3/5 ans

Claude Halmos : « Le divorce
en tant que tel ne détruit pas »

De plus en plus d’enfants sont confrontés, jeunes, à la séparation de leurs parents. Comment aborder cette réalité avec eux ? Auteur de Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant (Éditions Fayard), Claude Halmos est particulièrement bien placée pour aborder cette question…

Claude Halmos : « Le divorce en tant que tel ne détruit pas »

« Il faut d’abord dire qu’il est indispensable d’en parler. Le divorce, dit-on souvent, est catastrophique pour les enfants. C’est absurde. Le divorce est sans aucun doute une épreuve, pour le couple, pour l’entourage, pour l’enfant, mais si, dans cette épreuve, l’enfant est accompagné comme il faut, non seulement cela ne lui fera pas de mal, mais cela l’aidera à grandir. Quand on voit des enfants extrêmement mal à la suite d’un divorce, ce n’est pas parce que leurs parents ont divorcé, mais à cause de la façon avec laquelle les parents les ont ou ne les ont pas accompagnés. Soit on n’a rien expliqué à l’enfant, il n’a donc rien compris et il s’est raconté des histoires. Par exemple, ce sont ces enfants qui arrivent chez le thérapeute et qui disent : ‘Papa, il nous a quittés’, alors que papa a quitté la femme qui est leur mère. On ne quitte pas ses enfants. Soit ce sont des enfants qu’on a laissé occuper une place qui n’était pas la leur, c’est-à-dire qu’ils se sont mis en position de porter leurs parents, de jouer la femme de remplacement de papa ou le mari de remplacement de maman, mais aussi de consoler, de porter, d’être le confident, etc. Tout cela détruit, mais le divorce en tant que tel ne détruit pas. »

Qu’est-ce qu’un enfant doit absolument savoir dans le cadre d’une séparation ?
Claude Halmos : « Il doit savoir qu’avant d’être des parents, ses parents ont été un couple, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui se sont rencontrés, qui se sont aimés, tellement aimés qu’ils ont eu envie d’avoir un enfant et que cet enfant, c’était lui et qu’ils en étaient très heureux. Il doit aussi savoir que l’amour des amoureux et l’amour des parents pour les enfants ne sont pas pareils. L’amour entre les amoureux peut, comme l’amitié, ne pas durer toujours. Quand des amoureux ne s’aiment plus assez, ils se séparent et retrouveront peut-être un jour de nouveaux amoureux. Par contre, l’amour des parents pour leurs enfants ne s’arrêtent jamais. Par contre, il faut que l’enfant soit informé de ce qui va se passer : qui va le garder, etc. ?, en sachant que ce n’est pas à lui, l’enfant, de prendre les décisions. Il peut dire ce qu’il souhaite, mais ce sont les parents ou un juge qui vont décider. C’est très important qu’il le sache. Il n’y a rien de pire pour un enfant que de lui demander avec qui il veut vivre. C’est lui faire porter un poids de culpabilité pour le reste de sa vie. Il faut aussi l’écouter à propos de ce que ça lui fait. Longtemps si nécessaire, parce que l’enfant va élaborer dans sa tête son vécu de la séparation et cela ne se passe pas en une journée. Il va aller de questions en questions face aux changements. »

Parler et écouter

Il arrive qu’un enfant ne voie plus du tout un des deux parents après une séparation. Comment aborder cette situation avec lui ?
C. H. : « C’est une catastrophe plus souvent qu’on ne le croit parce que l’autre parent ne se bat pas pour que celui dont il ou elle est séparé continue à voir l’enfant. Dans ce cas, il faut expliquer à ce dernier que, si son parent ne le voit plus, ce n’est pas parce qu’il ne serait plus intéressant ou que ce parent ne l’aime plus. C’est toujours - et c’est souvent le cas des pères - parce que ce parent a eu une histoire telle avec ses propres parents qu’il n’a pas compris ce qu’avoir un papa représente pour un enfant. Si lui-même, enfant, a dû se débrouiller avec un père peu présent, qui s’occupait peu de lui, il ne sait pas comment être père. On ne le lui a pas appris. Il se dit que, s’il s’est débrouillé seul, son enfant pourra lui aussi s’en sortir seul. Il aurait dit la même chose avec un autre enfant. Cela ne tient pas à la personnalité de l’enfant et c’est important que celui-ci le sache, parce que beaucoup d’enfants ont un sentiment de dénarcissisation, c’est-à-dire un sentiment de perte de leurs valeurs qui peut les poursuivre leur vie entière. Quand le parent, la mère par exemple, est bienveillante envers l’enfant et qu’elle voudrait bien que le père s’en occupe, c’est à elle aussi d’expliquer cela. 'Ce n’est pas parce que ton père ne t’aime pas, c’est parce qu’il s’est passé ça quand lui était petit que lui n’arrive pas à s’occuper de toi'. Cela reste douloureux pour l’enfant de ne pas voir son père, mais ce n’est pas destructeur. Il faut faire la différence entre ce qui est douloureux et ce qui est destructeur… »

Des garçons qui ont connu des séparations difficiles, rejetés par un des parents, sont devenus des pères très ‘paternants’ par la suite. Une séparation difficile n’impliquerait pas nécessairement une paternité difficile ?
C. H. : « Non, bien sûr, ces garçons ont pu recevoir un minimum, voire un maximum de repères qui leur a permis de se situer. La répétition s’arrête quand elle est dite. Pour un enfant, c’est toujours important que le parent raconte sa propre histoire et celle de l’autre parent, parce que c’est la clé pour que l’enfant puisse comprendre qu’il n’est pas un mauvais enfant et que le parent n’’est pas un mauvais parent. Personne n’est bon ou mauvais : tout le monde a simplement une histoire. Cette histoire est plus ou moins lourde et on a reçu plus ou moins d’aide pour la porter. »

3-5 ans, c’est l’âge de l’entrée en maternelle. Quel peut être le rôle des institutrices face à des séparations vécues du jour au lendemain par certains de leurs petits bouts ?
C. H. : « Je crois beaucoup au travail éducatif des enseignants, même si cela fait hurler beaucoup de monde en France où certains pensent que l’on surcharge la barque des enseignants. Pourtant, si les enfants parlent de la séparation de leurs parents, ils en parlent aussi à l’école, les autres l’entendent, l’institutrice peut demander s’ils savent ce que veut dire ‘divorcer’ par exemple. Les enfants peuvent raconter leur version, leurs fantasmes, etc. Certains sont parfois très au courant. L’enseignant peut rectifier, expliquer ce que j’ai dit précédemment. Tout cela peut être dit, même sur le mode ludique. »

Dans cette manière que vous avez de vous mettre à hauteur d’enfant, il vous arrive d’être aussi très ferme, par exemple lorsque vous évoquez cette mère qui se demande si son enfant de 7 ans peut encore dormir avec elle… Quelle est la nécessité d’être ferme avec un enfant ?
C. H. : « Votre question est importante parce que des parents ont souvent l’impression que, si on parle et écoute l’enfant, on ne pourrait plus être le parent qui met des limites. L’adulte a des limites à mettre. Il faut être ferme à cet égard, mais il est tout aussi important de les expliquer et, dans la situation que vous décrivez, de dire à l’enfant que cette situation l’empêche de se construire, qu’un petit garçon qui dort avec sa maman ne sait plus qui il est, fils ou mari, que cela fait un grand bazar dans sa tête, que plus tard, quand on a une amoureuse, on ne sait plus non plus qui on est. Le bazar dans la tête revient. De nombreux problèmes sexuels d’hommes adultes viennent d’histoires de ce type. »

Ne pas entre dans les détails

Est-ce qu’il faut pour autant tout savoir, tout raconter ?
C. H. : « Avant, on disait qu’il ne faut pas parler à l’enfant. Aujourd’hui, on aurait tendance à tout lui raconter. On ne doit pas tout dire à un enfant, on doit simplement lui dire ce qui le concerne. Par rapport à un divorce par exemple, on ne doit pas raconter que l’un a trompé l’autre, comment cela s’est passé, entrer dans les détails. L’enfant ne doit pas devenir un confident de son parent. S’il interroge sur les raisons de la brouille, il faut lui rappeler que c’est la vie privée de ses parents, de leur couple. Ce qui se passe ou ne se passe pas dans la chambre des parents ne le regarde pas. »

Est-ce que les parents ne racontent pas davantage sur les conflits que sur l’amour et la sexualité ?
C. H. : « C’est exact, mais les parents sont souvent perdus. Leur position est difficile aujourd’hui. Tant que l’enfant n’était pas considéré comme une personne, on l’éduquait comme tel. Aujourd’hui, l’enfant est devenu une personne sans être un adulte pour autant. L’équilibre est compliqué à trouver pour les parents. C’est la raison pour laquelle il faut leur donner des repères. On dit à tort que les parents sont laxistes, ils sont surtout perdus, en désarroi, par manque de repères. Chaque fois que j’écris un livre, c’est pour leur en donner. »

Comment aborder avec un enfant si jeune des questions très pratiques comme celle du logement par exemple, deux maisons, deux chambres, des trajets, des horaires, questions auxquelles il peut être confronté du jour au lendemain ?
C. H. : « Ce n’est pas du jour au lendemain si on lui a expliqué, si on lui a montré les lieux auparavant. En plus, il a probablement des copains dans le même cas que lui. Au début, cela fait un bouleversement, mais on s’y habitue. Parfois, on trouve même que c’est sympa. Vous venez avec l’idée d’une confrontation brutale à un bouleversement radical, mais celui-ci sera d’autant plus vivable qu’il aura été annoncé, prévu, expliqué avec quelqu’un qui vous en a parlé et vous signifie de la sorte que vous avez le droit de parler et de savoir.ʺ

Pour ceux qui découvrent les livres de Claude Halmos quand leur enfant est plus âgé, est-ce qu’il n’y a plus de solution ?
C. H. : « Ce n’est jamais fini. Il faut arrêter avec cette fatalité. Au contraire. Tout ce qui a été mal dit peut encore être bien dit, tout ce qui n’a jamais été dit peut encore être dit. Si on a la chance d’avoir des parents capables de faire cela, c’est génial. Quand les parents ne peuvent pas le faire, il faut que d’autres adultes prennent le relais. C’est de l’assistance à enfant en danger. De ce point de vue, l’école a un rôle formidable. On a tous connu l’un ou l’autre enseignant qui nous a sauvé la vie. Un enfant ne peut pas vivre sans les paroles des adultes. »

Propos recueillis par Michel Torrekens

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Auteur de Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant (Éditions Fayard), Claude Halmos a créé, il y a six ans, un courrier des enfants dans Psychologies Magazine, qui a servi de base à la rédaction de son dernier livre.

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