Bien manger, le meilleur des médocs ?

Comment a-t-on pu vivre sans nutritionniste alors qu’aujourd’hui cette profession est sollicitée par tous les médias ? Elle n’est pourtant pas bien vieille, cette spécialité, puisque les premiers diététiciens ont vu le jour en 1936 aux États-Unis et que la première unité de diététique pédiatrique en Belgique est née en 1961. Marie-Josée Mozin en fut la première diététicienne. Elle nous fait découvrir, à travers son parcours, un métier, ses avancées scientifiques et ses modes. Rencontre.

Bien manger, le meilleur des médocs ?

Le Ligueur ne doit plus présenter Marie-Josée Mozin qui a souvent collaboré à nos dossiers et y collabore encore. Rien d’étonnant à cela car cette pionnière de la diététique pédiatrique à l’hôpital Saint-Pierre (ULB) à Bruxelles a toujours eu le souci de transmettre ce qu’elle glanait comme expérience.
Coup de chapeau donc à cette grande dame qui, après deux mille cinq cents heures de stages, une troisième année de diététique et un diplôme acquis, entre en juin 1962 dans la première unité de diététique pédiatrique de Belgique. Et mettra sur pied le Club européen des diététiciens de l’enfance.

Le régime comme seule thérapie

Jusqu’au tout début des années 1960, être diététicienne, c’était travailler dans les cuisines centrales de l’hôpital…
Marie-Josée Mozin
 : « J’ai eu la chance d’être la première diététicienne pour enfants dans un service hospitalier parce que je suis arrivée au bon endroit au bon moment. Les années 1950 avaient connu d’énormes progrès en médecine. Désormais, on pouvait dépister les maladies métaboliques. L’hôpital Saint-Pierre devait alors prendre en charge des enfants atteints de fructosémie, de galactosémie, de phénylcétonurie et de bien d’autres maladies du même type encore. Mais le diagnostic posé, comment éviter de donner par exemple du fructose aux petits patients qui souffraient de fructosémie ? Comment faire évoluer leur alimentation en respectant ses aspects restrictifs ? Certaines de ces maladies n’avaient comme seul remède qu’un régime alimentaire. C’est pour répondre à ces questions que je fus engagée. J’ai commencé à élaborer des régimes alimentaires excluant le nutriment qui provoque les symptômes de la maladie tout en assurant les apports nutritionnels dont l’enfant a besoin pour son développement physique et psychique. »

Cette fonction a été précieuse aussi pour le développement de l’autonomie des enfants et ados diabétiques…
M.-J. M. :
« Il n’y a pas des maladies métaboliques tous les jours. Une fois les régimes mis au point, j’ai proposé d’aller faire un tour en salle pour voir quels étaient les enfants atteints d’autres maladies qui nécessiteraient quand même un régime particulier. Les petits souffrant, par exemple, d’insuffisance rénale, de mucoviscidose ou encore les enfants diabétiques. J’ai été très vite invitée à participer à l’organisation des premières colonies de vacances faites sur mesure pour ces derniers, avec à la clé, bien sûr, tout un volet d’éducation nutritionnelle. Nous étions en 1969. Cinquante enfants ont été rassemblés pour apprendre à bien adapter leur dose d’insuline et à se nourrir de manière équilibrée. Ce fut une expérience très gratifiante pour moi et toute l’équipe de soignants, surtout quand on lisait le bonheur dans les yeux de ces enfants qui pouvaient enfin vivre (ou presque) comme tous les autres garçons et filles du monde. J’ai participé à ces séjours pour jeunes diabétiques quatre semaines par an… durant dix ans ! »  

Ce sont les rencontres avec de nouvelles maladies pour lesquelles il fallait trouver de nouvelles solutions qui auraient forgé le métier de diététicien ?
M.-J. M. :
« En effet, et l’arrivée dans les années 1970 des travailleurs d’origines marocaine et turque en est un bel exemple. Nous nous sommes trouvés subitement face à des nourrissons présentés aux urgences qui souffraient de diarrhées aiguës qu’aucune de nos thérapies classiques ne pouvaient arrêter. Ces diarrhées incoercibles entraînaient des déshydratations graves et des malnutritions. Nous avons dû chercher rapidement une formule pour les réalimenter dès leur arrivée à l’hôpital afin de pouvoir prendre le temps de poser un diagnostic approfondi. Chaque situation nous demandait d’être inventifs, nous ne pouvions pas dire que nous ne savions pas, il fallait aller de l’avant et chercher la solution. Dans le cas de ces nourrissons venus des rives méditerranéennes, il fallait trouver la protéine tolérée par les tout-petits allergiques mais aussi par ceux qui avaient la digestion altérée par la malnutrition. Je dis ‘nous’, parce que j’ai toujours été soutenue par les pédiatres et autres spécialistes ainsi que les infirmières et l’ensemble des soignants. Tous ont très vite compris l’utilité de la diététicienne qui pouvait prendre le temps de calculer des régimes qui se faisaient toujours à la main ! »

Les équipes s’étoffent, la technologie s’installe

Vous avez mis un certain temps à pouvoir bénéficier d’un ordinateur. Était-ce un manque de reconnaissance de la diététique ?
M.-J. M. :
« On oublie que le ‘tout informatique’ est relativement récent et que c’est durant les années 1970-80 qu’elle a commencé à se généraliser peu à peu. Une époque de gloire pour la diététique également puisque l’équipe s’est étoffée et que beaucoup de médecins ont choisi de se spécialiser en nutrition. C’est en Suisse que nous avons trouvé une première super-calculatrice qui nous a permis de calculer des régimes qui allaient bien au-delà des protéines, lipides et glucides. La composition de chaque aliment était retranscrite sur des petites languettes qu’on introduisait dans l’appareil. On indiquait la quantité à consommer et, finalement, on avait un régime en trente-cinq nutriments (zinc, fer, sodium, potassium, etc.). Ce n’était pas encore le numérique d’aujourd’hui, mais c’était bien plus complet que ce que nous faisions à la main. Il fallait juste prendre le temps puisque chaque régime nous prenait une heure trente et que nous avions deux cents enfants hospitalisés à nourrir ! »

Outre le temps gagné, l’ordinateur vous a-t-il fait progresser scientifiquement ?
M.-J. M. :
« La technologie a fait progresser notre compréhension des régimes. Ce qui différencie la prescription diététique pour le nourrisson et le jeune enfant, c’est la nécessité d’adapter les apports nutritionnels à l’évolution du poids et pas seulement par rapport à l’âge comme on le fait pour un adulte. C’est vrai qu’on a eu le programme avant l’ordinateur, mais le jour où l’on a obtenu enfin cette machine, ce fut magique. La qualité de notre travail s’est améliorée : nous pouvions désormais visualiser les apports en minéraux et en oligo-éléments et comparer rapidement ce qui pouvait être consommé par les enfants avec les recommandations nutritionnelles. »

Le sommeil et l’assiette

Certains impacts alimentaires sur la santé vous ont-ils surprise ?
M.-J. M. :
« Mes découvertes évoluaient au fur et à mesure des nouvelles spécialités médicales qui se développaient à l’initiative, par exemple, de jeunes pédiatres. Ce fut le cas avec le docteur Kahn qui s’intéresse aux troubles du sommeil du tout-petit et particulièrement au syndrome de la mort subite. Très vite, il m’a demandé de le rejoindre et d’enquêter auprès des parents d’enfants chez qui on avait observé un malaise, la manière dont ils nourrissaient leur tout-petit. Et très vite, nous avons découvert que pour 11 % des enfants qui venaient pour des troubles du sommeil, il existait un lien entre ces difficultés et l’intolérance et l’allergie alimentaires. C’est ainsi que nous avons pu observer que manger trop de protéines (viande ou lait) le soir, pour l’enfant de moins de 3 ans, ne peut que l’empêcher de bien dormir. »

L’anti-collation

C’est votre passage dans l’industrie agro-alimentaire qui vous a permis d’observer les enfants sains et de terminer ce long parcours par un travail de prévention.
M.-J. M. : « Je n’avais jamais imaginé que j’irais travailler chez Nestlé. J’ai mis d’ailleurs un certain temps à dire oui, trop attachée au service de pédiatrie pour lequel j’ai malgré tout gardé un 1/4 temps. Mais on me proposait de participer à l’organisation de différentes études concernant la mise au point de produits diététiques et mon vieux maître, le docteur Loeb, m’a fortement encouragée à faire le pas. Il avait raison. J’ai beaucoup appris en matière de technologies et de recherches scientifiques auprès de chercheurs spécialisés tantôt dans le zinc, tantôt dans le fer… J’ai pu partager leur connaissance fine de la nutrition. Enfin, c’est par Nestlé aussi que j’ai été amenée à m’occuper des enfants sains… pour qu’ils le restent. »

Où se niche l’erreur ?

Il y a une chose qui vous a toujours tenu à cœur, c’est l’importance de l’anamnèse diététique. C’est quoi, au juste ?
M.-J. M. :
« Avant de donner des conseils nutritionnels, il faut connaître l’histoire alimentaire de l’enfant et c’est les parents qui vont nous la conter en répondant à une série de questions très concrètes. Quelles sont vos traditions culinaires ? Vos interdits religieux ou culturels ? Vos préférences ou vos refus alimentaires ? Quelles sont vos habitudes de repas en termes d’horaires, d’ambiance ? Quelle activité physique pratique votre enfant ? Dort-il bien ? Comment sait-il qu’il a faim ou pas ? Etc.
C’est ainsi que nous avons pu établir une relation entre les troubles digestifs du nourrisson et le mode de préparation des biberons. Les erreurs les plus fréquentes ? Un volume par repas largement supérieur à la taille de l’estomac du tout-petit. Est-ce parce que le biberon dans le commerce est passé de 200 ml à 300 ou 350 ml que les parents ont tendance à donner trop au petit de 6 mois dont le volume total de l’estomac ne dépasse pas les 180 ml ? Pas étonnant qu’il déborde et qu’il souffre de reflux.
Sensibilisée par toutes ces histoires très quotidiennes, je me suis engagée autour des années 2000 dans la lutte contre l’obésité. C’est à cette époque-là que je me suis fait le chantre de l’anti-collation (le 10 heures plus le goûter tournaient généralement autour de 400 calories pour un enfant de 6 ans, soit 24 % de ses besoins !), soutenue notamment par une échevine de Woluwe-Saint-Lambert.
Nous avons pu faire des tests dans les écoles en proposant à certaines classes de prendre une soupe à 10h, sorte de demi-mesure qui permet aux enfants de manger des légumes plutôt que des sucreries et de retrouver surtout plus de temps à midi pour manger leur repas chaud ou leurs tartines. Les observations suite à cette expérience ont été sans appel. Dans les classes-soupe, les enfants atteints d’obésité perdaient du poids et les plus maigres en gagnaient parce qu’ils retrouvaient tout leur appétit à midi pour vider leur boîte à tartines ou leur assiette.
Aujourd’hui, huit écoles à Bruxelles ont rallié la soupe de 10 heures. Beaucoup d’autres aimeraient les rejoindre mais sont confrontées à des problèmes d’organisation et d’infrastructure. Certaines encouragent les fruits. Le combat contre l’obésité est loin d’être terminé, même si aujourd’hui le chiffre des enfants atteints semble se stabiliser autour de 15 à 20 %. »

Myriam Katz

En savoir +

  • Marie-Josée Mozin raconte son itinéraire singulier en 74 pages éditées aux Editions EME sous le titre : Diététique de pédiatrie : naissance et évolution d’une profession passionnante.
  • à lire > « Ma fille est atteinte de phénylcétonurie ».
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