Au bonheur des pères

Pour Jean Le Camus, professeur émérite en psychologie à Toulouse et auteur de l’ouvrage Un père pour grandir (Éd. Robert Laffont), les pères ont trouvé une nouvelle dimension de leur masculinité dans le contact avec le jeune enfant. Lequel bénéficie pleinement de cette double présence, paternelle et maternelle, source de stimulations différentes.

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Le Ligueur :Le statut de père a beaucoup évolué avec, notamment, l’entrée massive des femmes dans le monde du travail. La situation des pères d’aujourd’hui est-elle plus enviable que celle de leurs prédécesseurs ?
Jean Le Camus : « Oui et non. Elle est plus enviable parce qu’ils ont trouvé une nouvelle dimension de leur masculinité : ils sont davantage en contact avec le bébé, le jeune enfant. Ils peuvent trouver dans ce rapprochement, cet engagement, une source d’épanouissement. Les mères, elles aussi, y trouvent leur compte, dans la mesure où elles peuvent partager les tâches. Enfin, les bébés sont les premiers à profiter de cette double présence de la mère et du père. Mais, bien évidemment, il y a une ombre au tableau : tous les pères ne sont pas prêts, psychologiquement et matériellement, à s’investir dès le départ dans le développement de l’enfant, sans attendre que celui-ci ait atteint l’âge de raison. Certains sont tentés de se dérober. Ou bien participent à contre-cœur. Il n’empêche, cette évolution est pour les pères l’occasion nouvelle d’une affirmation de soi. Et la plupart s’en saisissent, si l’on en croit les statistiques. Au début des années 2000, en France, on a calculé que la mère assurait deux tiers du temps parental (hors tâches ménagères, prises en charge, en moyenne, à 80 % par les femmes), contre un tiers pour le père. Le déséquilibre reste grand. Mais, si l’on compare cette situation à celle qui prévalait, il y a 50 ou 100 ans, on peut parler d’une mutation extraordinaire. »

Père et mère interchangeables ?

L. L. : Les rôles du père et de la mère ont-ils convergé ?
J. Le C. : « On observe, d’une certaine façon, une convergence, dans la mesure où les tâches parentales sont partagées, où le père peut désormais se charger de nourrir, de changer, de baigner le bébé ou le jeune enfant, et plus seulement s’adresser à lui dans le cadre du jeu ou de la résolution de problèmes, comme cela a été longtemps la règle. Mais ce rapprochement dans la nature de l’activité n’a pas conduit à une similarité absolue, à une identité. Même s’il n’y a plus lieu de les opposer radicalement, il existe encore un style maternel et un autre, paternel, qui s’expriment notamment dans les jeux, les gestes et les échanges verbaux. Aux États-Unis, certains chercheurs estiment que les rôles du père et de la mère sont devenus interchangeables. C’est vrai qu’on voit des pères rester au foyer - souvent pour des raisons économiques, parce qu’il est financièrement avantageux de conserver le salaire le plus élevé, celui de la femme dans ces cas-là - et épouser le modèle traditionnel de la mère sans que cela ne se traduise par des effets négatifs sur le développement de l’enfant. Je pense néanmoins, à la lumière de la psychanalyse, de la psychiatrie, de la pédopsychiatrie, de la pédiatrie, que c’est aller trop loin. Même si aujourd’hui père et mère sont amenés à exprimer, l’un comme l’autre, de la tendresse et de l’autorité, leurs rôles restent enracinés dans la biologie. »

L. L. : Vous affirmez dans vos livres que l’interaction directe, sans médiation de la mère, entre le père et le jeune enfant est absolument souhaitable. Pour quelles raisons ?
J. Le C. : « Les interactions père-enfant sont généralement plus rythmées, plus stimulantes que celles de la mère avec l’enfant. Cela apparaît avec clarté dans le jeu. Mais c’est vrai aussi, en général, dans les échanges linguistiques : le lexique paternel contient des mots plus techniques, plus sophistiqués.
Un exemple : la mère, en montrant un lion à son enfant de 2 ans, dira : ‘C’est un gros chat’ ; ou bien, en présence d’un chronomètre, expliquera : ‘Tu vois, c’est une montre’. Elle utilisera un mot qu’il connaît pour lui faciliter la compréhension, même s’il n’est pas tout à fait exact.
Le père, lui, n’hésitera pas à employer le terme précis, même s’il relève d’un vocabulaire technique. De même, tandis que les mères se contentent souvent d’un dialogue à demi-mots, on s’est aperçu que les pères adressaient de façon beaucoup plus systématique des demandes de clarification à leur enfant : ‘Qu’est-ce que tu dis ? Je ne comprends pas’. Ce faisant, ils incitent leur fils ou leur fille à reformuler leurs propos, à les rendre compréhensible par le milieu social. Contribuant à adapter son langage aux conventions, ils offrent à l’enfant un pont linguistique vers la société. Enfin, dans les moments où les parents accompagnent l’enfant dans la résolution de problèmes cognitifs posés par un jeu de construction ou un puzzle, on se rend compte que les pères ont tendance, plus que les mères, à élever le niveau de réalisation, à monter un peu la barre pour que l’enfant aille plus loin. Ils sont davantage taquins, le déstabilisent gentiment pour l’amener à reconstruire. Si le père s’investit, l’enfant reçoit une double stimulation, qui influe favorablement sur son développement. »

Héritage ?

L. L. : Dans quelle mesure notre modèle de paternité dépend-il de celui de notre propre père ?
J. Le C. : « Les réponses sont individuelles. Certains jeunes pères cherchent à reproduire le modèle qu’ils ont connu avec leur père. Mais je pense qu’ils sont plus nombreux à chercher à s’en différencier - sans forcément s’y opposer - en tenant compte des évolutions historiques. »

L. L. : L’attitude des pères varie-t-elle en fonction du sexe de l’enfant ?
J. Le C. : « Il faut se souvenir de tout ce que la clinique et les psychanalystes nous ont appris. La mère offre à la fille un repère identificatoire et au garçon un objet d’amour, un complément. De façon symétrique, le père constitue un objet d’amour, un complément, pour sa fille, et un repère identificatoire pour son fils. Un père est en général plus doux avec sa fille, plus taquin avec son fils car il voit dans ce garçon un homme du futur, vis-à-vis duquel il a le sentiment de devoir incarner des attitudes masculines. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

En bref

Le pédiatre, psychiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott, a écrit un célèbre ouvrage intitulé La mère suffisamment bonne (éd. Payot, 2006). S’il avait à définir ce qu’est un père « suffisamment bon », Jean Le Camus, avancerait trois critères principaux : 

  1. Il est présent auprès de son enfant dès le début de la vie, comme la mère.
  2. Il multiplie les interactions directes avec son petit, sans passer par la mère
  3. Il ne limite pas son rôle à celui de l’exercice de l’autorité, rôle qu’assument d’ailleurs les deux parents. Il ne s’agit pas uniquement pour lui de fixer les limites, mais d’assurer à son fils ou à sa fille un développement à la fois sensoriel, moteur, linguistique et l’aider ainsi à s’insérer à la crèche puis à l’école maternelle, etc.
     

Cette définition nous éloigne considérablement de ce que l’on mettait, il y a 50 ou 100 ans, derrière le terme de paternité. Celui-ci, en effet, n’intervenait que tardivement, par l’intermédiaire de la pensée et de la parole de la mère, uniquement sur le registre de la régulation et de l’autorité.

La question

Quel modèle de paternité lorsque le papa est seul avec ses enfants ?

Le père doit assumer un double rôle, le sien et celui de la mère. Dans les faits, cependant, il est rare qu’aucune femme ne gravite autour de ce divorcé ou de ce veuf. Souvent, l’enfant est en contact avec la nouvelle compagne ou la sœur du père, ou encore la grand-mère paternelle, des personnes susceptibles de lui offrir un modèle féminin.

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