Vie de parent

Confinement : « La solidarité
entre parents, c'est essentiel »

Sandra Edinger est illustratrice. Elle vient de sortir, en version numérique, une BD consacrée à la crise du coronavirus et au confinement. Son travail, elle le donne à lire gratuitement. C’est son fils de 3 ans qui lui a inspiré son récit.

Confinement : « La solidarité entre parents, c'est essentiel »

C’est par mail que nous contacte Sandra Edinger, le tout dernier jour de mars. Elle nous partage son projet, son travail, ses intentions. Au Ligueur, nous sommes séduits. Par le fond, par la forme. Avec son éditeur Winioux nous planifions en quelques heures la diffusion de La Petite maladie, BD d’une quarantaine de pages, chronique de l’épidémie et du confinement à travers le prisme du cocon familial. L’occasion d’en savoir un peu plus sur un talent auquel s’adjoint une belle personnalité.

C’est donc le stress de votre fils qui a donné naissance à cet album ? Comment se manifestait-il ?

Mon fils est encore très jeune. À cet âge, il a tendance a intérioriser ses émotions. Le stress de la situation ressortait donc à travers des cauchemars et des difficultés d'endormissement. Il m'a fallu plusieurs jours pour faire le lien entre la situation provoquée par la pandemie et les difficultés de mon fils.

Je crois que quand un enfant n'a pas d'explication claire à son vécu, il va s'en créer une à partir de ce qu'il trouve. Des bribes d'informations, des réactions bizarres de son entourage, des sensations vont devenir des éléments composites expliquant les changements de son environnement. Dans cette tentative, le stress et la peur ont tendance à prendre le dessus. Pour exemple, la première scène de La petite maladie est un événement raconté par mon fils. C'est là que j'ai réalisé qu'il y avait un problème car un tel évenement raconté par un enfant de 3 ans n'est pas de l'ordre de la normalité.

« Il m'a paru urgent et essentiel d'offrir un support aux enfants »

En tant qu'adulte, nous ne savions pas ce que nous devions penser du Covid-19, les informations sont venues progressivement, parfois de façon contradictoire. D'abord, il fallait installer des mesures d'hygiène, puis on ferme l'école, puis c'est le confinement complet. Cette progression dans l'information et les décisions politiques mettent les gens dans le flou et donc dans l'impossibilité d'expliquer clairement les choses aux enfants. Les enfants ne posent pas forcément les questions afin d'obtenir les réponses dont ils ont besoin pour reprendre le contrôle de leur émotions et de leur environnement. C'est pour cela qu'il m'a paru urgent et essentiel de leur offrir un support à partir duquel ils pourraient poser ces questions.

En tant que maman et artiste, comment vit-on une situation comme celle que nous traversons ?

Je pense qu'en tant qu'artiste, nous la vivons plutôt bien. Sans vouloir m'engager pour les autres, nous sommes habitués à passer des journées, des semaines entières, devant notre table à dessin. Et de plus, je suis une personne à mobilité réduite atteinte de sclérose en plaques. Étant donné la place qui nous est faite dans la société, je peux affirmer que j'ai transformé le confinement en véritable art depuis des années !

En tant que maman par contre, c'est plus compliqué. Je me considère très privilégiée, car mes conditions de vie me permettent de transformer ce temps forcé en un temps de partage avec mon enfant. Cela demande alors de faire passer le travail au second plan. Cela crée de la frustration qu'il faut gérer. Mais, encore une fois, adapter son temps de travail au rythme et aux besoins de l'enfant est aussi un privilège que beaucoup n'ont pas. Et enfin, mon fils est à un âge vraiment facile pour un confinement. Il prend plaisir à jouer seul, il commence à bien gérer ses frustrations, il aime prendre son autonomie et ne souffre pas du manque de ses amis.

Est-ce que le fait de traduire votre ressenti, le ressenti de votre famille, vous a aidé à mieux vivre le confinement ?

En tant qu'autrice-illustratrice à mobilité réduite souffrant d'une maladie chronique, je n'appréhende pas le confinement de la même façon que d'autres. Je n'ai pas de difficultés particulières à vivre le confinement, hormis celles de ne plus avoir de soutien médical et d'avoir la charge à temps plein de mon enfant. Ces difficultés sont tout à fait intimes à ma situation.

Je crois que c'est la particularité de ce confinement, il révéle la singularité de chacun : on se retrouve devant une multiplicité de ressentis et de vécus. C'est aussi pour cela que je ne me serais pas permis de faire une fiction et que je reste dans le projet, assez évasive sur les activités des parents de l'héroïne. J'ai extrait et déformé du vécu de mon fils des événements que chacun peut avoir vécu à sa manière. J'ai cherché à créer une situation de base pour que chaque enfant puisse s'y reconnaitre. Pour cela, il me semblait essentiel que le projet soit drôle, joyeux, vivant. Et il est vrai que puiser en moi un élan de vie et de joie pour le mettre dans l'histoire peut aider à garder le moral...

Vous avez sans doute testé votre album auprès de vote fils. Comment l’a-t-il accueilli ?

Mon fils réclamait que je lui lise le projet plusieurs fois, chaque jour, alors qu'il était en cours d'élaboration. En général, il est toujours très curieux de mes projets. Après la lecture finale, je pense que les choses étaient plus claires dans sa tête. Il accepte mieux de se laver les mains et parle de la maladie simplement.

Il a eu des réactions qui vous ont particulièrement marquée ?

C'est plutôt la façon dont il a intégré naturellement les choses. Il peut dire par exemple: « Quand il n'y aura plus la maladie et qu'on ira à la piscine » très simplement. Je pense que si on explique clairement les choses aux enfants, ils ont une capacité d'acceptation et d'adaptation émotionnelle souvent supérieure à celle des adultes. C'est pour cela qu'à mon sens, la question ne devrait jamais être posée de dire ou pas la vérité à un enfant mais plutôt sur la manière dont on va lui dire pour qu'elle soit assimilable par son imaginaire.

Pourquoi avoir choisi une petite fille plutôt qu’un petit garçon pour l’histoire, c’est de la « distanciation sociale » ?

Oui, il y a de la distanciation sociale, je voulais une enfant plus âgée que mon fils et qui ne soit pas mon fils. Mais je dois dire que mes personnages principaux sont tout le temps des filles. Je suis une femme, donc je mets des filles comme je devrais aussi commencer à mettre en scène des handicapées. C'est aussi simple que cela. Les garçons sont capables aussi de s'identifier à des personnages du sexe opposé, et c'est très bien comme ça ! Il faut sortir de cette idée qu'ils auraient plus de difficulté que les filles à le faire.

« L'entraide entre parents ? C'est essentiel ! »

Une fois que vous donnez à voir votre travail au public, vous voulez que ce soit gratuit. Pourquoi ?

Parce que c'est une façon, avec tous mes freins que sont le confinement, la charge d'un enfant et le handicap, d'avoir le sentiment de participer un peu à l'effort de crise.

C’est important l’entraide entre parents ?

C'est essentiel et c'est difficile à mettre en place ! Car nous sommes tous un peu noyés !

Qu’est-ce qui vous a amenée vers le Ligueur pour lancer votre projet ?

J'avais d'abord contacté Cécile Jacquet qui est en charge du dispositif « écrivain en classe » à la Fédération Wallonie-Bruxelles. C'est elle qui m'a réorienté vers le Ligueur, car le projet, de par son caractère informatif, lui semblait mieux correspondre. Sa suggestion était parfaite !

Dans votre parcours d’artiste, vous sentez que ce livre sera un maillon important ?

Oui, pour plusieurs raisons. D'une part, je suis une perfectioniste qui réalise des projets sur des années car je refais et recommence inlassablement les mêmes choses. J'ai ainsi beaucoup de projets dans mes armoires que je n'ai plus le courage de reprendre ou qui sont en attente ou pour lesquels ce n'est plus le moment. Pour La petite maladie, le projet devait être fini dans la semaine, si il sortait après le confinement, il perdait totalement son intérêt. Alors, je l'ai réalisé en dix jours. Je n'ai pas refait les dessins, j'ai accepté toutes les imperfections pour me concentrer sur le sens du projet. D'une certaine manière, accepter d'exposer ce que l'on juge imparfait et obtenir des retours positifs est une libération par rapport au regard des autres et à celui que l'on porte sur soi. Cela ouvre à de nouvelles façons de faire et d'être plus sereines.

D'autre part, j'ai toujours eu peur de la BD. C'est la première fois que j'ose m'y confronter et je pense que, du coup, je retenterai l'expérience. Enfin, cela me donne envie de faire plus de projets pour la collectivité. C'est agréable de sortir du temps long de l'edition et d'obtenir des retours directement.

La Petite maladie parle d’une histoire (la crise du coronavirus) qui n’est pas encore terminée. Vous envisagez de prolonger l’album en fonction des développements ?

Je ne pense pas. J'y ai songé un moment. J'ai écarté beaucoup d'idées que je n'ai pas mises dans la BD pour me centrer sur son objectif : présenter une situation simple à laquelle chacun peut s'identifier pour faciliter la discussion dans la famille.

Dans cette crise, beaucoup de personnes sont confrontées à des problèmes particuliers, liés au logement, à la capacité de résilience financière, au métier, à l'âge, etc. C'est pour cela qu'il faut faire d'autant plus attention aux personnes vulnérables, car elles sont encore plus en danger. Après la crise, toutes ces personnes doivent avoir accès à la parole, c'est essentiel. J'ai d'autres projets à terminer, d'autres livres. Il n'est pas question pour moi de monopoliser la parole sur un sujet dans lequel d'autres ont tant à dire.

Qu’est ce qui vous motive dans l’écriture en général ?

Cela peut paraître un peu cliché, mais je crois qu'il y a une part de moi qui ne sait pas trop comment être dans le monde. J'ai souvent l'impression d'être en décalage ou de ne pas savoir comment m'y prendre. Par l'écriture et le dessin, j'absorbe, je réorganise, je discipline, et j'assemble le tout en un objet, que, d'une certaine manière, je contrôle. Cette démarche me sécurise et me permet de prendre ma place. Et puis, autrement, j'ai une tendance à m'ennuyer terriblement.

Quels sont les albums que l’on pourra (re)découvrir en librairie dès qu’elles seront rouvertes ?

J'ai un album paru, Le Grand débordement, qui est sorti aux Éditions Winioux en octobre dernier. C'est un livre tête-bêche qui raconte une séparation pendant une inondation. C'est drôle, car il questionne aussi l'intimité dans un rapport de crise sociale.

Des projets ?

Un album pour les petits va paraître en 2021 dans la collection Pastel de l'École des Loisirs. Je travaille aussi sur d'autres albums et romans jeunesse. Et puis, j'ai mon obsession personnelle : un roman graphique sur l'expérience hospitalière et la maladie chronique, projet qui avance par intermittence depuis dix ans et ne sortira sans doute jamais de mes cartons !

Propos recueillis par Thierry Dupièreux

Zoom

Nous avons demandé à Sandra Edinger de nous suggérer trois choix de lecture en ces temps de confinement.

« J'aime beaucoup Une histoire à quatre voix, d'Antony Browne (l'École des loisirs). En racontant un seul événement, une banale sortie au parc, du point de vue de chaque personnage, le livre met à jour les disparités sociales et la question de la subjectivité. C'est un livre qui sort l'ego de lui-même. Je pense que c'est une de mes sources d'inspiration pour Le Grand débordement.

De même, le livre N'aie pas peur, d'Andrée Poulin et Veronique Joffre (Gallimard Jeunesse - Giboulées), écrit avec une seule phrase qui se répéte, évoque la peur que ressent chaque personnage, dans une même situation et révèle ainsi que ce sentiment est commun à tous, aux êtres humains comme aux animaux.

Enfin, je voudrais citer tous les livres de Tomi Ungerer, qui, par sa narration, son dessin, son engagement politique m'a éduqué tant sur le plan personnel que professionnel. »

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