Avec Willis, Nadia Khiari sort les griffes

13 janvier 2013 : l’ancien Président tunisien promet la liberté d’expression aux Tunisiens. La dessinatrice Nadia Khiari, 40 ans, saisit la balle au bond avec son chat Willis. Ses traits de crayon sont autant de coups de griffes contre la corruption, la théocratie, le rejet des femmes…

Avec Willis, Nadia Khiari sort les griffes

Rentrée académique de l’Université de Liège : celle-ci attribue un titre de Docteur honoris causa à la jeune caricaturiste, ainsi qu’à ses collègues Plantu et Kroll, mettant la liberté d’expression à l’honneur. Nous l’avons rencontrée à cette occasion.
Veste et chemisier noirs assortis à sa longue chevelure lui donnent une allure d’artiste. Une vocation chez elle. « J’ai toujours dessiné. Je voulais faire rire. Mes parents, mes frères, mon mari plus tard. J’ai passé une partie de mes études à Aix-en-Provence et j’ai découvert la liberté. Moi qui suis née dans une dictature, qui n’a connu que cela, j’étais si heureuse et, en même temps, je trouvais que les gens n’en profitaient pas assez. »

Une police dans la tête

Enseignante à l’école d’architecture et des Beaux-arts de Tunis, elle connaît les années de plomb. « Je survivais comme tout le monde, mais j’ai toujours refusé de prendre la carte du parti. J’étais dans le collimateur, je posais des petits actes de courage. Par exemple, à travers les titres de mes dessins. Quand je parle du Pays de la sieste, je dénonce le fait que tout le monde sommeillait. Pendant des années, on s’est autocensuré. La population avait une police dans la tête, à force d’être intimidée, tabassée. Les sites étaient censurés, balisés d’un message d’erreur. On se taisait tous, de peur d’être emprisonnés. Je n’avais jamais publié de dessins politiques avant le jeudi 13 janvier 2011, quand le président Ben Ali a prononcé ce qui allait être son dernier discours. Il promettait la liberté d’expression. J’ai voulu le prendre au mot et j’ai créé mon profil sur Facebook et Twitter, mais j’ai gardé l’anonymat. Je me méfiais encore. »
Avec le Printemps arabe, son chat, impertinent et grinçant, répond à une attente : « Au début, je me suis contentée de partager mon profil avec des amis, qui l’ont partagé avec d’autres. Très vite, près d’un millier de personnes ont commencé à me suivre. Je recevais des messages d’encouragement et de solidarité. »
Cette solidarité s’est renforcée dans la rue. « Nous vivions tous la même chose : les barricades, les comités de quartier, la recherche du pain, la peur de la police. Dans mon quartier, on avait dressé une barricade toute simple avec de gros pots de fleurs pris au pharmacien. On faisait des gardes à tour de rôle. L’armée, contrairement à la police, refusait de tirer sur la foule. C’était comme un putsch. Même si on ne s’entendait pas nécessairement avant, nous étions, cette fois, tous réunis dans cette révolution. »

Plus jamais peur

Du jour au lendemain, la parole a été libérée. Aujourd’hui, 25 000 personnes suivent les incartades de Willis sur Facebook et Twitter. « Ce fut une vraie naissance, comme un cri postnatal. Des collectifs d’artistes se sont formés. Les enfants ont pris les pots de peinture qu’ils pouvaient trouver pour écrire sur les murs. La seule vraie victoire a été celle de cette liberté, de cette dignité. Avant, on avait faim, mais on ne pouvait pas le dire. Maintenant, on ose le dire. C’est un début. De janvier à octobre, la fête a été générale. »
La liesse populaire sera de courte durée. Octobre 2011 : victoire aux élections d’Ennahda, un parti théocratique. Une coalition de trois partis se met en place. La situation se dégrade progressivement. « On est retombés dans ce que l’on a connu avant. Le parti Ennahda essaie de nous faire taire à nouveau. La propagande et l’intox se sont répandues sur les réseaux sociaux. Des extrémistes y ont posté des photos d’artistes avec le mot ‘Wanted’ et l’adresse des personnes ciblées. Des meurtres ont été commis. Des artistes, des chanteurs, des journalistes, des graffeurs ont été arrêtés au nom de lois qui datent de Ben Ali. Les dirigeants utilisent le langage religieux, traitent les opposants de mauvais Musulmans. Pour eux, s’attaquer à Ennahda, c’est s’attaquer à l’Islam. Mais si on a vécu pendant des décennies dans la peur, un des slogans parmi les plus présents dans les manifestations aujourd’hui est : ‘Plus jamais peur’. Si on a peur, ils ont gagné. Par rapport à ceux qui sont morts pour le printemps arabe, ce serait honteux. »
Et comment réagit-elle face aux touristes qui ont peur de revenir en Tunisie ? « Il y en a moins qu’avant, mais des touristes viennent encore. Heureusement. Venir en Tunisie permet à des familles de vivre. Je m’étonne que les touristes qui venaient avant dans une dictature sans se poser de questions hésitent à venir aujourd’hui, alors que le pays essaie de devenir une démocratie. »

Chat de tunis nommé Willis

Nadia s’exprime à travers un chat, Willis. Un chat comme celui de Geluck, comme le chat du rabbin  de Sfar… Elle sourit : « J’ai un chat à la maison, que je dessinais déjà avant la Révolution. Le chat est un animal indépendant, il n’accepte pas les ordres. En Tunisie, il y a des chats de gouttière partout... »
Être caricaturiste dans un pays comme la Tunisie n’est pas banal, être femme caricaturiste l’est encore moins. « Ce n’est pas si exceptionnel. Comme pour le reste, le pays s’est ouvert. À Tunis, d’autres filles s’y mettent. À mes débuts, comme j’étais anonyme, on me prenait pour un homme et les femmes ont été très fières de découvrir que j’étais une femme. Des femmes de tous âges, y compris de plus de 70 ans. En Tunisie, le droit des femmes a occupé une place exceptionnelle dans le monde arabe. Dans mon entourage, les femmes étaient indépendantes, fortes, cultivées, travaillaient. Elles ont été les premières à se mobiliser en Tunisie. Aujourd’hui, les nouveaux dirigeants veulent remplacer la notion d’égalité entre les sexes par celle de complémentarité. On veut faire de nous des êtres inférieurs ! C’est inacceptable. »

L’humour, une question d’éducation

Je lui montre un des derniers livres de Philippe Geluck qui pose la question : Peut-on rire de tout ? (Éd. Lattès). « Moi, je ris de tout, réagit Nadia, mais le but de mes dessins n’est pas de faire rire tout le temps. C’est plus un témoignage. Je me moque de l’absurdité de certaines personnes, mais je respecte tout le monde et je suis heureuse que les gens aient des avis différents, plutôt qu’une pensée unique comme celle que j’ai vécue pendant des années. Je suis féministe, mais je me moque de certaines féministes. Dans ma famille, tout le monde est croyant, mais je me moque de certaines croyances et de la manière dont le gouvernement les instrumentalise. »
Y a-t-il cependant des limites ? On pense à ces jeunes qui se moquent facilement les uns des autres sur les réseaux sociaux, de leurs profs, avec des dérives parfois. « La limite, poursuit Nadia, c’est la méchanceté gratuite, le racisme, l’homophobie, etc. Il n’y a plus d’humour quand on incite à la haine des autres. On peut rigoler, mais pas aux dépens des autres. Dans mes classes, je refuse qu’un groupe se ligue contre un autre, qu’il y ait des boucs émissaires. Mais ils peuvent rire de moi et je ris avec eux. Je suis souvent la première à rire de moi-même. Cela n’empêche pas le respect. L’humour, c’est une question d’éducation. »

Michel Torrekens

En savoir +

  • Willis from Tunis, Chroniques de la révolution, Nadia Khiari, éd. La Découverte.
  • Nadia Khiari participe, avec un collectif d’artistes, à un site satirique animé par son mari (www.yakayaka.org). Leur objectif : « Utiliser la liberté pour qu’elle ne s’use pas. »
  • Mouvement du 13 mars, né à l’occasion de la journée de la liberté d’expression en Tunisie.
  • Fini de rire, documentaire du Belge Olivier Malvoisin, sur des dessinateurs de presse du monde entier, membres de Cartooning for peace, dont la caricaturiste tunisienne.