Vie de parent

Ados + web + SEXUALITÉ

Il est presque devenu impossible d'évoquer la vie sexuelle des jeunes sans la mêler au virtuel. Plateformes de rencontres, sextos, pornos... Quelle est l'emprise du frivole numérique sur les amours ravageuses de ces grands enfants ? Ils nous en parlent sans rougir.

Ados + web + SEXUALITÉ

 Flo, 15 ans

« Le nombre de personnes qui se chopent sur l’internet, c’est fou. Là, j'ai un pote, il vient de m'envoyer ses photos de profil pour un ‘chatroulette’ (ndlr : une sorte de loterie virtuelle pour se mettre en relation). Beau gosse ». Il montre sur son smartphone une photo d'un gringalet qui met en valeur un corps huilé et épilé. Et ça marche ? « Mais grave. Dans ma classe, t'oublies les meufs. Alors, les rencontres, elles se font ailleurs. »

Flory et Maha, 16 ans

Sans hésiter, Maha rassure : « Les ‘chatroulettes ‘, c'est un truc de gros pervers ». Flory nuance : « Enfin, tout le monde va sur un de ces sites au moins une fois pour tester. Tu vois des beaux gosses, des meufs mignonnes, c'est tentant. »

Maha la reprend : « Après, tu comprends que sur beaucoup de sites, il y a beaucoup de profils de gens d'Abidjan qui vont te proposer un crédit ou des vieux pervers. En gros, t'as une chance sur cent de rencontrer quelqu'un d'intéressant. Moi, je préfère voir les mecs en vrai. »

Maha la charrie : « Eux, par contre... »

Rosaurys, 17 ans

« J'en connais, des filles qui font n'importe quoi sur les cam-to-cam (ndlr : tchat webcam). Le pire, c'est qu'elles montrent beaucoup, et qu'après, elles sont grillées partout où elles vont. J'ai fait une soirée avec une fille qui exhibait fièrement ses œuvres à des mecs qu'elle ne connaissait pas. Une fois vues, ils se sont conduits avec elle très violemment. Comme si c'était une escort girl. Elle ne comprenait pas. Mais si tu montres des vidéos où tu fais la chaude, tu ne peux pas jouer les saintes-nitouches après. On dirait que les gens se croient protégés parce qu'ils font des conneries derrière l'écran. »

 Le « Godamitt crew », 17-18 ans, les quatre skateurs

Ces questions de plateformes de rencontres, est-ce que ça ne dégrade pas le sentiment, tout ça ? Les copains rassurent : « On sait ce que ça veut dire aimer. Ça ne disparaîtra jamais ». Est-ce qu'ils ont l'impression d'être assaillis par le sexe ? « Oui, on bouffe du sexe partout. Même si tu vas sur un bête site de skate, tu te manges du porno. Pour te vendre des trucs sur les tubes (ndlr : chaîne en ligne), on te met du cul. On se montre des vidéos, entre copains et copines, on est à l'aise avec ça. »

Nora et Alexia, 15 ans 

Nora explique : « Oui, il y a des garçons qui nous font des blagues à base de sextos ou de grosses vidéos dégueulasses. Mais on ne passe pas notre temps à ça ». Alexia répond par une question très astucieuse : « Et pourquoi vous parlez de sexualité et pas d'amour ? Genre, on est des grosses obsédées. Nos copains, ce sont des lovers. On m'a offert un disque dur rempli de films hyper-romantiques et vous allez être surpris, pas un porno dedans. »
Et toc !

L’avis de l’expert

Jean-Marie Gautier, psychologue

Voilà une fois de plus la preuve que l’image n’est pas la vérité. Il faut vraiment aider ces jeunes à discuter autour de cette question et décrypter tout ce qui se cache derrière. Un faux amoureux virtuel, des sentiments numériques ? Au fond, quelle est la sincérité de ces symboles ? Comment prennent-ils ce que leur offre le monde ? Les jeunes découvrent que se montrer, ça peut donner une image biaisée d’eux. Ils se sont fait piéger. Il est donc important de les aider à comprendre que l’image a une interprétation. Leur expliquer que, dans la vie réelle, il y a la réalité de l’autre.
Les dérives de l’écran peuvent mener à des violences sexuelles, parfois perverses. Je constate que les ados les moins encadrés sont les plus concernés. Cela confirme l’importance du discours. Voilà pourquoi il est important de mettre en place des cours spécifiques. J’aime bien le fait qu’ils réalisent que ces films sont un phénomène commercial. Ils ont conscience qu’il s’agit d’une tranche d’âge à qui on vend par le biais du porno. Ils le savent, s’en lassent vite. D’ailleurs, je pense que les adultes consomment plus de pornos que les ados.
La grande difficulté, c’est pour les plus jeunes. Ils reproduisent des gestes, adoptent des comportements stéréotypés. Que les parents se rassurent, le corps reprend vite ses droits et son langage dans l’intimité. Ce qui m’inquiète beaucoup, c’est tout ce qui est lié à la contraception. Je vois beaucoup de très jeunes filles enceintes. Il est important de revitaliser l’éducation à la sexualité et au développement du sentiment. Tout va vite dans ce monde, expliquons l’essentiel et redonnons de l’importance au temps.

Les coulisses du journaliste 

Évoquer la sexualité en pleine rue avec les ados, ce n’est jamais chose aisée. On se cache derrière le statut de journaliste, on a du mal à ouvrir les vannes. Mais une fois que c’est parti, on se retrouve vite noyé d’histoires improbables. Ils m’ont montré des interfaces abominables de sites de rencontres déguisés, des dialogues quasi poétiques tant la naïveté est de mise. Je me suis remémoré mes 15 ans, mes 17 ans. Et je pense que si on avait transposé l’ado de l’époque à celui d’aujourd’hui, j’aurais filé dans une grotte, à tenter de séduire des silex. Mais comme adulte, j’adore faire une plongée dans ce monde-dynamite et en revenir.

À l’essentiel

La grosse surprise, c’est la lucidité de cette génération par rapport à la sexualité virtuelle. Autant celle qui se montre (le porno) que celle qui se cherche (les rencontres). À croire que tout ceci sert juste de terrain d’expérimentations pour le réel. Pour le moment fatidique. Celui ou les corps vont se présenter l’un à l’autre. Peut-être que, dans le futur, l’humain continuera à finalement cultiver l’amour ?

Yves-Marie Vilain-Lepage