Confinement : la profonde solitude
des nouveaux parents

La parentalité est normalement jalonnée de plein de rendez-vous collectifs. En famille, entre amis, à l’école, dans les activités liées aux enfants. Vous, parents aguerris, vous le savez. Vous vivez (subissez) le confinement, en sachant que des lendemains plus joyeux vous attendent. Mais pour celles et ceux qui ne connaissent que ça, comment construisent-ils leur vie de parents et s’y projettent-ils ? On en parle avec eux, sous l’œil avisé et réconfortant de la psychologue Mireille Pauluis.

Confinement : la profonde solitude des nouveaux parents

Rentrée d’automne. Aux abords d’une école bruxelloise, les parents sont contents - pour ne pas dire soulagés - de se retrouver. Jusqu’à la dernière minute, ils ont craint le scénario confinement, deuxième version, enfermés chez eux avec les enfants. En dépit des règles de distanciation physique, il règne comme une effusion. Tout le monde est ravi de se retrouver

Tout le monde ? Certains parents sont à l’écart. Perdus, sans marques. Nicolas, papa de Clara, 2 ans et demi pile, qui fait sa première rentrée, est décontenancé. Il demande quelques renseignements autour de lui et ne manque pas de profiter de l’occasion pour déverser ce qu’il a sur le cœur. Il nous explique très vite combien le confinement a individualisé sa parentalité. Ses mots sont à la mesure de sa situation, dénués de perspectives.

Pas confinés, isolés

Le papa explique qu’il n’a aucun repère. « Ma fille a quitté la crèche sans que l’on puisse dire au revoir convenablement aux puéricultrices qui se sont occupées d’elle deux ans durant. Elle rentre dans une école qu’elle ne connaît pas. Elle ne sait pas où elle met les pieds, ni avec qui. On connaît à peine ses maîtresses. Je ne sais quasiment rien du fonctionnement de l’école. J’ai entr’aperçu sa classe. Je ne connais ni ses nouveaux copains, ni les autres parents que j’aurais dû normalement rencontrer pendant une journée d’intégration. En plus, le masque, ce putain de masque (sic), accentue l’effet austère du moment que l’on vit. Voir partir son enfant que l’on confie à des gens dont on ne voit pas le visage, ce n’est pas une image anodine. Je n’aurais jamais cru vivre ça un jour ».

À ses côtés, Maria dont le fils est à l’école depuis septembre. « Je me suis fait la même remarque. Elias est à l’école depuis un demi-trimestre. Je vois une masse de parents à l’entrée et je me dis que l’ambiance est bonne. Seulement, impossible de sympathiser dans ces circonstances. J’entends parler de petits copains et petites copines que l’on ne voit jamais. Mais ça ne concerne pas que l’école. Au niveau des activités en dehors de l’école, mon fils a commencé la psychomotricité. C’est-à-dire que je le laisse devant les portes. Qu’il traverse un long couloir pour accéder au gymnase, qu’il fait sa gym pendant une heure et qu’on se retrouve à la sortie. Là encore, je ne sais rien des progrès qu’il fait, ni des ami·e·s qu’il rencontre. On doit lâcher prise totalement, nous, les parents. Nous sommes coupés de tous ces moments qui devaient être amusants et communs. Des découvertes d’ami·e·s, de lieux, de circonstances, ensemble. Aujourd’hui, ma vie s’arrête à mon couple et aux allers-retours que je fais pour mon fils. Le meilleur moment de mon existence actuellement, c’est de faire des courses. Parce que là au moins je rencontre du monde, je peux parler à une copine que je croise au débotté. Nous étions confinés, la parentalité nous a isolés ».

Privés de communauté

Depuis cette discussion, nous avons interrogé plusieurs de ces nouveaux parents et leur avons relaté les impressions de Nicolas et Maria. Pour ce faire, nous sommes sortis de Bruxelles, histoire d’être certains que le phénomène ne soit pas uniquement lié à la capitale. Le sentiment qui prédomine de l’ensemble des parents interrogés est d’abord de vivre un véritable gâchis.

C’est Ingrid, maman de Sam, 6 mois, et d’Elissa, 3 ans, du côté de la frontière française, qui nous le dit. « Ces moments, on a le sentiment qu’on ne nous les rendra jamais. Tous les instants dans lesquels on se projette en tant que futurs parents nous ont été enlevés. J’ai perdu ma grand-mère cet été. L’arrière-grand-mère de mes enfants donc. Elle est tombée malade en avril. Je n’ai donc pas pu lui présenter mon bébé. Ils étaient pourtant à quelques kilomètres de distance seulement et ils n’auront jamais pu se rencontrer. Mes parents, qui habitent à quelques rues de nous, ne construisent rien avec leurs petits-enfants. Mon compagnon n’a même pas pu présenter Samy à ses propres parents qui habitent à plus de 500 kilomètres d’ici, parce que cas à risques. Nous, jeunes parents, sommes privés de beaucoup de beaux moments ».

Nous confrontons tous ces témoignages au point de vue de notre psychologue de référence, Mireille Pauluis, que l’on sait spécialiste de toutes ces questions. D’abord, en a-t-elle des échos de ces moments d’intense isolement des parents ? Illico, elle embraye : « Oui. Ils se sentent très seuls. Pas de famille, pas d’aide, pas de cadres. C’est un sentiment de solitude que je rapprocherais des mamans isolées issues de l’immigration qui, éloignées du cercle familial, ont besoin de se constituer un cadre protecteur. Voilà ce qu’il manque à ces nouveaux parents. C’est cette protection-là. Comprenez que la naissance est un moment fabuleux. Avant cela, on est encore enfant. Et d’un coup, nous voilà parents. Cela provoque plein de réflexions. J’ai autour de moi un couple qui vient d’avoir un enfant. Si le papa pouvait voir ses copains, il se sentirait moins perdu. Son couple en pâtit. Il n’a pas de fenêtre sur l’extérieur et étouffe ».

Qu’est-ce qui manque exactement à ces nouveaux parents et qu’est-ce que ça dit de la parentalité ?
Mireille Pauluis
 : « Ça dit qu’il y a quelque chose de collectif dans le fait de mettre au monde un petit bébé. Finalement, ça revient à mettre au monde un petit citoyen. On a besoin de montrer ce nouveau membre de la communauté à tout son entourage. C’est d’ailleurs un rite qui est très appuyé dans les religions. »

C’est en effet très présent dans les témoignages. On sent que, sans les rites habituels, les parents manquent de repères. Ils sont essentiels à l’aube de toute parentalité ?
M. P. :
« Oui, on voit dans ce que vous ont rapporté les parents, ce moment de passage très important de la crèche à l’école. En effet, on ne peut plus faire la fête pour accompagner ce passage. Rassurons tout de suite les parents : les enfants ont une capacité de résilience inouïe. Je donne souvent l’image d’acrobates pour tous ces moments de transition. Où le parent est sur un pilier, ses accueillant·e·s - qu’il s’agisse de l’école, de stages, d’activités extra-scolaires ou autres - sont de l’autre côté. L’enfant passe d’un point à l’autre. Ce qui va compter, c’est de bien amorcer ce passage de mains entre les deux porteurs ou porteuses. Aujourd’hui, c’est vrai que c’est plus rude. Mais que les parents ne perdent pas de vue que l’enfant a d’abord besoin de ça. »

Finalement, tout cela touche au symbolisme. Mais comment est-ce possible de marquer des rites dans ce contexte ?
M. P. : « Encore plus que d’habitude, le parent doit être inventif. Il va créer des talismans. Il va renforcer l’objet transitionnel. De grands mots pour des petites choses très simples. Une boîte à bisous, une petite poupée glissée dans le fond du cartable qui va donner du courage. Il y a plein de choses à inventer. C’est évidemment très important pour l’enfant, qu’il soit accompagné symboliquement. »

Et le parent, comment se répare-t-il de tout cela ?
M. P. : « Oh, on ne va pas employer le mot ‘réparer’, sinon on va croire justement que tout ce contexte crée des dégâts irréparables. Avant cette interview, j’ai préparé votre sujet avec ma fille qui est elle-même maman. Je lui ai demandé comment elle faisait avec ses collègues éloignés, qu’elle ne voit plus, ses amis dispersés. Finalement, comme beaucoup, elle n’a plus que les enfants qu’elle va chercher à l’école comme seul contact. Elle privilégie avant tout ce qui est le plus organique possible. Une autre maman qu’elle croise sur le chemin de l’école, avec qui elle discute cinq minutes. La voix par téléphone plutôt que les plateformes, les réseaux sociaux ou autres mails. C’est une question de vie. Ça touche au corps. C’est de l’infra-verbal. On se parle tous les deux au téléphone pour cet interview. J’entends votre rire. J’entends même vos sourires. La nécessité, c’est de renouer avec les émotions les plus vivantes possibles. »

Vous voulez dire que nous sommes des animaux désespérément sociaux et que c’est le rapprochement les uns les autres qui nous sauvera ?
M. P. : « Eh oui. Le problème que les parents pointent, c’est le manque de partage. Rien à faire. On a des corps. On a envie d’être touchés. D’être vus. D’être montrés. Le contact physique nous manque terriblement. Alors, il faut tenter de s’en rapprocher le plus possible. On a besoin corporellement d’être ensemble. C’est quelque chose qu’il faut essayer d’entretenir. Plus que jamais, les nouveaux parents vont avoir besoin de plans B. J’adore serrer et mes enfants et mes petits-enfants dans mes bras. Mais on ne peut pas le faire. Alors on trouve autre chose. On réinvente. On se voit de loin. On s’envoie plein de baisers, on se fait de drôles de signes. Tout cela dit que l’on n’est pas fait pour être des ermites. J’espère qu’il en ressortira quelque chose de bon dans pas longtemps. Que l’on n’aura pas trop vite oublié ce besoin des autres. Pour l’heure, que ces nouveaux parents se rassurent, ils connaîtront vite des moments plus joyeux, plus collectifs. Qu’ils gardent le sourire. ‘Il faut tout prendre au sérieux et ne rien prendre au tragique’, comme mon grand-père aimait à répéter les mots de Thiers. »

Yves-Marie Vilain-Lepage