Vie de parent

Ados + web + FAMILLE

Autant finir en beauté ce dossier avec vous, très chers parents. Non, non, ne partez pas. Le trio ado-adulte-web peut en effet être houleux. Pour la première fois dans l'histoire de la parentalité, nos enfants ont des compétences plus importantes que les nôtres. Va-t-on accepter de se faire dépasser de la sorte ? Comment vivent-ils nos lacunes d'hommes des cavernes ? Ils nous racontent, vous commentez et nous jouons les modérateurs...

Ados + web + FAMILLE

Rosaurys, 17 ans

« Je sais que ça n'existe pas depuis longtemps le web, mais je me demande bien de quoi vous parliez avant ? Je vis avec ma mère qui s'est remariée avec un vrai geek. Le mec est sur sa tablette nuit et jour. Si j'invite une copine, il va la tanner pour lui montrer ses applis sur les étoiles. N'importe où vous mettez un écran, vous avez le nom de la galaxie et des planètes qui s'affichent (ndlr : Sky Map). On le vanne toujours en disant que, nous, on préfère les regarder en vrai, les étoiles. »

Sarah et Adèle, 18 ans

Sarah prend un temps avant de répondre : « Je les trouve mignons, nos darons (ndlr : parents) avec la technologie. Ils s'achètent des gros GSM, mais ils savent pas les allumer. Ils veulent qu'on leur explique des trucs sur l'ordi et ils nous engueulent s'ils n'y arrivent pas. Et après, ils nous disent des trucs genre : « Fais attention aux hackers ».

Conclusion d’Adèle : « Ils font les trucs un peu à l'envers. Ce sont un peu nos enfants, c'est vrai. »

Kiki, 18 ans

« Quand il m'est arrivé mes embrouilles sur le net, mes parents ont découvert tout un monde qui les a bien fait flipper. Pour eux, l'internet, ça s'arrête à lire ses mails, à aller sur Facebook, regarder une recette de cuisine vite fait. Mon daron, il doit bien aller sur le porno de temps en temps, et puis voilà. Du coup, ils ont découvert tous ce qui est cam-to-cam, forums, les images hardcore, etc. Et depuis, c'est le trauma. Ils sont plus conscients. De toute façon, il va falloir qu'ils le soient davantage. Parce que c'est plus dans la cour de récré qu'on se fait des coups de hyènes. »

Clément et Feusté, 17 et 19 ans

Pour Feusté, internet, c'est de l'ordre de l'intime : « On peut se refiler des bons plans. On peut se montrer des choses amusantes, mais je ne vois pas pourquoi les parents devraient être au courant de tout ce qu'on fait sur le web. »

Clément acquiesce : « Ils ne savent pas ce qui se passe quand on sort. J'ai vu des images horribles dans des salles de concert. Et je n'avais pas papa et maman derrière pour me bander les yeux. Je ne dirai pas qu'internet est un espace de liberté, mais c'est comme une chambre en bazar qu'on nous demandera jamais de ranger. »

Ève, 19 ans

« Je risque d'en surprendre plus d'un, mais mes parents sont non seulement plus geek, mais encore plus accros à internet que moi. Je suis en internat, je n'ai quasiment pas accès à internet. Et quand je les retrouve le week-end, ils me montrent leurs dernières découvertes. Ce qui amuse beaucoup mes amis, c'est que, souvent, mes parents sont sur leur tablette et moi je fais des grilles de Sudoku. Mais, pour être honnête, ils ont beau maîtriser, plus que beaucoup d'autres familles, je dois avouer que je suis plus logique qu'eux et quand il y a des recherches ou des choses pratiques à faire en ligne, j'ai souvent une longueur d'avance. »

Flo, 15 ans

On retrouve Flo qui a ouvert le dossier et qui conclut par un très culotté : « Il faut peut-être interdire l'accès à certains sites aux parents. L'internet, ça peut-être le bad pour qui ne maîtrise pas... »

Les parents réagissent

Lisa, maman de quatre enfants de 12, 14, 17 et 18 ans

« Je suis très proche de mes enfants et très curieuse de leur vie numérique. Je surveille un peu les plateformes sur lesquelles ils traînent. Et un jour, j’ai découvert qu’ils surfaient sur une sorte de 'tchat-cam' en continu. Le principe ? Des jeunes se filment, d’autres peuvent les suivre à n’importe quel moment. Ces ados peuvent jouer de la musique, discuter, etc. Ou pire, bien sûr : montrer comment on se fait un rail, comment on roule des joints, se tripoter, se dévêtir, se mutiler et j’en passe. Consternée, j’en parle avec mes enfants et tente de savoir d’où ça vient. Un copain de l’école fait circuler le nom du site, me disent-ils. Je le signale à l’établissement de mes enfants et, là, on me rétorque que ce n’est pas le souci de l’école… On devrait se concerter plutôt que de se rejeter la responsabilité. On ne pourra jamais contrôler la densité du flux chacun de notre côté, mais on peut se servir de ce genre d’exemple pour éduquer ensemble nos enfants, non ? »

Sébastien, papa d’une jeune fille de 16 ans

« Je les trouve un peu pathétiques, ces parents qui veulent absolument rattraper leurs lacunes sur le web par rapport à leurs enfants. C’est comme si mes parents avaient découvert que j’écoutais du hardcore quand j’étais jeune et s’étaient mis à acheter des disques par peur que je tombe sous l’emprise sataniste de cette musique. Ils m’ont inculqué des bases pour que je m’adapte à n’importe quelle situation. Donc, je ne connais pas Facebook, ni Twitter, ni le dernier truc branchouille et quand j’ai besoin de faire une manip’ sur le web, je demande à ma fille. Elle a généralement une solution virtuelle à chacun de mes soucis. On est ensemble, pas l’un contre l’autre. Et moi ? Je lui apprends tout le reste. Je vous jure que c’est important aussi. »

Catherina, maman de deux ados de 12 et 16 ans

« Bon, il ne faut pas que ça se sache, mais ma technique est simple : je fais semblant de ne rien savoir. Mes enfants pensent que je ne sais pas allumer un ordinateur et que je suis encore moins au courant de ce qui se trame à travers la grande fenêtre virtuelle. Du coup, ils parlent librement et se disent que leur vieille mère n’y connaît rien. Ils ne se sentent pas épiés et peut-être donc qu’ils n’ont aucun danger à braver. Le plus drôle, c’est que mon métier consiste à communiquer sur les réseaux sociaux, justement ! »

Régis, papa d'une jeune fille de 12 ans

Je suis très déçu et très inquiet de ce potentiel internet que l'on a gâché. J'ai le sentiment que c'est un outil à faire de la communication et c'est tout. Et plus on communique dans cette sphère virtuelle, plus on s'éloigne. On dématérialise tout. On dirait que l'on vit dans les prémices d'un film de science-fiction. Nous sommes pile au moment où on peut redresser le cap avant de ne plus pouvoir nous approcher les uns des autres, de nous éloigner, être esclaves de robots et bouffer des steaks sortis d'imprimantes 3D. Du coup, je mets en garde ma fille et lui explique que c'est toujours mieux de se voir, de se parler en vrai plutôt que parler à un écran. »

Les coulisses du journaliste

Un conseil : n'attaquez pas un parent devant un ado. Jamais. Les quelques fois où je me suis risqué à les traiter de « dinosaures du web », ils se sont sentis insultés et obligés de prendre leur défense. Ils leur trouvent d'ailleurs tout un tas d'excuses. « Ils ont découvert le web tard », « Ils n'ont pas que l'internet dans la vie », « C'est un truc de gamins »… Touchant. Le fait qu'ils soient plus à l'aise sur la Toile que leurs aînés ? « C'est pas grave, on les aime quand même, ils nous apprennent d'autres trucs ». J'ai même eu droit à un : « Peut-être, mais c'est eux qui ramènent l'argent ». Quoi ? De la reconnaissance ? Non mais, on rêve !

À l'essentiel

Étonnante, cette balade sur « l'internet » avec tous ces jeunes. Deux faits s'entrechoquent. D'un côté, on a le sentiment que leur génération n'a pas une identité propre. Tant par le style vestimentaire que par leurs goûts musicaux, par exemple. Les codes sont moins marqués que ceux des crus précédents. De l'autre, on se rend compte qu'il y a une rupture franche avec les générations qui les ont précédés à cause de cette vie virtuelle. Se ressent-elle dans les discussions ? Pas vraiment. Pas de signes extérieurs, au demeurant. Les jeunes que j'ai rencontrés sont plutôt beaux dans l'ensemble. D'ailleurs, qu'a-t-on fait de l'acné ? On pourrait s'attendre à des teints blafards, des corps mous. Rien. Walou.
Et puis, en faisant plus attention, on remarque un regard fuyant. Un air un peu crispé. « Mes questions dérangent », se dit-on en Albert Londres fantasmé. Absolument pas, ils sont tout simplement happés par le peu de technologie qu'ils ont en poche. Tablettes, GSM, ordi portable. Il n'y a pas un des ces jeunes qui ne m'a pas donné l'impression de manquer d'air et de reprendre une bouffée en surfant rapidos sur son engin. L'ado et la machine. Il est là l'enjeu. Pourquoi ce réflexe de la zapette 2.0 : par ennui, par panique ou par réflexe ? Difficile à dire. Il va falloir entamer une discussion sérieuse autour des apprentissages 2.0 et se poser les vraies questions. Arrêter de parler du « bon usage d'internet », par exemple, et pointer les vrais problèmes. Décrypter une image, démêler le vrai du faux, expliciter jusqu'où peuvent aller des nuisances innocentes, etc. Ils sont nombreux, les combats. C'est à l'école, c'est aux parents, c'est à chaque adulte d'être bienveillant. De trouver la bonne distance. Et peut-être aussi de se faire ambassadeur d'un monde un peu plus analogique. Mais oui, c'est bien aussi.

Yves-Marie Vilain-Lepage