Vie de parent

Comment expliquer aux enfants
cette (non) rentrée ?

Qu'ils soient concernés ou non par la reprise progressive de l'école, il se joue un chapitre inédit que nos enfants ne sont pas toujours en mesure de comprendre. Comment leur expliquer qu'il faudra combiner à la joie de la reprise, la prudence, la distance ? On discute de tout cela et des impacts possibles avec Isabelle Taverna, psychologue clinicienne et psychanalyste praticienne qui est restée en contact permanent avec ses petits patients depuis le début du confinement.

Comment expliquer aux enfants cette (non) rentrée ?

Expliquer quand soi-même on est complétement dépassé·e par les évènements. C'est un des numéros d'équilibriste du parent depuis le début de cette crise. Voilà plusieurs mois déjà que les centaines de milliers de pères, de mères, à travers le pays, doivent digérer, puis restituer le chaos ambiant.

Cette fois, c'est l'école, la reprise. Partielle. Pourquoi, d'ailleurs ? « Euh, bah, parce que les élèves qui ont des examens qui sont annulés doivent retourner à l'école, mais ils ne sont pas obligés, hein ? - Et pourquoi Émile qui est en 2e primaire, il y retourne, lui, il n'a pas d'examen ? Pourquoi pas moi qui suis en 4e, moi aussi, je suis une grande »...

Isabelle Taverna nous explique que la majorité de ses petits patients ne sont pas concernés par la reprise. D'ailleurs, ils lui disent « Mes amis me manquent, mais je ne veux pas les revoir ni avec un masque, ni à 1,50 m de distance ». Certains ados aussi expriment une grande lassitude, mais ils préfèrent éprouver ce manque plutôt que retrouver les copains en étant privés de liberté.

Comment va se passer cette reprise ?
I. T. : « Là, je dois avouer manquer complètement de recul. La situation est tellement inédite qu'on ne peut qu'avancer à tâtons. Ces évènements depuis le départ sont difficilement compréhensibles, surtout pour les jeunes enfants. Une maman m'expliquait une situation que tous les parents ont dû essuyer : le fait de croiser des copains avec les enfants. Impossible de faire appliquer les règles entre enfants. Le parent a beau essayer de réguler, rien à faire, les petits n'ont évidemment pas intégré cette fameuse distance sociale. Même nous, adultes, on a un mouvement naturel qui tend vers l'autre. Cet éloignement est compliqué. On parle là d'une rencontre de quelques minutss. Alors, toute une journée à l'école dans ces conditions, ça va être difficile, pour ne pas dire inapplicable. »

On imagine bien que, tant en classe qu'à la garderie, à peine un enfant déposé, un parent a beau rappeler « loin des copains », c'est oublié dans la foulée, non ? Qu'est ce que le parent peut essayer ?
I. T. : « C'est quand-même important de répéter les règles à son enfant. Quand bien même le mouvement naturel qui tend à se ruer vers les copains, il peut y avoir une petite alarme qui se déclenche. 'Ah oui, maman m'a dit que je ne pouvais pas'. Je pense que le parent a tout intérêt à bien discuter de tout cela avec son enfant. 'Demain, tu vas rentrer, voilà comment ça va se passer, par où on va rentrer, quelles sont les règles à respecter...'. C'est important de le faire, ne serait-ce que pour voir quelles sont leurs représentations. C'est-à-dire comment ils se projettent, comment ils anticipent. Il y a tellement de façons de réagir. Celles et ceux pour qui ça va être facile. Celles et ceux pour qui ce sera impossible parce qu'ils et elles ont besoin de contacts. Hélas, il n'y a pas de trucs et astuces. Si ce n'est celui de laisser dérouler son enfant. D'écouter les histoires avec lesquelles il revient à la fin de la journée, ses observations, ses remarques. Vous ne pouvez pas anticiper sur ce qui va le marquer. Adulte et enfant ne voient pas les événements de la même manière. »

Est-ce qu'il peut ressortir du bon de ces drôles de conditions de reprises ? D'aucuns parlent de conditions semi-carcérales...
I. T. : « (Longue réflexion). Du bon ? Je suis assez mitigée. De telles conditions peuvent conduire à une prise de conscience assez dure. Elles peuvent amener à tout un cheminement de pensée chez les enfants, chez les ados et amener à rendre concrètes les considérations autour du risque, de la solitude, de la mort. La vie, c'est aussi toutes ces questions et elles sont évidemment très présentes et rendues très concrètes avec le virus. Est-ce que toutes ces notions arrivent très tôt pour beaucoup ? Certainement. L'espèce de naïveté de nos enfants est quelque chose de précieux à préserver. Ce qui est tout de même positif, c'est que tout cela est mis en débat. Et qu'on a le temps de le développer, d'en discuter. Il faut donc se montrer rassurant. Ça ne veut pas dire mentir. Oui, vous êtes là pour les protéger, protéger les autres. Appliquer les règles les plus élémentaires contre ce virus. Mais vous ne pouvez pas, par exemple, leur garantir que vous ne tomberez pas malade, que vous n'irez pas à l'hôpital. De cette incertitude naissent des discussions, des prises de réalités qui n'auraient pas lieu habituellement. C'est toujours intéressant. Même si personne n'aurait souhaité ça. On ne souhaite pas de telles prises de conscience aux petit·e·s. Et pour les ados, il y a une désillusion qui n'est pas toujours simple. La bonne nouvelle, c'est que tout ceci se dépasse. »

Qu'est-ce qu'il y a à craindre ? Qu'est-ce qu'il va rester de ces considérations, de cette distance des un·e·s vis à vis des autres ?
I. T. : 
« Ça nous demande un effort, cette distance. C'est dans nos codes d'aller vers l'autre. On prend nos distances, chacun·e va être marqué·e de différentes façons. Est-ce que l'on fonctionnera de nouveau comme on le faisait avant ? Pas sûr qu'il n'y ait pas de stigmates. La manière dont on va être atteint ne va pas résonner de la même manière chez les un·e·s et chez les autres. Chez les enfants, c'est la même chose. Au cours d'une consultation, une patiente a comparé ce chapitre inédit avec celui de l'affaire Dutroux. La manière dont on éduquait les enfants avant était beaucoup plus libre que celle d'aujourd'hui. Pourtant la menace pédophile existait au préalable. La façon dont on a fait grandir les enfants après n'avait plus rien à voir. On a cessé de laisser jouer les enfants dehors. De la même manière, est-ce qu'il y aura un avant et un après dans nos rapports ? Dans les interactions des enfants ? Je le pense. Il faudra s'habituer à revivre avec une forme de confiance. On ne va pas se réhabituer comme ça d'un coup de baguette magique à une vie normale. Encore une fois, je dis tout cela avec la plus grande prudence. Nous manquons de recul. La seule chose que l'on peut certifier au parent, c'est qu'il a tout intérêt à laisser venir l'enfant. École, pas école, seul le dialogue permet de jauger, de trouver ses propres solutions. »

Yves-Marie Vilain-Lepage

À suivre

Le dossier du prochain Ligueur magazine est justement consacré à tout ce qui concerne la socialisation de nos enfants dans cet improbable contexte. Rendez-vous ce 27 mai pour ce tour d'horizon de nos drôles d'animaux indécrotttablement sociaux.