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Bitures express : les cerveaux trinquent

Les guindailles déchaînées et les soirées festives où coulent des alcools forts, avec pour objectif d'être vite ivre, ont des effets délétères sur l'activité cérébrale, sur ses fonctions cognitives et émotionnelles. Le binge drinking, de plus en plus en vogue chez les jeunes, est même plus néfaste qu'une consommation régulière d'alcool, surtout si elle est modérée.

Bitures express : les cerveaux trinquent

Baptisé binge drinking dans le monde anglo-saxon, ce mode brutal de consommation d'alcool s'est répandu parmi nos jeunes. Il consiste à absorber, en un temps réduit, de grandes quantités de boissons alcoolisées, souvent fortes, pour atteindre rapidement l'ivresse. En quelques décennies, cette pratique s'est fortement développée parmi les adolescents et les jeunes adultes. Actuellement, on estime qu'elle touche une majorité des 16-25 ans en Europe, peut-être même 60 %.

La plupart du temps, ces bitures express se pratiquent une ou deux fois par semaine, à l'occasion de soirées festives. Tant qu'elles restent ainsi limitées dans leur fréquence, ces pratiques ne rendent pas ces jeunes dépendants à l'alcool. Sont-elles innocentes pour autant ?

A lire les conclusions des études consacrées à ce phénomène ces dernières années, il faut répondre que non. Ces études, menées en Belgique mais également ailleurs en Europe et en Amérique du Nord, ont montré clairement  que le binge drinking n'est pas une activité festive anodine : elle est responsable de déficits rapidement observables au niveau comportemental et cérébral. Ces déficits affectent les capacités cognitives (mémoire et attention) de l'amateur de bitures express, mais aussi d'autres fonctions cérébrales.

Emotions mal captées

Une étude publiée en novembre 2013 par un chercheur de l'UCL, Pierre Maurage, chercheur FNRS à l’Unité des neurosciences cognitives, apporte une dimension supplémentaire à ce tableau : au-delà des effets cognitifs, le binge drinking pourrait avoir des conséquences sur les capacités émotionnelles et les relations interpersonnelles. En collaboration avec une équipe de l'Université de Glasgow (Ecosse), il a observé par neuro-imagerie l'activité cérébrale d'un groupe d'étudiants adeptes du binge brinking et d'un autre groupe d'étudiants, non-buveurs cette fois. Après avoir soumis ces deux groupes à une épreuve d’identification des émotions (notamment la peur, la colère) présentées par des voix humaines, les chercheurs ont constaté que les pratiquants du binge drinking identifient moins facilement les émotions vocales.

Cette enquête apporte la première description d’un déficit émotionnel dans ce groupe de jeunes buveurs. Les binge drinkers présentaient une activité cérébrale réduite au sein des zones temporales du cerveau spécialisées dans le traitement des voix humaines. Leurs perceptions des stimulations émotionnelles et, de ce fait, leurs relations sociales peuvent donc en être affectées. « Etant donné que ces capacités émotionnelles et interpersonnelles sont essentielles pour conserver une vie sociale épanouie, leur altération pourrait avoir un impact négatif sur les relations sociales et le bien-être des binge drinkers, et même favoriser l’évolution vers l’alcoolo-dépendance », souligne Pierre Maurage.

Un cerveau encore en développement

L'influence de ces désordres sur de jeunes cerveaux est source de préoccupations. Car, rappelons-le, le cerveau est en plein développement pendant l'adolescence et sa maturation se prolonge au-delà de 20 ans. Deux études précédentes, réalisées par le même chercheur en collaboration avec Salvatore Campanella, chercheur qualifié FNRS au Laboratoire de psychologie médicale, alcoologie et toxicomanie de l’ULB, avaient permis pour la première fois de mettre en évidence le rôle délétère sur le cerveau de l'alternance de périodes d'alcoolisation paroxystique et d'abstinence.

La première de ces études montrait déjà que le binge drinking conduisait beaucoup plus rapidement qu’on ne le pensait à une « souffrance » durable des cellules cérébrales. La deuxième avait comparé l'évolution de quatre groupes d'étudiants : des non-buveurs, des buveurs quotidiens (BQ - 20 verres par semaine), des binge drinkers « modérés » (BD1 - 2 sorties et 20 verres par semaine) et des binge drinkers « intensifs » (BD2 - 3 ou 4 sorties par semaine et grosse consommation).

Neuf mois après, le groupe contrôle (les non-buveurs) affichait les meilleures performances, suivi dans l'ordre par les groupes BQ, BD1 et BD2. « Ce qui est remarquable, souligne Pierre Maurage, c'est qu'on constate une nette différence entre les groupes BQ et BD1, alors qu'ils consommaient la même quantité d'alcool hebdomadaire. Nos résultats montrent que le binge drinking cause rapidement des déficits cérébraux fonctionnels et anatomiques. »

Une autre étude de Salvatore Campanella, publiée cette année, montre que, même à performance égale, le cerveau des binge drinkers se « fatigue » plus. Il a soumis deux groupes (non-buveurs et binge drinkers) à une tâche simple de mémoire de travail. Les deux groupes ont obtenu des résultats identiques, mais l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle montrait que certaines régions du cerveau présentaient une hyperactivité chez les binge drinkers. En d’autres mots, pour atteindre un même résultat, le cerveau des binge drinkers doit travailler plus.

Les chercheurs ont aussi observé une corrélation spécifique, chez les binge drinkers, entre la dose d’alcool consommée occasionnellement et l’hyperactivité dans plusieurs zones cérébrales. Le binge drinking induit donc des modifications au niveau cérébral, assez proches de ce qui peut être observé chez des patients alcooliques présentant de réels déficits. Aujourd’hui, on ignore encore si ces modifications sont réversibles. Mais toutes ces observations devraient inciter à la prudence et à la modération. Et à se poser la question : faut-il être complètement ivre pour s'amuser ?

Jean-Paul Vankeerberghen

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