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Adultes masqués : les bébés s'adaptent

Accentuer la voix, passer par le toucher, le jeu, accrocher le regard de bébé sont autant de manières de garder la communication quand on porte un masque. Car, pour bébé, les expressions faciales sont importantes dans son développement. Mais, rassurez-vous, il va compenser par d'autres canaux.

Adultes masqués : les bébés s'adaptent

Un front, des yeux et des sourcils... c'est ce qu'il reste à voir de votre visage quand vous portez un masque. Dur, dur pour bébé de décrypter quelque chose avec ces indices visuels. Et pourtant, il va devoir s'y faire. Depuis le 4 mai et le début du déconfinement, le masque est recommandé partout dans l'espace public et même obligatoire pour les adultes et les plus de 12 ans dans les transports en commun.

Il l'est aussi à certains moments dans les crèches. Comme l’indique l'Office de la naissance et de l’enfance (ONE) dans un document envoyé aux milieux d’accueil de la petite enfance avant la « reprise », le parent, pas le bébé, doit porter un masque lorsqu'il vient déposer son enfant. Les accueillantes, quant à elles, sont invitées à le porter au moment de l'accueil, mais aussi dans les parties communes, quand elles changent la couche ou quand il y a un autre membre du personnel dans la même pièce... Autrement dit, presque tout le temps.

« D’un point de vue sanitaire, il est préférable de porter le masque de manière continue plutôt que de manière intermittente afin de limiter les risques de contamination liés à la manipulation du masque, ajoute l'ONE. Néanmoins, il faudra adapter cette mesure sanitaire à votre réalité de terrain et à l’acceptation du port du masque par les enfants. »

Bébé effrayé par le masque ?

L'acceptation du masque, vous nous en avez parlé dès notre première publication sur le sujet sur leligueur.be. « Les masques avec les bébés ? Bonjour le traumatisme s'ils ne voient pas les accueillantes sourire », commente Julie sur Facebook. Le sourire permet en effet de rassurer l'enfant qui peut être effrayé, en particulier vers 7 ou 8 mois quand la peur de l'étranger est plus présente.

« Ne plus disposer de la vision du visage peut créer de la crainte plus ou moins prononcée selon l'enfant, car il est difficile de reconnaître la personne familière, explique Nathalie Nader-Grosbois, professeure en sciences psychologiques à l'UCLouvain. Et dans le cas où il ne connaît pas encore l'accueillante, il n'a plus ce support pour le rassurer qu’est le sourire de sa maman ou de son papa. Ce sont des stimuli positifs qui permettent d'être dans un confort affectif. Il peut donc y avoir des peurs chez l'enfant. »

Il y a en effet un tas d'émotions qui passent par notre visage, en particulier quand on s'adresse à un petit bout. Et toutes ces émotions, il les analyse. « Il comprend l'adulte et découvre le monde à travers nos mimiques, tous ces petits mouvements de visage que nous faisons inconsciemment », explique Diane Drory, psychologue.

L'expérience de la « still face »

Dans sa note, l'ONE fait d'ailleurs le parallèle entre un visage masqué et un visage impassible expérimenté par le docteur Tronick dans son expérience de la « still face » (disponible sur YouTube en anglais). On y voit une maman interagir avec son bébé avec toutes les mimiques qu'une mère peut avoir... et le bébé aussi quand il répond. Mais quand la maman prend un visage impassible, le tout-petit cherche par différents moyens à interagir avec elle. Après deux minutes à taper dans les mains, à crier et à s'agiter sans que sa maman ne réagisse, le bébé sent le stress monter et finit par pleurer. C'est un peu ce qu'il se passe avec le port du masque. Cette expérience prouve que nos réactions faciales montrent au bébé qu'il existe.

La bonne nouvelle, c'est que, dans cette expérience, le bébé retrouve le sourire dès le moment où sa maman reprend ses expressions habituelles. D'où l'idée de ne pas se focaliser sur le masque et de le retirer quand on voit que bébé n'est pas rassuré. « C'est plus important de veiller au sentiment de sécurité de l'enfant plutôt que de se braquer sur le port du masque absolument tout le temps, commente Diane Drory. Ce n'est pas la fin du monde si on le retire cinq minutes pour le rassurer ».

Et puis, il n'y a pas que la vision, il y a aussi les autres sens comme l'ouïe. « Sur le plan auditif, la source est altérée puisque le masque assourdit, diminue l'audibilité de la voix. Ça réduit la possibilité de différencier les sons et leur coordination avec la forme de la bouche et l'expression du visage, explique Nathalie Nader-Grosbois. Quand un adulte sourit en disant bravo, le tout-petit entend le mot et il voit le sourire. Il associe les deux. C'est précieux pour apprendre comment les êtres humains s'expriment ». Et s'exprimer à son tour.

Car c'est via l'imitation de ces mimiques, sons et autres gazouillis que le bébé va apprendre à parler. « Il imite les mouvements de la bouche spontanément, continue l‘experte de l'UCLouvain. Le sourire social par exemple, dès les premières semaines. Plus tard, le bébé va aussi utiliser des babillages pour imiter les mots. Il y a aussi les vocalisations comme ‘badaboum’, ‘miam’... les prémices de l'acquisition du langage peuvent être altérées par le masque. Surtout que le rythme de développement d'un bébé est très rapide, voire effréné. Sur une semaine ou quinze jours, il peut apprendre à prononcer un mot comme maman ou papa ».

C'est grave, docteur ?

Alors faut-il avoir peur pour le développement cognitif, sensoriel et émotionnel de l'enfant ? Non. Nathalie Nader-Grosbois rassure : « D'une part, plus l'enfant est jeune, plus la plasticité cérébrale est grande. Cela signifie que son cerveau adapte son traitement des perceptions. Il va décoder autrement les informations sensorielles qu'il reçoit. Il va donc facilement rebondir sur d'autres canaux de communication, mais aussi sur les habituels quand ils seront de retour ».

Faites donc confiance à votre bébé. Il a des capacités que vous ne soupçonnez peut-être pas. Et rien ne sert de lui transmettre vos peurs. La spécialiste en psychologie du développement prend pour exemple les enfants qui sont privés d'un sens. « Quand on observe les enfants qui n'entendent pas ou peu par exemple, il y a un effet de compensation. Ils utilisent les autres sens pour continuer à apprendre et se développer ». À nous, parents, de soutenir ces canaux compensatoires. Et c'est plutôt simple.

Quand vous le prenez dans vos bras, même s'il ne voit pas votre visage, il reconnaît votre odeur, ça le rassure. Pour les personnes moins familières, commencer par lui toucher les pieds et les mains est une façon de faire connaissance ou de le rassurer, comme l'explique l'ONE dans ses recommandations. « Porter, bercer, toucher, caresser constituent des gestes nécessaires envers les jeunes enfants pour développer leurs sensations d’enveloppe corporelle, pour les rassurer, leur permettre de se sentir exister, contenir leurs émotions et angoisses et pour communiquer ». L'ONE conseille aussi de garder le doudou comme objet transitionnel.

Et pourquoi pas, au moment de l'accueil, utiliser une musique douce qui serait un repère pour l'enfant ? C'est ce que conseille Nathalie Nader-Grosbois, toujours dans l'idée de compenser la perte d'informations occasionnée par le masque. « L'ouïe est aussi importante. D'ailleurs, n'hésitez pas à parler un peu plus fort quand vous portez un masque et surtout à articuler davantage pour qu'il puisse différencier les sons, surtout quand ils se ressemblent ».

Comme pour l'audition, l'image du visage de l'adulte est réduite, mais n'a pas complètement disparu. « Vous pouvez donc encore varier l'expression des yeux, leur plissement, la position des sourcils, capter le regard du bébé ». Un tissu amusant ou coloré pour le masque peut aussi donner un côté ludique. Le jeu est d'ailleurs conseillé pour familiariser le bébé à l'objet avant de mettre un nez masqué dehors (voir encadré).

Enfin, il y a de vrais petits malins qui ont inventé un masque pour les personnes sourdes et malentendantes. Ils sont munis d'une petite fenêtre transparente à la hauteur de la bouche, ce qui permet de continuer à lire sur les lèvres. Une solution qui pourrait aider à rassurer votre tout-petit.

Bref, ne sous-estimez pas les capacités d'adaptation de votre petit bout. N'hésitez pas à lui expliquer ce qu'est un masque, à la maison, dans une ambiance détendue avant de sortir. La découverte de l'objet sera alors progressive et l’enfant sera ainsi familiarisé avant de sortir au grand bal masqué.

Marie-Laure Mathot

En pratique

À vous de jouer

Une des possibilités pour familiariser l'enfant est le jeu. En voici quelques-uns à faire à la maison, au calme, avant de sortir.

► Coucou-bouh. C'est le jeu par excellence à faire avec les tout-petits : se cacher le visage avec les mains pour « disparaître » et puis réapparaître en faisant un petit « Bouh, je suis là ». Eh bien, cette fois, faites-le avec un masque sur le nez et la bouche.
► Lui donner le masque. Afin qu'il apprivoise l'objet, vous pouvez lui mettre le masque entre les mains pour qu'il le manipule, le touche, le sente. Attention tout de même aux élastiques et lavez-le bien avant, cela va de soi.
► C'est qui ça ? Une photo et un petit morceau de papier, c'est ce dont vous avez besoin pour faire deviner qui sont les personnes cachées sous le masque. On peut y jouer à partir de photos de l'enfant lui-même, de personnes familières, de personnages de dessin animé... Quand il est un peu plus grand, demander à l'enfant d'apposer lui-même sur des photos ou images de personnages connus le tissu ou le papier comme un masque. Il demande ensuite à l'adulte ou la fratrie de deviner qui se cache sous le masque.
► Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la personne cachée. Devant le miroir avec son enfant, c'est aussi possible de montrer les visages avec et sans masque, comme tout autre accessoire de mode. Si, pour vous-même, vous pouvez mettre les élastiques, ne les mettez pas à votre bébé. Placez le masque juste devant son visage avec délicatesse.
► Et doudou ? Le doudou est conseillé comme objet transitionnel pour se rendre dans les milieux d'accueil. Et s'il portait un petit masque ou un bandana lui aussi ?

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