Vie de parent

Ados + web + VIOLENCE

Pour qui ne s’y est jamais baladé, nous vous l’affirmons : le fond du fond du web peut-être un horrible endroit. Un trop-plein d’immondices aux traces parfois indélébiles. Nous, parents, ne sommes pas nés avec lui. Cette horreur compilée nous est souvent insupportable. En est-il de même pour nos ados, premières victimes et parfois premiers responsables de ces contenus au parfum de soufre ? Écoutons-les…

Ados + web + VIOLENCE

Clément et Feusté, 17 et 19 ans 

« Le truc qu’on partage beaucoup en ce moment, ce sont les accidents. T’as plein de vidéos de Qataris qui font les klettes en voiture. Du coup, ils se vautrent, se blessent ou se tuent, c’est fou », entame Clément.
Feusté le suit : « T’as ça, et t’as des trucs sadiques. Là, hier, on m’a montré un jeu de torture en ligne où tu dois séquestrer et mutiler tes ennemis. Si t’es un peu fou dans ta tête, tu trouves ce que tu veux. Après ça, tu vas voir des films d’horreur et tu te marres. »

Sarah et Adèle, 18 ans 

Sarah : « Oh moi, le mot ‘haine’, je ne le supporte plus. Oui, t’as des propos racistes dans les commentaires de post. Oui, t’as des minots (ndlr : enfants) qui se disent des trucs horribles, des filles qui sont humiliées, des djeun’s (ndlr : jeunes) qu’on fout en l’air avec le harcèlement. Mais dès que tu dis un truc qui n’est pas politiquement correct, on te sort la carte de la haine. »

Adèle la reprend : « En fait, c’est dès qu’on fait un truc qui échappe aux adultes. »

 Le « Godamitt crew », 17-18 ans, une bande de quatre skateurs

 « Bah ça, mon frère, c’est simple. Aujourd’hui, tu trouves de tout sur ‘l’Internet’. Le pire que j’ai vu, c’est un mec manger un cadavre. Là, j’peux pas. La violence, perso, j’avoue, ça me fascine, et on est beaucoup comme ça. Mais il faut savoir dire stop. Tu vois, tes parents, ils regardaient les zombies de Romero, ils vomissaient. Toi, tu matais Saw, tu flippais (ndlr : c’est pas vrai ! Ou juste un peu, alors…). Mes enfants, ils verront cette vidéo dont je te parle en mangeant un dürüm, sans capter que c’était mes limites à moi. Et eux, ils vont se taper des contenus vraiment gore. »

Rosaurys, 17 ans   

« J’ai déjà vu une vidéo en ligne d’un ami se faire tabasser, juste pour le jeu. Avec des commentaires de gens de l’école qui trouvaient ça trop cool. Ce n’est pas tous les gens de notre âge qui sont comme ça. Beaucoup regardent ce genre de trucs un peu pour passer le temps. Internet, c’est la tentation. Un endroit où on aime bien traîner quand on veut se vider la tête. Mais, c’est vrai que peu de jeunes de notre âge se disent que c’est hyper-risqué. Et quand les vieux nous le disent, on ne les écoute pas. »

Nora et Alexia, 15 ans 

Nora réfléchit : « Le pire truc qui me soit arrivé, c’est ma cousine qui m’a spamé (ndlr : usurpé) mon compte. Elle s’est fait passer pour moi, elle a insulté mes copines, mes copains, mais violemment. Ça a foutu le bazar dans mes relations, je ne voulais plus voir personne. J’ai vu un psy, et tout. »

Alexia : « Aujourd’hui, quelqu’un grille ton mot de passe, t’es foutu. Il a accès à tout ce que tu es. Il se fait passer pour toi et, très vite, ce n’est pas drôle du tout. »

L’avis de l’expert 

Jean-Marie Gautier, psychologue

Par pitié, arrêtons avec l’idée que cette génération est plus violente que les autres. Les siècles passés n’ont pas démérité ! Le principe de tolérance de la cruauté qui passe un seuil génération après génération, c’est un stéréotype de notre époque. Voir son copain se faire tuer dans les tranchées n’est pas une vision plus légère que ce que voit un jeune sur le net. La brutalité est médiatisée d’une manière immédiate. On peut voir des tas de choses cruelles qui sont des médiations de notre propre violence. Les jeunes y participent de manière indirecte. De cette façon, ils prennent moins de risques et en mesurent moins les conséquences. C’est la question du retrait qui est intéressante. Au fond, derrière tout ça, on peut y participer de manière anonyme. Ce qui est spécifique à cette génération, c’est le potentiel violent. C’est un rapport moins franc, plus ambigu, car plus indirect. On vit des sentiments violents, il y a une participation passive à cela. C’est sur le web, donc, ça n’existe pas vraiment. Enfin, pour ceux qui sont effrayés (et on les comprend) par l’exemple du cadavre qui se fait manger, je tiens à relativiser. Apprenez à vos enfants à désacraliser une image. Expliquer qu’internet donne à croire quelque chose qui n’existe pas toujours. Expliquez que l’image ne veut rien dire. Il est primordial d’éduquer cette jeunesse, dans le rapport à la vérité, tout l’enjeu consiste en cela en fin de compte.

Les coulisses du journaliste 

C’est à partir du moment où j’ai commencé à aborder ces questions liées à la violence que j’ai ressenti la vraie fracture chez les jeunes entre réel et virtuel. Un peu comme un avatar d’eux-mêmes. Le web est un vaste eldorado où il se passe des choses folles qui trompent l’ennui du quotidien. Celui du vrai monde. À travers le web, les ados parlent de s’occuper, de se divertir, de passer le temps. Je suis très surpris qu’ils soient autant conscients de leur place de spectateurs. C’est très rassurant. Si cette génération s’activait davantage, elle ferait des grandes choses. Pourquoi ne le leur dit-on pas, d’ailleurs ?

À l’essentiel

À l’heure où la violence suinte en flux continu dans les moindres recoins du web, une forme d’éducation à l’image semble plus que jamais impérative. Dans les familles. Dans les écoles. Pas pour censurer, ni pour réprimer et encore moins pour contrôler. Juste pour discuter, pour décrypter. Et pourquoi pas, donner un peu de sens à ce perpétuel imbroglio. Car ils aiment bien ça quand le monde tourne rond, nos ados. Ne serait-ce qu’une fois de temps en temps.

Yves-Marie Vilain-Lepage

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