Vie de parent

« C’était mieux avant » : le billet d’humeur de notre journaliste

Ce que ma rédactrice en chef ignorait au moment de poser les premières pierres de ce dossier, c’est à quel point elle allait me faire un beau cadeau. À la question : « Quel superpouvoir aimeriez-vous avoir ? », je répondrais sans même hésiter un seul instant : « Remonter dans le temps ». Je rêverais d’atterrir, tel le héros de Retour vers le futur dans sa DeLorean, au beau milieu des années 1970, début 1980 pour rencontrer les pionniers du graffiti, danser dans les soirées souterraines au rythme des break beats de l’époque. Car oui, j’aurais pu faire partie de ces nostalgiques qui croient que « C’était mieux avant »… Mais ça, c’était « avant » (justement) de me lancer dans ce dossier.

Si j’étais pessimiste…

Je partage l’analyse du sociologue Jean-François Guillaume : avant, c’était au moins plus facile. Aaah, la vie telle que la dépeint le dessinateur Roba ! Le salon confortable, le cocker qui rapporte la paire de chaussons à son pépère, les gamins qui jouent sagement dans le jardin, la marmite qui bout dans la cuisine en formica… l’incroyable insouciance de l’époque.
Chaque détail du passé semble être un trésor. Comme nos aïeux semblaient heureux, équilibrés, sereins. On a le sentiment qu’ils pilotaient des voitures élégantes dans des villes désertiques encore pleines d’espoir. Et puis, on avait une telle foi en l’avenir. Le futur était une promesse. Les couleurs y seraient incroyables, les bagnoles voleraient, l’Homme ne produirait plus aucun effort pénible, les enfants seraient pris en charge par des robots bienveillants, les écoles auraient acquis un vrai sens de la liberté. Sans religion, sans possession, sans guerres. En un mot, et de manière collective, sans oublier personne : nous irions vers le mieux.
Puis arrive la lente gueule de bois des années 1980. La réalité a frappé fort. Et tout s’est lentement dégradé pour en arriver à l’état où il se trouve maintenant.
C’est avec ce genre d’idées qu’un parent d’aujourd’hui a grandi. Un, qui tout au long de son parcours a grandi avec les mots « chômage », « crise », « conflits », « sida », « toxicos », « corruption », « terrorisme », « pollution »… Et si c’était totalement erroné ? Et si on se maintenait nous-même le moral en berne, écrasés par le poids d’un passé trop présent ? Peut-être qu’on ne le porte pas, ce passé, faisons une pirouette et essayons de faire comme si c’était lui qui nous portait, pour voir.

… mais comme je suis optimiste…

Hasard ou pas, la conception de ce dossier fut accompagnée d’émissions de radio qui ont dressé un parallèle entre la société très avant-gardiste de 1968 et la nôtre. Un aller-retour passionnant. Pendant ce temps, j’observais mes filles de 9 mois et 7 ans et je les imaginais grandir à la fin des années 1960.
Quelles inquiétudes aurais-je eu à affronter ? D’abord, une industrialisation de la société jamais remise en cause, des maladies qui déciment un grand nombre de citoyens, des tensions géopolitiques qui semblent mener à une guerre invisible et nucléaire... Et puis, ce « progrès » balancé à toutes les sauces. Est-ce qu’on en avait envie de cette satanée et angoissante libération sexuelle quand on était papa de deux petites filles ? J’imagine aisément à quel point ça pouvait effrayer. Je me suis d’ailleurs régalé d’archives du Ligueur de 1968 qui encourageaient les parents à garder « intactes » les jeunes filles jusqu’au mariage, vendu à l’époque comme le graal d’une éducation « correcte ».
Notre époque est le fruit de ces confusions. De ces combats de mœurs, de ces batailles sociales. Aussi imparfaite et angoissante soit-elle, elle est captivante, notre bonne année 2018. C’est assez génial d’être parent aujourd’hui.
Tiens, nous n’avons pas parlé encore d’amour dans ce dossier. Si le cadre parental s’est beaucoup transformé comme nous l’avons vu tout au long des pages précédentes, c’est peut-être parce qu’on s’aime autrement, aussi ? Allez, osons le dire : peut-être même que nous incarnons la génération de parents qui est la plus drapée d’amour ? Pas de mariage de raison, pas de sexualité réprimée, pas de passions inassouvies... ou moins.
Et nous, les papas, nous nous autorisons à faire exploser cet amour que nous ressentons pour nos enfants, librement pour la première fois depuis le début de l’humanité. On peut s’autoriser à être gaga dans la rue quand on tient notre bébé dans les bras. On retrouve notre grande fille en l’enlaçant après une journée bien remplie. On connaît tous les petits potes, qu’on considère comme de vrais individus. Pas comme des paires de bras ou des estomacs.
Et vous, les mamans, vous n’avez plus à être hyper-performantes sur tous les plans. Mère aux bras multiples, femme aimante, maîtresse sauvage, muse, gestionnaire de génie. Cette image n’existe plus que dans les mauvaises séries… ou presque.
Car oui, les combats sont encore nombreux. Sans surprise, ce dossier confirme à quel point notre société est inégalitaire. Les classes sociales les plus fragiles ont une espérance de vie moins longue, n’accèdent pas aux mêmes soins, elles sont isolées par l’école. Nous devons donc voir plus loin que nos propres petites préoccupations. Nous devons reprendre possession du futur. Notre conquête spatiale à nous, celle qui fascinait nos grands-parents, ce doit être la conquête sociale. C’est utopique, oui, mais c’est de l’utopie que chaque génération s’est construite. La vie de demain n’est pas celle qui a été imaginée hier. Et c’est uniquement ça qui fait que l’on avance.

Yves-Marie Vilain-Lepage