3/5 ans

Comment fonctionne la mémoire
de notre enfant ?

Quel parent n’a pas été surpris par les difficultés de son petit à se souvenir d’événements pourtant proches ? De quoi se rappellera-t-il encore à l’âge adulte ? Dans quelle mesure les souvenirs de nos premières années sont-ils fiables ? Le neurologue Bernard Croisille, auteur de Tout sur la mémoire (éditions Odile Jacob), décrypte le fonctionnement de la mémoire de l’enfant. Et montre que celle-ci possède de multiples facettes.

Comment fonctionne la mémoire de notre enfant ?

Pour le grand public, la mémoire est liée avant tout aux souvenirs. Or, on a l’impression de ne garder quasiment aucune trace de nos premières années de vie. Qu’en est-il réellement ?
Bernard Croisille : « C’est vrai, à l’âge adulte, on ne peut pas posséder des souvenirs antérieurs à l’âge de 2 ans, 2 ans et demi. Chez certains, ce sera plutôt 5 ou bien 7 ans. Et encore, même si on se souvient de ce que l’on a vécu durant notre première enfance, c’est de manière très parcellaire : un cadeau offert par mamie pour nos 3 ans, le jour où l’on s’est perdu au supermarché à l’âge de 4 ans… »

À quoi cela tient-il ?
B. C. :
« La mémoire dite épisodique, celle des épisodes de notre vie, repose sur le fonctionnement de l’hippocampe, une structure cérébrale qui a besoin de beaucoup de temps de maturation (pour l’ensemble du cerveau, c’est carrément vingt-deux ans en moyenne !). Par ailleurs, qui dit souvenirs, dit maîtrise de la chronologie. Or, à 4 ou 5 ans, beaucoup d’enfants ne font pas clairement la distinction entre ‘hier’ et ‘mercredi dernier’. Enfin, même s’il est composé d’éléments sensoriels (visuels, auditifs, tactiles, olfactifs, etc.), un souvenir se raconte. Il faut pour cela maîtriser le langage, ce qui suppose un long apprentissage. Bien entendu, un enfant de cet âge est généralement capable de raconter à ses grands-parents qu’il est allé visiter un parc d’attractions deux semaines auparavant. Mais cette trace mnésique n’est pas assez consolidée pour être encore présente quinze ou vingt ans plus tard. J’ajouterai que si l’on n’a guère de souvenirs de notre première enfance, c’est souvent aussi parce que ceux-ci n’auraient que peu d’intérêt pour nous aujourd’hui. Évidemment, si l’on a perdu sa grand-mère à l’âge de 8 ans, on cherchera à se remémorer des moments passés auprès d’elle, quand elle était encore vivante. Mais l’oubli a aussi ses vertus, comme le montre a contrario l’hypermnésie. Les personnes atteintes de cette maladie sont constamment envahis par les souvenirs, par une foule de détails le plus souvent parfaitement inutiles et qui les ‘paralysent’. »

Le vécu des premières années ne laisse donc que peu de traces durables dans notre mémoire. Est-ce à dire qu’il ne joue pas de rôle déterminant dans la façon dont se construit notre psychisme et notre personnalité ?
B. C. : « Il est extrêmement compliqué de répondre à cette question. Un psychanalyste vous dira que oui, sans hésiter. Un neuroscientifique, lui, demandera des preuves, quasi impossibles à rassembler, sauf à mettre en place des expérimentations sans doute inacceptables d’un point de vue éthique. Une chose est certaine, toutefois : ce que nous sommes, c’est ce que nous avons fait et ce que nous savons. Ce que nous avons vécu pendant la première enfance, ce que nous avons appris à ce moment-là, sans forcément se remémorer ce moment, va contribuer à créer notre personnalité et notre identité. Quand on interroge les gens sur leurs passions ou sur leur vocation professionnelle, beaucoup évoquent un événement survenu vers 7 ans. Tel œnologue vous dira qu’à cet âge, son grand-père lui a fait respirer, en douce, un bon sauternes. Passionné d’art lyrique, je me souviens précisément de l’émotion qui m’a saisi lorsque ma mère m’a fait, pour la première fois, écouter un air d’opéra… Il est très probable que des épisodes de ce type, intervenus plus tôt et dont nous n’avons plus souvenir, continuent d’influer fortement sur ce que nous sommes aujourd’hui. »

Dans quelle mesure le souvenir de tel ou tel événement qui s’est produit dans notre plus tendre enfance peut-il être influencé par le récit ultérieur qu’en fait l’entourage, par les photos qui ont été prises sur le moment et qu’on observe des années après ?
B. C. : « Dans beaucoup de souvenirs de notre petite enfance, il y a une part plus ou moins grande de reconstitution. Pourquoi ? Parce qu’ils sont souvent très chargés en émotion et que, de ce fait, ils ont possiblement marqué notre entourage. Lequel, ensuite, nous a peut-être raconté à plusieurs reprises l’épisode en question, notre entrée à l’école ou le jour où, à Disneyland, on a été totalement terrorisé lorsqu’un immense Mickey nous a adressé la parole… Souvent, d’ailleurs, l’événement a été immortalisé par la caméra ou l’appareil photo. Et ce sont dans une large mesure ces images, montrées à de multiples reprises, qui façonnent notre souvenir. »

On parle parfois de souvenirs traumatiques (viol, inceste, maltraitance) qui refont surface bien des années après, parfois dans le cadre d’une psychothérapie, avec une part plus ou moins grande de suggestion. Quel crédit leur accorder ?
B. C. : « Il est prouvé qu’on peut créer un souvenir ou le soumettre à une distorsion dans le cadre d’un interrogatoire judiciaire ou dans celui d’une psychothérapie. D’ailleurs, en Angleterre, la société de psychologie déconseille fortement, si ce n’est interdit, d’interroger les patients sur un éventuel inceste. Non pas que celui-ci ne peut avoir existé ni causé un traumatisme. Mais parce que poser de manière plus ou moins insistante des questions sur ce sujet peut aboutir à persuader, à tort, la personne qu’elle a été abusée ou violée durant ses premières années. Si elle n’est encore qu’un enfant, le risque est encore plus grand. Car un petit garçon ou une petite fille ne voudra pas décevoir l’adulte qui lui demande si untel l’a agressé(e) sexuellement. C’est ce qu’on appelle un biais d’autorité. Il convient donc de se montrer particulièrement prudent. Si l’enfant doit être interrogé, il faut l’amener à raconter ce qui s’est passé, et non lui poser d’emblée des questions fermées, auxquelles il devra répondre par oui ou par non. Si ses propos sont inquiétants, il ne faut pas immédiatement les prendre pour argent comptant. Mais chercher encore à en vérifier la fiabilité. Parfois, notamment dans les pays anglo-saxons, les interrogatoires de ce type sont filmés. Ce qui peut permettre, a posteriori, de repérer le moment où l’on a, sans le vouloir, induit un faux souvenir. »

La mémoire est-elle seulement une affaire de souvenirs ?
B. C. : « Pas du tout, la mémoire ne se limite pas aux souvenirs. Il faudrait d’ailleurs employer ce terme au pluriel, car il recouvre des mécanismes et des ‘stocks’ différents. Par exemple, celui des connaissances et des savoirs. Celui des gestes, aussi. C’est ce qu’on appelle la mémoire procédurale ou, plus communément, la mémoire du corps. Même si, évidemment, le programme de ces gestes est bel et bien situé dans le cerveau. Alors, c’est vrai, la mémoire des enfants peut sembler moins performante que la nôtre quant à la capacité à se souvenir d’événements passés. Mais qu’il s’agisse des savoirs ou des gestes, quels progrès fulgurants au cours des premières années ! Apprendre à tenir sa tête, à rester assis, à se mettre debout, à marcher… Tout cela mobilise la mémoire. Se rappeler que les fraises ont bon goût, que tel visage nous est sympathique, que je risque de me brûler si je m’approche du feu, c’est encore et toujours de la mémoire ! »

Propos recueillis par Denis Quenneville

En pratique

De l’utilité des comptines

Pour exercer la mémoire de l’enfant, les comptines sont particulièrement précieuses. Elles permettent de travailler le sens de la mélodie, de s’approprier des mots nouveaux. « Les petits les adorent, car elles leur donnent un sentiment de maîtrise », souligne Bernard Croisille. Par-delà l’intérêt qu’elles revêtent du point de vue de la mémoire (« comme un échauffement musculaire » avant de se jeter dans le grand bain du langage), les comptines ont un côté rassurant. Notamment lorsqu’elles permettent de dominer une situation inquiétante. « Loup y es-tu ? Que fais-tu ? » : la comptine permet de dédramatiser, de dompter ses peurs en douceur. Et contribuent ainsi à la construction de la personnalité.

Le mémory, de quoi exercer un pan de sa mémoire

De même que le Scrabble permet d’entraîner la mémoire orthographique, le jeu du mémory « permet d’exercer une seule forme de mémoire, celle qui précisément nous aide à … retrouver des paires en retournant des cartes », explique Bernard Croisille. Autrement dit, on peut y jouer avec son enfant, avant tout pour le plaisir de jouer ! Être bon à ce jeu-là ne signifie en rien qu’on a une « bonne » mémoire susceptible de nous aider dans les apprentissages scolaires.

Le « par cœur »

Sans doute trop systématiquement utilisé par le passé, le « par cœur » est parfois critiqué, jugé rébarbatif, peu efficace. Mais il doit conserver une bonne place dans l’éducation des enfants, estime Bernard Croisille. « Ce n’est pas parce qu’on a compris quelque chose qu’on la sait, pas parce qu’on comprend pourquoi 6 x 6 = 36 qu’on saura effectuer rapidement une multiplication, argumente-t-il. Bien des métiers, d’ailleurs, du médecin à l’avocat, supposent d’avoir assimilé, en les apprenant par cœur, des quantités de connaissances. »