Appelez-les Super !
Donner à Thibault ce que la vie
ne lui a pas offert

Appelez-les Super ! Tout simplement Super. Quand l’actu déprime, cette rubrique est là pour remonter le moral. Son objectif ? Mettre en scène des héros. Ceux qui rendent l’espoir possible. Il n’existe hélas pas grand-monde pour parler d’eux. Nous leur ouvrons donc largement nos colonnes.

Appelez-les Super ! Donner à Thibault ce que la vie ne lui a pas offert

À 55 et 56 ans, Malou et Jean-Luc, parents de trois enfants, tenaient plus que tout à donner une seconde chance à un petit. C’est ce qu’ils font aujourd’hui avec Thibault, 6 ans. Ils reviennent sur les obstacles, les pièges, la patience et, au final, le bonheur d’ouvrir leur foyer à un gamin qui les regarde avec une tendresse ineffable.

On chausse les pneus neige direction Aywaille, au plus fort de l’hiver. Les vallées défilent, immaculées et mouvementées. On se perd dans le petit hameau de Kun et nous voilà accueilli par un impassible matou rouquin qui profite d’un capot de voiture encore chaud.
Une gentille dame ouvre et présente par la baie vitrée deux bonshommes de neige. Un tout petit protégé par un plus grand. L’œuvre de Thibault, petit être pétulant qui, au premier coup d’œil, occupe une place de choix chez nos deux héros : Malou et Jean-Luc. C’est l’asbl Les Chanterelles qui nous a mis en contact avec cette famille. Son champ d’action ? Mettre en lien des familles avec des enfants pour différents types d’accueil.

Le projet Thibault

C’est à leur porte que toque Malou, il y a huit ans. Hélas, on lui explique qu’il y a un problème : il faut une vraie chambre. Anna Massoz-Fouillien, chargée de projet, également présente, explique : « Il existe plusieurs critères. Tout se fait au cas par cas. Il faut une chambre, un certificat de bonne vie et mœurs vierge, la visite d’un médecin traitant. S’il s’agit d’un couple, il faut qu’ils soient ensemble depuis au moins trois ans. Il faut être mobile, typiquement, là, nous sommes en pleine campagne. Si Malou et Jean-Luc n’avaient pas de voiture, ce serait embêtant. Il faut un suivi d’expert, une expérience souhaitable avec les enfants et, bien sûr, faire preuve d’une véritable disponibilité ». Tant pis pour cette fois. Malou met le projet « dans un tiroir », se rappelle-t-elle.
Retournons à Kun. Nos hôtes reviennent sur le long parcours qui les a menés à Thibault. Huit ans plus tard, les aînés ont grandi et deux chambres sont désormais vacantes. « Entre le premier coup de fil pour entreprendre les démarches et le moment où on a obtenu une accréditation, il a fallu patienter quinze mois », expliquent-ils.
Tout commence par une séance d’information. Elle n’engage à rien. Très vite, un tandem psy-assistant social vient rencontrer la famille à domicile. Ils essaient donc de trouver un profil d’enfant qui corresponde aux accueillants. On parle alors de « projets ». Comme on l’a vu, la latence peut être conséquente. Même si Anna, de l’asbl Les Chanterelles, nous assure qu’il s’agit d’un cas un peu plus long que d’habitude. « Une fois que tout est décidé - la fameuse accréditation citée plus haut -, ça devient long pour la famille. Il faut trouver l’enfant qui corresponde, travailler en concertation avec les accueillants et la pouponnière ».
La pouponnière ? Parlons-en. Thibault vient de celle de la rue de la Flèche, la Maison d'Enfants Reine Marie-Henriette, à Bruxelles. Il y en a une vingtaine partout à travers le pays. Il s’agit de centres dans lesquels la plupart des enfants qui y grandissent n’ont pas connu d’autre foyer.
Par exemple, Thibault y a passé les cinq premières années de sa vie, sans pouvoir imaginer ce qui se trame en dehors des murs. « Ça donne des enfants abîmés, explique Anna. Ils souffrent généralement de troubles de l’attachement ». Ce n’est pas trop le cas de Thibault, nous précisent illico ses accueillants. Lui est porteur d’un léger retard de développement.

S’armer de patience

Ça n’empêchera pas que tout se passe comme sur des roulettes dès les premiers contacts. Le couple se rend à Bruxelles deux-trois fois par semaine pour rencontrer Thibault. Très vite, Malou et Jean-Luc ont pris l’habitude de l’entendre depuis l’ascenseur, qui trépigne d’impatience à l’idée de les voir. Une manifestation survoltée. D’ailleurs, entre les trois, le courant passe tout de suite. Thibault vient deux fois à Kun, dont une avec la puéricultrice.
Après un premier essai, le temps d’un week-end, il pose ses valises pour de bon chez ce couple adorable, eux aussi impatients, en dépit de quelques appréhensions bien naturelles. Verdict après six mois de vie commune ? « C’est beaucoup plus facile que prévu. On avait peur qu’il soit déstabilisé. Tout l’émerveille. Je crois que l’on avait envisagé le pire pour au final vivre le meilleur. On nous avait même dit à la pouponnière que ce serait compliqué au début de lui donner son bain, alors que ça a tout de suite collé ».
Et l’impression n’est pas partagée uniquement par nos deux protagonistes. Très vite, les trois enfants le considèrent comme le petit frère. Il fait partie du clan. La vie se réorganise autour de lui. Comme une vraie famille, donc. Malou et Jean-Luc sont-ils devenus les parents de Thibault ? « Absolument pas. De temps en temps, il lui arrive de nous appeler ‘papa’ ou ‘maman’. On ne veut pas semer la confusion. Il a un petit album de sa vraie famille et surtout une vraie maman ».
Sa famille biologique ? Un père inconnu, une maman en situation de handicap, qu’il a revu une fois depuis sa nouvelle vie, accompagné des Chanterelles. Il en est revenu chamboulé.
« Il déteste prendre la route et s’il adore les voitures, on sent qu’il a des craintes quand il embarque. De même qu’il déteste quand une assistante sociale ou autre passe à la maison. Il a l’impression qu’on va le faire repartir ». Une preuve qu’il est bien où il est.
À ce propos, quel est le secret pour que tout se passe bien ? Jean-Luc se lance sans hésiter : « Il faut s’armer de patience et, surtout, ne pas se projeter. Il faut bien réfléchir et en vouloir. Je pense que l’autre qualité, c’est de savoir s’adapter. Enfin, chacun ses motivations, mais une chose qui aide, c’est de se lancer et de se dire qu’on va aller le plus loin possible. Nous, c’est comme ça qu’on fonctionne avec Thibault ».
Anna Massoz-Fouillien de rajouter : « On ne se lance pas dans l’accueil comme ça, sur un coup de tête. De toute façon, impossible de tricher. Les motivations dans ce type de projet sont pures. D’ailleurs, le mot ‘projet’ est lourd de sens. Il s’agit d’un accompagnement, d’une démarche solidaire, généreuse. Il s’agit de partager, de donner sens, de donner de l’amour. Et plus encore, un enfant a besoin avant tout de sécurité et de stabilité. Ça vient bousculer pas mal de choses ».

Une sacrée claque

On demande au couple ce qui a changé pour eux. Ils répondent qu’ils adaptent leurs vacances, leurs sorties en fonction du petit. Ils expliquent aussi que ça a été une sacrée claque de se replonger dans les démarches scolaires à 50 ans passés.
« On a frappé à la porte d’une douzaine d’établissements. Ils ne voulaient pas d’enfant porteur de handicap - si léger soit-il - et certains nous ont même dit que le fait que l’on soit une famille d’accueil les dérangeait. Et puis, à force de chercher et d’insister, un directeur génial nous a ouvert les portes de son établissement. Un type ouvert d’esprit qui a une petite attention particulière pour Thibault et qui l’a super bien intégré. Il porte notre projet à 100 %. C’est tellement important pour lui, pour nous. »
Et l’entourage hors famille, alors ? Malou et Jean-Luc se regardent un peu hésitants. Puis Malou se lance : « Dans la bataille, on a rencontré plein d’amis. Mais on en a perdu aussi. Les gens parlent beaucoup. Un couple de notre âge qui se relance dans une forme de parentalité, ça fait jaser. On sait que des gens ont raconté que l’on se lançait dans l’aventure pour l’argent. Parce qu’on perçoit des aides pour ce genre de projet. On laisse dire. Mais autant le savoir, certains proches peuvent s’avérer être sans pitié ».
Les on-dit sont un sujet vite évincé : Thibault rentre de l’école avec le benjamin de la fratrie. Ce tout petit bonhomme malingre et bouillant comme pas deux est à l’aise comme s’il vivait ici depuis toujours. Il saute dans les bras de Malou et ne s’en décolle pas. Il répond très poliment à nos questions, mais en réalité, on le sent pressé de raconter sa journée une fois que l’on aura tourné les talons.
Et la suite, alors ? Malou, qui a changé de regard elle aussi, planifie : « On rêve qu’il trouve son chemin. Sans forcer. Qu’il mène une belle existence. Qu’il rattrape ce que la vie lui a pris ».
On repart en présentant une dernière fois nos hommages au matou rouquin d’un bon coup de klaxon. Une tradition prescrite par Thibault. On nous l’a dit : accueillir, c’est s’adapter.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Tiens, pourquoi pas vous ?

Un gros pourcentage de la population ne sait pas que l’accueil existe. En quarante années d’existence, l’asbl Les Chanterelles peut se féliciter des différents projets menés à bien. Pour preuve, seule une famille est revenue en arrière durant toutes ces années.
Si un accueil à long terme, comme celui cité plus haut, peut faire peur, il existe d’autres formes d’engagement. L’accueil-relais, par exemple, que l’asbl aimerait accroître. Elle recherche des accueillants pour permettre à d’autres qui s’occupent de handicaps lourds de pouvoir souffler le temps d’un week-end ou plus, en cas d’urgence. Plus d’infos : www.chanterelles.be ou 04/380 27 37.

Un héros en lumière

Cette rubrique est vôtre. Si vous aussi vous connaissez des héros du quotidien, qui s’impliquent, s’agitent et font avancer notre société, n’hésitez pas à nous mettre en relation avec eux en nous écrivant à redaction@leligueur.be

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