« Avec la maladie de l’enfant,
il n’y a pas de codes sociaux »

Les pièces de théâtre qui s’intéressent de près aux parents et aux enfants ne sont pas légion. Tout va très bien, écrite par Gilles Dal, est de celles-ci. Son point de départ : la très grave maladie d’un de ses enfants. Son angle d’attaque : l’observation, l’esprit et la dérision. Son objectif : faire rire, dédramatiser et informer. 

« Avec la maladie de l’enfant, il n’y a pas de codes sociaux »

Un gosse de 9 ans. Une petite boule à un pied à laquelle on ne prête guère d’attention. Ce même pied qui se coince dans une porte. Urgences pédiatriques, radios. Jusqu’ici, une scène presque normale de la vie de parents. Puis vient la drôle de tête des médecins. Et c’est parti pour des examens complémentaires. Moins de vingt-quatre heures après la première radio, le couperet tombe. Tumeur, sarcome, cancer.
Ces trois mots, l’historien, écrivain et humoriste Gilles Dal les prend en pleine figure un jour de juin 2013. Ce garçon de 9 ans, c’est son fils aîné. « Évidemment qu’on ne voit pas venir ce genre de chose, qu’on passe par mille états, un peu comme dans une mauvaise rupture amoureuse. Et puis, quand ça arrive, finalement on ne se pose pas tant de questions, on est dans l’action, avec un protocole lourd. Ça prend toute la vie de parent… et le reste aussi. Et puis, il a fait ça bien, genre full options, avec douze chimios, une amputation et une rechute deux ans plus tard ».

Du léger à ne pas prendre à la légère

Cette histoire, son histoire, Gilles Dal en a fait une pièce de théâtre, Tout va très bien (voir encadré). Et parce que le sujet de la maladie d’un enfant met mal à l’aise, il a choisi d’en faire quelque chose de drôle et léger, mais pas pris à la légère. Il fallait que ça parle aux parents qui sont passés par là, mais aussi à ceux qui ne sont pas concernés. Ne pas blesser les uns, impliquer les autres. C’est pour cela que je précise bien que c’est mon point de vue d’observateur, que ce n’est pas moi le malade, et que c’est pour cela que je m’autorise à faire rire sur ce sujet ».
Et pour arriver à ses fins, l’auteur passe en revue réflexions personnelles, comportements et moments particuliers rencontrés sur le chemin. « C’est une situation anormale qui est devenue notre quotidien familial. Il faut alors déjà gérer quelques situations auxquelles personne n’est préparé. Par exemple, c’est totalement étrange de repartir sur une relation quotidienne avec quelqu’un d’avec qui on s’est séparé trois ans auparavant. Avec mon ex-femme, quand on se croisait au moment du transfert des enfants, pour caricaturer, c’était bonjour/ça va/au revoir. Là, on s’est revus beaucoup, beaucoup, beaucoup. »
Dans Tout va très bien, il est aussi question des amis. Pas vraiment de ceux qui lui ont fait du bien, parce qu’ils parlaient d’autres choses, plutôt des autres. « On se rend compte qu’il n’y a pas de codes sociaux adaptés pour ce genre de cas. Ce qui génère parfois un truc très pénible : susciter la pitié. Et ça, c’est pas gai, ça fait pas du bien ». Mais il y a aussi tout un lot de maladresses, dont on peut rire après coup et dont Gilles Dal s’est emparé pour sa pièce.

Excellent médecin… piètre psychologue

Tout ce qu’il y a dans Tout va très bien est donc du vécu, un peu romancé parfois, mais du vécu. Et parmi les grands fournisseurs de situations inattendues ou même totalement loufoques, les premiers d’entre eux sont les hôpitaux et les médecins. « Dans les hôpitaux, on se découvre des raisonnements étranges. Comme de ne pas se plaindre soi-même, mais de plaindre les autres parents qui sont là avec des enfants malades, alors que nous sommes exactement dans la même situation qu’eux. Et pour ce qui est des professionnels de santé, on a rencontré des brillants médecins, mais pas tous forcément brillants psychologues. Il y a, par exemple, ce prothésiste qui regrettait que mon fils n’ait pas été plus amputé parce que cela lui aurait permis de faire une plus belle prothèse… Cela dit, je ne fais pas une campagne anti-médecins, ils ont tous fait un super boulot ».
Et le fiston, dans l’histoire, il en pense quoi, des écrits de son géniteur ? Gilles Dal avoue qu’il n’a pas voulu lire la pièce, mais qu’il viendra la voir sur scène. Ce qui occasionne d’ailleurs chez notre auteur une petite trouille de la réaction de son fils… « C’est aujourd’hui un ado de 13 ans, avec ce que cela implique, mais qui a aussi beaucoup de sagesse par ce qu’il a vécu. Donc, oui, s’il y a réaction, elle va être très directe. Et sans aucun doute très pertinente ! ».

 

Romain Brindeau

En pratique

Tout va très bien de Gilles Dal, mise en scène de Nathalie Uffner, avec Laurence Bibot, Arianne Rousseau et Alexis Goslain. Jusqu’au 24 février, du mercredi au samedi (20h30), au Théâtre de la Toison d’or à Bruxelles. Infos : ttotheatre.be
1 € par place sera reversé à la Fondation Kick Cancer.

Vu pour vous

Sur le fil…

C’est peu de dire que le sujet est « casse-gueule », mais Gilles Dal s’en sort à merveille. Tout au long de la pièce, on passe en une fraction de seconde du rire à la gravité, de l’absurde au - trop - réel, le tout avec une tonne de tendresse, de sensibilité, de retenue et une bonne dose de philosophie.
Côté casting, Alexis Goslain et Ariane Rousseau sont pleins de justesse dans ces rôles de parents séparés, pris dans cette ouragan dévastateur qu’est le cancer de leur fils. On entre avec eux dans leurs questionnements, leurs réflexions, leurs regards, leurs émotions, parfois complices, souvent très différents.
Laurence Bibot, quant à elle, endosse à elle seule le costume de ceux qui ont croisé la route de ces parents. De la psy déjantée à la tante déconnectée en passant par le coach en wellness ou l’hospiclown, elle surfe avec délice sur une vague qui mélange bêtise pure, croyance, charlatanisme, maladresse mais aussi humanité.
Finalement, Tout va très bien est une pièce qui ne se raconte pas. Elle se vit, les yeux dans les yeux avec ces parents sur scène, dans ce décor hyper minimaliste. On vous promet une jolie soirée, de celles qui font immédiatement du bien, mais qui font aussi nous questionner sur notre rapport à la vie. Réjouissant, non ?    

R. B.