcément nécessaire pour peu que, dès le départ, le tuteur ait fourni l'accompagnement nécessaire pour créer et faire perdurer cette relation de confiance tant lors des procédures que dans la définition du projet de vie.

Une loi de 2002 encadre votre accompagnement. Ce cadre est-il suffisant à vos yeux ?
J. B. : Le service des tutelles a émis des directives générales sur le rôle du tuteur. En Belgique, le tuteur est là pour défendre tous les droits du jeune, et cela va de l'hébergement à la scolarité, en passant par l'accès aux soins. C'est un garant de l'accès aux droits. S’il y a une limite, elle concerne la formation des tuteurs ou le degré d'implication de ceux-ci dans l'accompagnement du jeune. Cela dit, il y a autant de pratiques que de tuteurs. Certains ont beaucoup de tutelles, d'autres une ou deux. Certains sont indépendants, d’autres bénévoles. On a une grande liberté d'action, ce qui est à mes yeux très positif quand le tuteur fait bien son travail... Mais si le tuteur ne se pose pas les bonnes questions, s'il ne saisit pas les intervenants nécessaires par rapport aux demandes et situations du jeune, cela peut devenir très vite une catastrophe. Selon moi, la qualité principale d’un tuteur réside dans sa volonté d'écouter et d'être au service du jeune. On lui demande de mûrir très vite, dans des situations complexes, alors qu'il est déraciné, sans réseau relationnel la plupart du temps, et on lui demande beaucoup de choses. Le tuteur doit pouvoir être patient, flexible car certaines choses prennent, d'autres pas, raison pour laquelle il faut avoir avec lui des attentes réalistes.

Pourquoi être devenu tuteur ?
J. B. : 
J'ai commencé en 2016 avec cinq tutelles. J’étais alors bénévole. Par la suite, je suis devenu tuteur indépendant, faisant de la tutelle mon métier à temps plein, même si ce n’est pas une profession en tant que telle. J’accompagne 20 jeunes pour le moment. Avant d’être tuteur, j'ai travaillé dans des centres pour demandeurs d'asile, et j'avais de bons contacts avec les jeunes. J'ai réalisé que j'aimais ce contact. C'est intéressant d’aider ces jeunes à comprendre ce qui leur arrive, à élaborer leur projet de vie... Ce qui est intéressant dans ce travail, c'est qu'en fonction des envies du jeune, on va pouvoir mobiliser toutes ses ressources sociales et individuelles pour l'aider à construire ce projet. Il faut pousser le jeune dans le meilleur de lui-même, en l’outillant le mieux possible. Cela demande de la part du tuteur une connaissance approfondie des différents outils éducatifs et sociaux disponibles qui pourront être mis à disposition du jeune.

Une vingtaine de jeunes, ce sont autant d'histoires différentes...
J. B. : 
Avec chaque jeune, j'ai l'impression d'apprendre quelque chose de neuf, d'être dans un contexte différent, même s'il y a des profils communs et récurrents. J’ai accompagné des jeunes roms, marocains, guinéens, serbes, certains victimes de la traite des êtres humains, et à chaque fois, il faut être capable de s'adapter. La richesse de ce travail, c'est la rencontre de ces jeunes évidemment, mais aussi des personnes qui les encadrent, familles d'accueil, professionnels, avocats... 

Pierre Jassogne

Avec le soutien

de la Cocof (Commission communautaire française) et de la Fédération Wallonie-Bruxelles (service de l’éducation permanente).