Vie de parent

Ados + web + ÉCOLE

En 2015, chaque élève foulera les sentiers de l’école en voiture volante, sans cartable, muni d’une tablette pour seule fourniture. Des écrans 3D, reliés directement à un serveur sur lequel chacun pourra puiser son cours, remplaceront les tableaux noirs… Bon, nous n’en sommes pas encore là. En cette rentrée 2015, l'école semble toujours se diriger timidement vers cet univers numérique. On a demandé aux élèves de nous parler de cette transition tant attendue. Sous l’œil de Christophe Butstraen, auteur et médiateur scolaire.

Ados + web + ÉCOLE

Flo, 15 ans

L « J’avoue, c’est pas la grande histoire d’amour, l’école et le numérique. Le moindre klette de la classe est plus geek que la plupart des profs. Rien que quand une vieille prof essaie d’allumer un vidéo-projecteur, ça me fait pitié. Dans mon école, ils vont nous faire des cours d’éducation à ‘l’internet’, franchement, j’ai trop hâte ! Mais trop. On va se taper des grosses barres (des rires, ndlr). »

Adriana et Margot, 14 ans

Adriana : « Ah, ah, les devoirs sur la tablette, c’est hyper-rare quand même. Mais tant mieux, moi, j’kiffe écrire. C’est du dessin. Le jour où un ‘prof robocop’ va nous demander de sortir nos tablettes pour prendre des notes, je serai trop en bad (ndlr :malheureuse). »

Margot : « Ah ouais, moi, je vais kiffer, mais à 1 000. On pourra se refiler les cours, on n’ira plus qu’aux matières qui nous plaisent. Mais, bye bye Camus, quoi ! »

Adriana : « On se refile déjà nos cours. C’est vrai, moi, je recopie tout sur l’ordi, comme ça je peux réviser quand je veux. »

Margot : « Vu ton écriture, c’est normal que tu recopies ! La meuf, elle met des petits cœurs à la place des points sur le i ! »

Le « Godamitt crew », 17-18 ans, une bande de quatre skateurs

 « Je vais passer pour un vintage, mais, pour moi, l’école, elle ne doit pas s’occuper de Facebook, de l’internet et tout le bazar. La force, c’est justement de nous montrer ce qu’il y a en dehors du web. »

Son pote réfléchit tout haut : « Mais trop. De toute façon, l’école a du retard sur nous. Dans notre athénée, il y a des ordinateurs qui viennent du Botswana, des profs qui ne savent pas allumer leurs GSM sans nous demander de l’aide et des secrétaires qui tapent sur leur clavier à deux doigts. Donc, qu’ils nous apprennent l’économie, on leur apprendra comment télécharger une appli. L’école, elle doit rester analogique. Du papier, des stylos, des feutres et des vrais gens. »

Flory et Maha, 16 ans

Flory raconte : « Moi, je suis à fond de fiches de lecture sur internet. En fait, il en existe vraiment, genre, pour tous les bouquins du monde. Du coup, ce qui est trop cool par exemple, c’est de dire à un prof que tel passage qu’on étudie se réfère à tel bouquin. On a le pitch, plus besoin de le lire en entier. »

Maha maugrée : « Ça les rend fous (ndlr : content), les profs. »

Flohy : « Ça dépend des profs, mais on sent qu’ils autorisent de plus en plus d’outils high tech en classe. Maintenant au lieu de nous distribuer une feuille imprimée, ils nous disent : ‘Vous irez voir sur l’internet’. »

Maha précise : « Mais les grosses barres, c’est quand un prof capte pas qu’on lui donne des réponses pompées sur le net. Il félicite, surpris, le pire cancre qui a son GSM planqué dans la trousse. Toute la classe l’a grillé, sauf le prof. C’est trop drôle. »

Nora et Alexia, 15 ans

Nora : « Quatre années dans le secondaire, et le changement, c’est genre l’hallu’ (ndlr : incroyable). Cette année, on a carrément un prof qui a créé un tweet classe (ndlr : un compte Twitter au nom de la classe) et on va participer à un concours de ‘tweeterature’, genre une histoire racontée en plusieurs fois 140 signes. On va affronter des Canadiens, des élèves de pays d’Afrique francophones… »

Alexia rajoute : « Même des Wallons ! (elles rigolent) Et on a aussi des profs qui mettent en place une plateforme de rattrapage. En gros, des cours hyper-simplifiés pour les débiles de la classe. »

Nora, honteuse : « Les mauvais élèves, elle veut dire. On pourrait aller plus loin en réaménageant la classe. Qu’on arrête d’être face aux profs et qu’on se mette en cercle, avec chacun un portable », continue à rêver Nora. 

« Tout ça sur des gros coussins », glisse très sérieusement Alexia.

Rosaurys, 17 ans  

« C’est fou que l’on ne se demande pas si ça rend pas les gens un peu neuneu tout ça ? Pour les exposés, je suis la seule de ma classe, la seule je vous dis, à les préparer ailleurs que sur le web. Je vais à la bibliothèque, je lis, je téléphone à des gens. Les autres, c’est contrôle C, contrôle V et c’est dans la poche. Donc, à un moment, on se demande si ça tire les gens vers le haut. En tout cas, je trouve ça très bien qu’on limite leur utilisation. J’envie vachement votre époque où ça n’existait pas, tout ça… »

Yassin, 14 ans

« La pratique du web ? Dans mon école, on n’en parle pas. Genre, juste jamais ». Est-ce que ses enseignants dénoncent les quelconques dérives ? « Bah ouais, ils nous disent de ne pas tout croire ce qu’on lit sur internet. Après, je crois que ce n’est pas à eux de nous dire ce qu’il faut faire ou pas. On a des parents aussi. Vous voulez quoi ? Un prof dans chaque maison qui vérifie si on n’est pas en ligne avec des terroristes ? »

Seve et Magg, 15 et 17 ans

On interroge deux frangines au sujet des dérives du web. Nos questions semblent passablement les agacer. Seve explose : « Mais, c’est quoi ce que vous voulez dire ? En gros qu’on est des pauvres victimes manipulables ? ».

Magg renchérit : « C’est comme nos darons (ndlr : parents), ils nous parlent de harcèlement, de hackers, de chantages… Mais vous savez quoi, on connaît ça, nous. C’est nous qui les avons inventés. C’est nous qui en chions (ndlr : pâtissons) avec ça. Vous n’imaginez même pas tout ce qui existe. Vous répétez juste les trucs que vous entendez à la télé et vous vous tapez des paranos. »

Seve se calme : « J’me vois bien dire à mon prof de maths qu’un montage porno avec ma tronche tourne sur des sites dont il n’a jamais entendu parler. Il va faire quoi, il va écrire au modérateur ? ». On explique que c’est aussi son rôle, comme celui de tout adulte autour d’elle, d’intervenir. « Ah, parce que vous me conseilleriez en plus d’en parler à nos parents ? »

Sarah et Adèle, 18 ans

On rapporte les propos précédents aux deux copines plus âgées : « Pfff. Ils se la racontent un peu. En fait l’arrivée de l’internet, ça fait tellement flipper tout le monde qu’on raconte des bêtises. Un prof, ça ne doit pas passer son temps à nous parler de YouTube et tout ça. »

Adèle acquiesce : « Ils ne doivent pas se mettre à notre niveau, mais nous tirer vers le haut. Le reste, c’est du bullshit (ndlr : pas intéressant). Nous, on veut réussir nos études, trouver du travail, gagner des thunes, aimer, danser, se taper des délires. Et ça, ça n’a pas changé. Arrêtez de nous voir comme des futurs robots. »

L’avis de l’expert

Christophe Butstraen, médiateur scolaire, auteur de Internet, mes parents, mes profs et moi, De Boeck

« Les ados ont plusieurs longueurs d’avance sur le monde adulte concernant le web. C’est une évidence. Vous trouverez toujours quelques profs acharnés sur les compétences digitales, mais très globalement, on est à la masse. C’est la première fois dans l’histoire de la pédagogie que ça arrive. Il faut s’en effrayer ? Non, il faut s’en servir. Mutualisons nos compétences. Ils ont le savoir-faire, nous avons le savoir-être. C’est le fossé entre la pédagogie active et les usages qui se jouent. Les ados nous ont pris de cours. C’est leur territoire. Dès l’instant qu’on tente de leur montrer qu’on en connaît plus qu’eux, on leur fait peur.
En tant que parents et enseignants, nous devons écouter et enregistrer. On ne peut pas tout attendre de l’école, on doit demander avant tout aux enseignants d’enseigner. Les bonnes pratiques du web, ce n’est pas le seul apanage de l’éducation. On peut déplorer le désinvestissement de certains parents et regretter l’agressivité de certaines multinationales. Le monde enseignant doit développer des compétences transversales liées aux nouvelles technologies et leurs dérives : lutte contre le piratage, défense des droits d'auteur, cyber-réputation, droit à l'image, harcèlement... À la une de l'actualité, c’est soit un jeune qui dérape sur la toile, soit il en est la malheureuse victime. Mais vous savez quoi ? C’est une discussion à court terme. Parce que, dans vingt ans, un jeune professeur débutera sa classe par un simple : ‘Hey, les gars, attention à votre photo de profil, je sais de quoi je parle’. Tout ceci est une question de génération une fois de plus. »

Les coulisses du journaliste

De loin, les gens doivent me prendre pour un Témoin de Jéhovah. Je guette, à l’affût d’un groupe de jeunes…  pas trop en mouvement (il faut les suivre !). Je me dirige, l’air jovial, vers eux : « Bonjour, ça vous dit de passer dans le journal ? ». La réponse est toujours la même. Les jeunes se ferment, me regardent des pieds à la tête. Puis lâchent un méfiant : « Mmmmouuuais… ». Parfait. Je déballe. J’attends la pépite. L’expression incongrue. Le parler de l’époque. J’aime les « J’avoue », « Se taper des barres », « Les boloss ». Je fais semblant de comprendre pour ne pas avoir trop l’air d’un « ieuv’ ». Eux : « Non, m’sieur, le verlan, c’est chez les Parisiens. Chez nous, ça fait racaille ». Zut.

À l’essentiel

Ce qui frappe chez cette jeunesse rencontrée, c’est la scission qu’elle dresse entre « leur » univers 2.0 et l’école. Ils n’y envisagent aucunement le potentiel. Ils ne comprennent pas pourquoi les adultes et leur sérieux train de retard viennent y fourrer leur nez. En un mot, pour ces natifs digitaux, le web et tout l’univers high tech qui en découle est « leur » terrain de jeu. Nous autres, adultes, agissons en quelque sorte comme des imposteurs qui grapillons un bout de territoire. Certainement pour en faire quelque chose d’un peu désuet. Bonne nouvelle, donc, en dépit d’un jeunisme rampant qui sévit chez beaucoup de parents, nos ados nous considèrent toujours un peu comme des vieux cons !

Yves-Marie Vilain-Lepage

Zoom

Le cerveau de nos natifs numériques a-t-il muté ?

Parallèlement à une éducation plus numérique, l’école a un autre rôle capital à jouer dans le monde qui se dessine : celui d’entraîneur cognitif ! Le cerveau de nos ados natifs digitaux est le même que le nôtre. Seulement, les circuits utilisés changent avec la révolution numérique. Ces gamins 2.0 se servent surtout du cortex préfrontal. Ce qui se fait au détriment d’une autre fonction, plus lente, qui favorise tout ce qui est entre autres prise de recul, capacité de synthèse et résistance cognitive. Tout ce qui touche donc au raisonnement, à la catégorisation, à la tolérance, mais aussi à la lecture, aux maths, etc. Voilà pourquoi l’école doit stimuler « intensivement » insistent les spécialistes interrogés, par le biais d’une pédagogie cognitive. Concrètement, comment la mettre en pratique en classe ? Tout reste à imaginer. L’enjeu qui se dessine est simple : éduquer le cerveau et lui apprendre à résister à son propre déséquilibre. Voici donc un véritable défi à la fois pour les sciences cognitives mais pour toute la société d’aujourd’hui et de demain.

Sur le même sujet

Le fléau des vidéos et photos de nus

On parle beaucoup de phénomènes comme le sexting, le grooming, le revenge porn, parfois médiatisés, souvent évoqués, jamais vraiment expliqués. Pour bien comprendre, voici l’histoire de Swan, 15 ans, dont les photos et vidéos nues ont fait le tour des réseaux sociaux à son insu. Comment agir, dans ces circonstances ? Nadège Bastiaenen de Child Focus nous donne des solutions très concrètes.