12/15 ans

Comment nos ados vivent-ils
le confinement ?

Si, d’ordinaire, les relations aux ados sont parfois complexes, les nouvelles donnes coronavirus et confinement peuvent rendre le quotidien encore plus délicat. Comment survivre tous ensemble sous le même toit ? On en discute avec le psychologue Aboudé Adhami, qui parle ado seconde langue et reste en contact permanent avec eux. Il rassure. Il alerte. Et comme à chaque fois, il bouscule nos points de vue. 

Comment nos ados vivent-ils le confinement ?

En temps normal, les parents rêvent de savoir ce que leur ado a dans la tête. On imagine que c’est d’autant plus le cas avec cette crise. Dans quel état d’esprit sont-ils ? 
Aboudé Adhami :
 « L’adolescence est une période où il y a un rapport au temps, à l’urgence, à la pulsion, à l’action, à l’agir même, qui est vraiment unique. De ce que j’observe, l’annonce du confinement, auquel s’ajoutent les données maladie, contamination et mort potentielle, ça a un effet explosif. C’est un peu comparable avec le sida et la première génération de jeunes qui y a été confrontée. Un des phénomènes propres à l’adolescence, c’est de s’opposer aux consignes. ‘Mettez des capotes, sinon danger de mort’ a été interprété par certains comme la possibilité de mourir d’amour. Dès lors, cette génération sida avait de quoi prouver l’invincibilité de ses sentiments : ‘Je t’aime malgré la peur de mourir’. Ce qui allait à l’encontre de tout ce que la prévention, la société donc, mettait en place. Le sida touche au sexe, à l’amour. Ici, le coronavirus annihile tout ce qui est de l’ordre de la tendresse, du contact, de l’humain. On ne se touche plus. On s’éloigne physiquement. Et on reste enfermé. » 

Et comment est vécu cet enfermement ? 
A. A. :
 « Je remarque plusieurs choses dans mes consultations, que je mène par téléphone. Ceux qui ont l’habitude de rester enfermés dans leur chambre trouvent une certaine forme de paix. C’est un rituel rassurant pour eux, comme s’ils partaient en vacances dans leur antre. Pour ceux qui sortent, qui sont tout le temps dehors, entourés des copines et des copains, ça a un effet dévastateur. Se confiner au moment où l’on est en train de draguer, où l’on a envie d’embrasser, de toucher l’autre, c’est injuste. Des angoisses nouvelles apparaissent. 

Dans les deux cas, il y a une forme de souffrance. Chez celui qui trouve refuge dans sa chambre, ce n'est pas le confort absolu, non plus. Il est plus contraint que d'ordinaire : tous les autres espaces sont occupés. Quant à ceux qui sortent, il y a quelque chose de pernicieux. ‘Si tu transgresses et que tu sors, tu vas contaminer toute ta famille’. Or, un ado a besoin de transgresser pour tester la loi. Mais jusqu'ici, c'est lui et lui seul qu'il mettait en danger. Là, nous sommes dans un tout autre registre. ‘Imagine ce que tu peux causer comme dégâts ? Ce que tu peux faire comme tort à grand-père ?’. C'est quelque chose de terrible. Qu'est-ce que ça dit ? Qu'il fait partie de la famille. Qu'il n'a pas le choix. Là où son rêve, c'est justement de mettre des distances, d'aller s'essayer en dehors du foyer. De se découvrir à travers le monde. » 

Que font-ils de cette intensité en étant paradoxalement enfermés ? Comment font-ils pour tenir le coup ? 
A. A. :
 « Ils font montre de créativité. C'est vraiment le côté super positif de cette crise. Il y a ceux qui se portent solidaires. Qui soutiennent des réseaux. Ceux qui inventent des chansons, des idées, des vidéos. Ils essaient de faire lien. Inventent une façon de se relier. Ils se donnent, par exemple, des rendez-vous bien précis pour faire des trucs ensemble. Comment on va rire de tout ça avec des inventions en tout genre ? On va rapper les paroles de Maggie de Block, on va détourner des infos, on va faire de la musique collectivement, même de loin... 

Les jeunes désamorcent. Mieux, ils aident à désamorcer. C'est leur manière à eux de sublimer leurs angoisses. Une façon aussi de montrer qu'ils sont concernés par autre chose que les préoccupations d'adultes. Sur l'économie, l'actualité politique, le boulot de papa... Cette génération est née avec une sacrée assurance. Et tout d'un coup, quelque chose s'arrête et les contraint. Tout le monde le souhaitait. En tout cas, toute cette génération le souhaitait. Jusqu'à peu, ils descendaient dans la rue pour sauver la planète. Pour être maitre de leur futur. Là, ils ont une réponse de la nature directe. 

Je pense que, pour eux, il y a quelque chose d'hallucinant. Ils n'ont pas arrêté d'entendre que s'arrêter pour réfléchir au sort de la planète, c'est impossible. Et d'un coup, cette quête d'absolu devient réelle. Ce serait intéressant de les interroger là-dessus. Je pense que pour beaucoup, c'est trop réel. Comme s'ils étaient exaucés immédiatement. » 

Vous savez, pour les 40-50 ans, c'est tout autant incroyable... Mais cette jeune génération, qu'en tirera-t-elle comme leçons ? 
A. A. :
 « Il me semble très clair qu'il y aura un avant et un après. Que fait-on de cette responsabilité face à laquelle l'adulte est mis ? Ce virus est venu dire quelque chose de la folie que l'on commet. On vit agglutinés les uns aux autres. Notre mode de vie nous est renvoyé en pleine figure. On a déserté la campagne pour se ruer dans les villes. Évidemment qu'une pandémie, dans ce type de configuration, est un drame. On se retrouve dans des situations où l'on est un danger permanent pour l'autre. Où la seule armure d'une vieille dame, c'est son caddy... » 

Pardon ? 
A. A. :
 (rires) « Oui. J'ai fait des courses récemment dans un supermarché. Je laisse mon caddy dans un coin pour aller chercher de quoi le remplir. Et là, une vieille dame vient me faire la leçon, me disant que je suis irresponsable de laisser mon chariot traîner de la sorte. Je m'apprêtais à m'énerver quand j'ai observé sa posture. Elle me parlait derrière son caddy. Pour elle, c'est la garantie d'une protection. Son armure. Sa seule défense. Une bien triste image. Qui en dit long sur la symbolique qu'elle comporte. Et dont les ados vont s'emparer par la suite : le retour à l'essentiel. À la nature. 

Et puis, il y a toute une réflexion philosophique sur l'arrêt. Qu'est-ce que l'on montre aux ados ? On bosse, on bosse, jusqu'à ne plus en pouvoir. On s'arrête uniquement parce qu'on n’en peut plus. Parce qu'on est crevé. Parce qu'on a tout brûlé, qu'on est en burn-out. Jusqu'ici, on ne s'arrêtait jamais pour s'arrêter. Là, cette société à l'arrêt nous est imposée. L'arrêt nous chamboule. L'arrêt nous oblige à nous réorganiser. Combien de familles ont fait famille depuis le début de la crise, ont appris à repenser leur espace, redéployer le temps passé ensemble, trouver des limites ? Cette crise, c'est d'abord une crise de la redisposition du temps et de l'espace. » 

Même si les familles s'organisent, on imagine aisément que les rapports peuvent dégénérer. Comment calmer le jeu ? 
A. A. :
 « Je profite de cette interview pour souhaiter beaucoup de courage aux parents. Habituellement, quand c'est tendu, on claque la porte. On s'en va. Ou lorsque, dans les cas les plus extrêmes, une grosse crise conduit un ado à être interné à l'hôpital, il y a ce que l'on appelle un temps mort. Tous ces moments où l'on peut réfléchir, lui dire de prendre son temps, de faire des projets... tout ça est suspendu. Difficile d'être enfermé avec un ado qui pète les plombs. Sans parler des transgressions, dangereuses pour tout le monde, comme on l'a vu plus avant. 

Certains parents n'en peuvent plus de jouer les gendarmes. Contenir toute cette concentration d'hormones, d'odeurs, de mauvaise humeur... c'est très, très difficile. Alors on met de côté les questions fondamentales. Ce n'est pas le moment. Il faut créer des choses nouvelles, on n'a pas le choix. Que le parent réalise aussi à quel point c'est dur pour ces enfants qui sont à un moment de leur vie où ils ont besoin de mouvements. De se vérifier dans le regard de l'autre, de plaire, d'appartenir à une bande. » 
 
Du coup, ils compensent beaucoup sur les réseaux. Est-ce qu’ils y trouvent leur compte ? 
A. A. :
 « À chaque fois, on critique internet, son langage, mais comment pourrions-nous continuer sans, aujourd'hui ? Peut-être que si l'ado pète un peu moins les plombs, c'est grâce à ce contact. De là à dire qu'ils y trouvent leur compte, non, bien sûr. L'adolescence, c'est vérifier physiquement les choses. Se toucher. Conclure. Embrasser. Faire l'amour. Je sais qu'ils s'envoient beaucoup de photos, de vidéos. Ils se mettent sur leur 31 pour continuer à plaire.

Le rôle du parent, c'est de réglementer tout cela. Gare aux insomnies. Beaucoup d'ados vivent tard. Ils reprennent possession de la maison, une fois que tout le monde est endormi. Et se couchent à 5h du matin. ‘Se lever pour quoi faire ?’. Parce qu'il y a des choses à faire. Et que font-ils toute la nuit ? Ils regardent des séries. Fini les clips, les films, il faut une narration sans fin. Un peu comme les mille et une nuits. Shérazade va guérir le roi en suspendant son histoire à la nuit prochaine. En temps de corona, c'est une belle métaphore. Seront-ils délivrés après mille et un épisodes ? À suivre... »

Propos recueillis par Yves-Marie Vilain-Lepage

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