9/11 ans

Alcools : quand les enfants trinquent

10 % des enfants de ce pays ont des parents alcooliques. Quelle situation pour ces petits ? Deux d’entre eux témoignent sous l’expertise de Magali Crollard, psychologue et responsable du secteur parentalité du centre Alfa, service de santé mentale à Liège.

Alcools : quand les enfants trinquent

C’est très paradoxalement autour d’un verre de vin que débute cet article. En compagnie d’Éric, la trentaine, qui regarde son verre comme s’ils avaient une histoire commune. Il se sent obligé de commencer par un « J’ai été fils d’alcoolique, mais je n’ai pas de problème avec l’alcool. Ce serait bien si vous pouviez dire qu’un enfant d’alcoolo n’est pas destiné à le devenir ».
Alcoolo, buveur dépendant… peu importe la terminologie, rappelons qu’elle n’est liée ni à la quantité, ni au type d’élixir consommé, mais simplement à la capacité ou non qu'a la personne de s'arrêter de boire. Revenons-en à Éric.

Jamais serein

Avant toute chose, il nous rappelle qu’il n’est pas un cas académique. Il n’y en pas. Lui avait un père très replié sur lui-même qui venait d’un milieu très dur, où l’on ne parlait pas. Il avait besoin d’ingurgiter des quantités folles pour pouvoir prononcer un mot. Parfois celui de trop.
« Le souvenir que je garde de mon enfance, c’est que je n’étais jamais à l’aise. Quand je rentrais de l’école, même après une super journée à rigoler avec mes copains, je me demandais toujours si je n’allais pas trouver une ambulance garée devant l’immeuble. Sur le qui-vive, jamais serein, c’est ainsi que j’ai traversé mon enfance. »
Il nous apprend, tout comme les autres témoins, que dans ce contexte, on se « parentifie » vite en tant qu’enfant. Une caractéristique commune ? « On retrouve cette angoisse et cette hypervigilance assez fréquemment chez les enfants dont l’un des parents est atteint de cette maladie de l'alcoolisme, explique la psychologue Magali Crollard. Il persiste une idée très présente comme quoi ça ne va pas se voir. Il faut qu’il y ait le moins de conséquences possibles. On ne doit pas entrer dans la famille. Et si ce n’est jamais un secret à l’intérieur du clan, un enfant va tout faire pour maintenir ce secret à l’extérieur ». D’où une certaine forme de culpabilité.
On rencontre Hortense, 11 ans, dont la famille est en pleine reconstruction. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours connu sa maman en proie aux démons éthyliques. Elle vient d’un milieu bourgeois et tord le cou à une vieux cliché comme quoi la problématique ne concerne que les milieux populaires. « Je me suis toujours dit que je ne mérite pas qu’on s’arrête de boire pour moi », dit-elle difficilement et très honteusement.
Ce sentiment de culpabilité est-il inéluctable ? Comme si Éric ou Hortense avaient grandi avec l’idée qu’ils étaient responsables de cette situation. « On entend en effet souvent des enfants dire qu’ils ne méritent pas d’être aimés, note Magali Crollard. Cela peut engendrer des troubles liés au sentiment de honte. Comprenez que c’est un âge où le parent est logiquement idéalisé. Comment se construire quand on culpabilise, quand on a honte ? Quand on évite d’emmener les petits copains à la maison. Quand papa ou maman peut aller jusqu’à nous dégoûter parce qu’il est sale, parce qu’il se tient mal ».
Autre conséquence qui semble assez caractéristique : la socialisation. On tombe vite dans la spirale de ne pas inviter les petits potes, comme l’explique la psy, et donc de ne plus être invité. D’où les difficultés pour les autres parents à intervenir.

Parent à la place du parent

On retrouve Éric. Quelle épreuve a été la plus difficile à affronter en tant qu’enfant ? Sans hésiter, il se replonge dans son histoire. « Il y a eu des cris. Des situations de tensions indescriptibles entre mes parents. Mais le plus difficile, de loin, ça a été les autres. Leur regard. Leur passivité. Je n’avais aucun repère. Je me renfermais. J’étais différent. Tous ces sentiments sont très douloureux pour un gamin. D'où l’extrême nécessité de se tourner vers des personnes de confiance. Et il n’y en pas eu. J’étais jugé par les parents de mes copains, par les profs. Je n’avais rien choisi, moi ».
Mais comment intervenir en tant que parents face à une telle situation ? « Il y a plusieurs aspects, souligne Mélanie Crollard. D’abord, il faut bien comprendre que c’est très important de permettre à un petit de vivre sa vie d’enfant sans jamais se substituer au rôle de parent. Je trouve également important que la société évolue et que l’on change les représentations de la maladie mentale. L’alcool en est une. Un parent alcoolique attend de l’aide. Ne rien faire, l’ignorer ou encore le couper de vos enfants revient à le marginaliser davantage. Il sait que vous savez. Son enfant le sait également. Ça lui donne l’image, comme le décrit Éric, d’un monde adulte insécurisant ».
Le premier réflexe consiste à alerter le centre PMS, via l’école. Si ça ne s’avère pas efficace, il va falloir engager, via le service de l'aide à la jeunesse (SAJ), une procédure, très lourde et très longue. C’est toujours complexe. L’alcoolisme est un accrochage lent. Le buveur lui-même met du temps à s’apercevoir et à accepter qu’il y a un problème. Chaque passage de palier traîne.

« Je ne mérite pas qu’on s’arrête de boire pour moi » Hortense, 11 ans

Rechute, fragilité… la situation est forcément viciée ? Le quotidien de ces enfants est donc condamné à être glauque ? Hortense nous livre un témoignage inattendu : « Ma maman ne boit plus depuis quelques mois. Aujourd’hui, c’est plus dur que quand elle buvait tous les jours. Mes parents se disputent encore plus. Elle est triste. Et puis, j’ai l’impression que j’ai perdu un peu de ma liberté », ajoute-t-elle hésitante.
Notre expert confirme qu’au moment où le parent alcoolique décide d’arrêter de boire, la dynamique familiale est chamboulée. « Un papa qui consomme de l’alcool, ça veut souvent dire qu’une maman assure les tâches quotidiennes derrière. Quand il arrête, il reprend son rôle de père. Sa femme est dépossédée. Les enfants doivent se réhabituer à ce changement. Quand Hortense évoque une liberté, elle a raison. L’enfant est souvent livré à lui-même et n’a personne sur qui s’appuyer, si ce n’est lui. C’est ce qu’Éric appelle à juste titre la parentification de l’enfant. Ce qui peut servir comme ressource au moment où un professionnel intervient. C’est un levier pour qu’il aille mieux. Un petit est plus fort qu’on ne l’imagine. Même si sa place est évidemment celle d’un enfant ».
Et l’issue, alors ? Éric nous dit. « Moi aussi, j’ai mal vécu que mon père arrête. À chaque fois, il pétait les plombs. Et pour oublier les scènes qu’il nous faisait subir, il buvait de nouveau. Il n’a jamais réussi à s’en sortir vraiment. Il y a quelque chose de très fragile dans notre relation. Nous sommes trois frères. On ne lui en veut pas, mais il passe son temps à implorer notre pardon. Les rassemblements familiaux, chez nous, je vous avoue que c’est pas ça ».
L’expert nous explique qu’une bonne issue passe d’abord par le fait de prendre clairement le temps d’expliquer à l’enfant qu’il s’agit d’une maladie chronique qui va se guérir lentement. Il y aura des rechutes. Elle recommande de passer par l’entremise de groupes de parole en plus d’une aide professionnelle (voir encadré). Une façon de montrer aux enfants qu’ils ne sont pas seuls dans cette situation et que les émotions qu’ils traversent sont tout à fait naturelles. Soutien dont ils ont grand besoin.

Yves-Marie Vilain-Lepage

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