Avoir une sœur rend plus heureux

La psychologue Maryse Vaillant, coauteur avec Sophie Carquain de l’ouvrage Entre sœurs (Albin Michel), commente les résultats d’une étude irlandaise selon laquelle les sœurs nous aideraient à exprimer nos émotions et à accéder ainsi au bonheur. Vraiment ?

Avoir une sœur rend plus heureux

Le Ligueur : À en croire l’étude qu’a menée en Irlande du Nord un professeur de psychologie auprès de 600 jeunes adultes âgés de 17 à 25 ans, les personnes ayant grandi avec au minimum une sœur seraient généralement « plus aptes au bonheur ». Selon lui, en effet, « les sœurs encouragent visiblement plus à la communication ». Elles favorisent aussi « l’expression des émotions », essentielle pour la santé psychologique. Ces résultats correspondent-ils à ce que vous observez au quotidien ?
Maryse Vaillant
: « Cette étude confirme mon expérience de psychologue clinicienne. Bien sûr, au bureau, on trouve des femmes suffisamment viriles pour pousser à la compétition, des femmes qui se battent pour garder leur place dans une société où le travail est rare. Mais pour le reste, je crois qu’il existe une 'sororité' qui, au-delà des liens familiaux, unit toutes les femmes. Dans les situations graves où elles ne peuvent avoir recours aux institutions, c’est auprès de leurs sœurs qu’elles trouvent refuge. Les sœurs nous permettent de développer notre sensibilité, d’exprimer nos émotions, de manifester de la solidarité. Dans une famille, quand il y a des filles, ça crie, ça se chamaille. Même quand, à l’adolescence, elles font la tête, les filles vont passer plusieurs fois devant vous pour mettre en scène leur mauvaise humeur, quand les garçons s’enfermeront dans leur chambre… Grâce aux sœurs, toute la fratrie verbalise la colère, la jalousie, l’envie, etc. Toute la famille se crée ainsi un catalogue affectif. »

L’auteur de cette étude, Tony Cassidy, soutient que les filles tiennent davantage à la cohésion familiale que les garçons. Comment cela se manifeste-t-il ?
M. V. : « Les garçons ont souvent plus peur du démantèlement familial, parce qu’ils n’ont pas le sentiment de pouvoir tenir la famille dans leur cœur. Si les parents se séparent, les garçons sont généralement beaucoup plus sévères que les filles vis-à-vis d’eux. Les femmes, elles, sont davantage garantes de la continuité familiale parce qu’elles portent en elles une confiance due à une enfance plus verbale et plus émotive. Alors qu’un homme se dira qu’il ne vaut pas la peine de s’adresser à un frère avec lequel il s’est disputé, une femme sait qu’en cas de gros pépin, elle peut toujours compter sur sa sœur, même si, à un moment donné, elles ont été amoureuses du même garçon, même si elle a été jalouse d’elle parce qu’elle avait un enfant et qu’elle n’arrivait pas à en avoir, même si les années de jeunesse ont été tempétueuses… Beaucoup de femmes, arrivées à la cinquantaine ou à la soixantaine, assurent que la seule personne à qui elles peuvent se confier, y compris lorsque beaucoup de kilomètres les séparent, est leur sœur, car elle est témoin du passé et fil conducteur de l’histoire familiale. »

Toujours selon les travaux menés en Irlande du Nord, il serait encore plus bénéfique d’avoir une sœur lorsque l’on vit dans une famille recomposée. «Ce qui nous fait supposer que les sœurs ont tendance à s’appuyer plus les unes sur les autres en cas de divorce», note l’auteur…
M. V. : « Oui, il est plus facile de supporter le divorce - mais aussi le décès, le deuil, la maladie - lorsqu’on a une sœur. Car celle-ci est un alter ego, un autre soi. Si, par exemple, elle est plus faible que nous, elle nous permet, parce qu’elle exprime sa faiblesse, d’éprouver à notre tour ce sentiment et nous ouvre ainsi une plus grande palette émotionnelle. Elle nous apporte le sentiment que le bonheur passé n’est jamais perdu. C’est aussi pertinent pour les filles que pour les garçons. Les garçons qui sont ouverts à leur partie féminine peuvent, grâce à leur sœur, être plus forts, non pas dans la virilité mais dans leur capacité à affronter la vie. »

Les filles montrent le chemin…

Est-ce seulement une question d’éducation ?
M. V. : «
Cela tient souvent, en effet, à une culture familiale caricaturale, qui incite davantage les filles que les garçons à exprimer leurs émotions. Chez les femmes, on parle de féminité. Chez les hommes, il y a d’une part la virilité, que beaucoup n’arrivent pas à dépasser, et d’autre part, la masculinité, plus complexe et ouverte. Ceci dit, certains neurologues et psychologues expliquent aussi ce phénomène par un fonctionnement différent du cerveau, qui pousse davantage les garçons vers les actes que vers la parole. »

Des études réalisées en France dans les milieux de l’immigration montrent qu’une fratrie réussit mieux à l’école si l’aîné est une fille. Comment l’expliquer ?
M. V. : « Quelle que soit l’origine, la valorisation de la scolarité est forte, car l’école est la voie royale pour s’insérer dans la société d’accueil. Mais les filles, généralement, réussissent mieux et peuvent montrer le chemin. Très tôt, elles se tiennent bien à table, elles se retiennent de faire pipi, elles s’occupent des frères et sœurs plus petits, elles ont plus l’habitude d’exprimer ce qu’elles ressentent que d’agir… Cette éducation les prépare au fonctionnement de la classe, alors que l’aîné, si c’est un garçon, est valorisé parce qu’il court, crie, voire frappe. C’est l’enfant-roi, qui ensuite a du mal à s’adapter à la discipline du corps qu’exige l’école. Les parents sont émerveillés de voir que leur fille réussit si bien et l'encouragent lorsqu’elle aide les autres enfants à faire leurs devoirs et essaie d’apprendre aux garçons à se discipliner – ce qu'un grand frère ne pourrait pas faire pour sa petite sœur. C'est pertinent pour tous les milieux, surtout pour ceux qui élèvent les filles et les garçons de façon différente. Cela peut sembler paradoxal, et même prêter à sourire, mais faire participer les garçons aux tâches domestiques, c’est les rendre plus aptes à la réussite scolaire et leur apprendre la citoyenneté. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

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