Vie de parent

Confinement :
« Mais de quoi vous plaignez-vous ? »

Au départ, il y a ces réactions de pères et de mères à une enquête de la Ligue des familles. La confrontation à plus de 2 000 petites phrases déposées dans le cadre d’une question ouverte. Des mots pour exprimer leurs sentiments face au confinement. « Entre enfer et paradis » qui s’impose comme un titre explicite. Miroirs de perceptions radicalement différentes. Avec à la clé, un constat : inégalités et incompréhensions font trop bon ménage.

Confinement : « Mais de quoi vous plaignez-vous ? »

C’est à l’encre d’un énervement teinté de scepticisme que s’écrit ceci. Depuis le début du confinement, des avis s’expriment pour décrire la façon dont chacun vit l’isolement social. Cette expression personnelle s’épanouit pleinement dans les réseaux comme Facebook où les différences s’exacerbent. C’est que cette manifestation sociale cristallise bien souvent l’extrême. Pouces levés et autres émojis moins sympathiques se distribuent comme des petits pains le jour de la multiplication lorsque qu’émerge le vécu « trop cute » d’une licorne émerveillée ou la saillie « dans ta face » d’un Rambo de la touche « enter ».

Des visions du monde s’affrontent. Radicalement différentes entre ouate et papier de verre, onguent à l’huile d’argan et gant de crin. L’expression du ressenti face au confinement n’échappe pas à cette règle numérique. Mais il y avait cette sensation qu’au-delà du côté « matamore » ou « exacerbé » de compétition sociale, le clivage était plus profond. La preuve, donc, avec cette enquête où, à une même question, les mots « salvateur » et « épuisant »,  « zen » et « éreintant », « aubaine » et « inquiétant » viennent s’entrechoquer dans l’intimité même d’une enquête anonyme. Loin de la visibilité sociale. Loin de l’apparence, du factice.     

Le positivisme de façade

Ce clivage entre « l’enfer » subi et le « paradis » vécu est plus profond qu’une simple exagération « socialisante ». Chacun vit cela au fond de lui, de façon douloureuse ou heureuse. Et l’exprime. Le petit couac 2.0, c’est qu’avec les réseaux sociaux, ces visions se télescopent et, parfois, s’écharpent dans la violence d’un égocentrisme des plus profonds. Certains qui vivent le confinement de façon « heureuse » en viennent à condamner avec véhémence ceux qui le vivent de façon « douloureuse ». C’est tout juste si ceux-ci ne sont pas accusés d’incivisme coupable. Tout le monde devant faire bonne figure dans un élan de solidarité joyeuse et motivée.

Loin de moi l’idée de condamner la recherche d’un certain positivisme. Au Ligueur, nous essayons toujours de trouver des solutions plutôt que de ressasser des problèmes. Nous voulons construire, donner des éléments, des clés pour, au minimum, suggérer des pistes, au maximum, envisager de nouveaux projets de société. Mais l’extase cultivée sur une crise sanitaire a quelque chose de déplacé, d’incommodant. Mettre en place des modes de fonctionnement pour mieux vivre le confinement, oui, mais sans nier les difficultés profondes auxquelles sont confrontés les citoyens et a fortiori les familles qui vivent dans des contextes fragilisés. Une évidence ? Oui, mais pas par tout le monde. Des prosélytes du « mais de quoi vous plaignez-vous ? », il y en a, maniant avec art l’oubli des inégalités et l’égotisme le plus assumé.

L’exemple des familles monoparentales

Inégalités. Le mot est lâché. Il fait mal. D’autant que depuis le début de cette crise, ces inégalités se révèlent avec une certaine brutalité. Je ne prendrai que le cas des familles monoparentales. Avec le confinement, des papas ou des mamans qui vivent seul·e·s avec la marmaille doivent jongler avec le télétravail et la garde de leurs enfants en bas âge. Conférences virtuelles, contacts avec les collègues, stress d’échéances à respecter, rédactions de dossiers, contacts avec les clients doivent se gérer en même temps que le biberon, la panade, la sieste, la lecture, les jeux. C’est un cas extrême. Des témoignages se livrent parfois et se voient opposer des « Vous avez fait un choix de vie, assumez-le », « Arrêtez de vous plaindre, comment faisaient les mères de familles nombreuses » ou « C’est ça le confinement, vous avez intérêt à vous y faire ! ».

Ces oppositions sont évidemment insupportables et témoignent d’une méconnaissance de la réalité de l’autre, d’un manque d’empathie total et surtout d’une incapacité de se mettre à la place de l’autre dans un contexte d’entreprise millésimé 2020. Car, il faut bien l’avouer, certains semblent encore vivre au début des années 1990. Si le numérique s’est imposé dans leur quotidien, ils ne comprennent pas (encore) à quel point il est en train de bouleverser la vie de nombreux travailleurs et de nombreuses travailleuses avec toutes les dérives que cela entraîne.

Ils ne comprennent pas ces « De quoi vous plaignez-vous » que les choix de vie sont de plus en plus limités. Qu’au destin de la maman monop’, victime peut-être d’un décès du conjoint ou d’une rupture inévitable, vient s’ajouter une précarisation de l’emploi qui, entre nous, et on le verra plus tard, ne risque que de s’accentuer. La maman monop’ n’est pas maître de son destin, même si elle se bat au quotidien. Et plus que tout autre, elle a droit à une aide, au même titre qu’un indépendant ou qu’une société commerciale.

Des choix de vie ? Vraiment ?

J’ai pris l’exemple d’une famille monoparentale, mais, évidemment, elles ne sont pas les seules dans le cas. Il y a les familles où le père ou la mère est infirmier, infirmière, médecin, agent de police, employé·e d’une grande surface. Mais aussi les familles où un des deux doit continuer de bosser pour une entreprise qui n’est pas fermée et qui travaille dans des conditions difficiles avec la crainte, finalement, d’être exposé·e au virus tout en vivant la complexité du confinement. De quoi faire réfléchir les derniers irréductibles disciples invétérés du « Mais de quoi vous plaignez-vous ? »

Mais il faut aller un peu plus loin. J’étais parti de cet enfer et de ce paradis qui semblent cohabiter, ou plutôt, vivre côte-à-côte dans des bulles presque hermétiques. Ce schisme se nourrit en fait d’inégalités que le confinement ne fait que renforcer. Alors, oui, parfois celles-ci pourraient paraître être le résultat de choix de vie. Comme, par exemple, le fait de vivre en ville ou à la campagne. Mais en y regardant bien, ce choix, lui-même est souvent dicté par une réalité sociale. Les plus nantis auront généralement, même à la ville, une grande maison où il y a de l’espace, un balcon, un jardin. Les autres pas. En période de confinement, ce simple détail fait toute la différence. Surtout lorsque les mesures se durcissent et que s’asseoir sur un banc, dans un parc, est susceptible de devenir une infraction.

Inégaux, même face au virus

Passons. Revenons au cœur de l’actu. Même face à la maladie, tous les citoyens ne sont pas égaux. Les personnes qui ont déjà une santé fragile sont plus exposées et sont confrontées à un danger plus grand que les autres, singulier parallèle avec les conséquences de l’inégalité économique qui frappent les plus précarisés. Face au virus, il y a aussi ceux qui sont obligés de déroger à la règle du confinement pour soigner, venir en aide aux autres. Avec là, pour cette catégorie, une autre couche d'inégalité, celle entraînée par l’irresponsabilité et le manque de respect. Celle qui fait que certains doivent aller au front sans l’équipement ad hoc, sans bénéficier des mesures nécessaires.

Ces inégalités « de santé » face au virus touchent particulièrement les plus âgé·e·s. Par souci de précision, on relèvera qu’on ne choisit pas son âge. Par contre, une société peut choisir de protéger les aîné·e·s. Pour compenser les inégalités. C’est là qu’un égoïsme peut survenir. Insupportable. Détestable. Révulsant. Cet égoïsme, teinté d’ultralibéralisme, s’est matérialisé dans un tweet d’un avocat américain, Scott McMillan. Il avait abondé dans le sens d’un message de Trump qui estimait que « le remède ne devait pas être pire que le mal lui-même », argumentant ainsi qu’il fallait préserver l’économie au maximum. Au détriment de la santé des citoyens ? Oui. McMillan l’a bien capté, lui qui a ajouté : « Le problème fondamental est de savoir s’il faut sacrifier l’économie toute entière pour sauver 2,5 % de la population qui généralement coûte cher et n’est pas productive ». Réaction extrême ? Oui. Mais qui est révélatrice d’un pragmatique économique qui, poussé dans ces derniers retranchements, peut générer de telles horreurs.

Dans ce cas d’école de cynisme assumé, l’inégalité serait tout bonnement gommée parce que les personnes victimes de celle-ci seraient éradiquées par la mise en place d’un mécanisme d’auto-défense économique assassin. Dans cette vision caricaturale d’un ultralibéralisme sans humanité, la fragilité n’est plus de mise. Celui qui tombe n’est pas relevé. Celui qui décroche s’offre un aller simple pour l’oubli. Oui, décidément, la crise du coronavirus met en relief les inégalités et le dédain de certains qui n’en sont pas victimes, par conviction politique tordue, par peur de perdre des privilèges, par crainte d’être moins riche, par souci de protéger, à n’importe quel prix, un système général qui les arrange.

Des lendemains désastreux ?

Revenons à la fracture. À ces paradis et ces enfers qui cohabitent. Ce week-end, un quotidien francophone a interrogé plusieurs « célébrités » pour savoir ce qu’elles feraient après le confinement. Celles-ci s’épanchent entre familles et apéro en terrasse, remerciements et restaurants. Le tout illustré par une famille sautant de joie sur fond de gazon vert et ciel bleu. Élio Di Rupo, qui figure parmi les « célébrités », évoque pourtant les impacts économiques et sociaux qu’il faudra gérer. Pas de quoi sautiller d’aise !

Dans L’Echo, toujours ce weekend, le ministre-président wallon va plus loin dans sa vision de l’avenir d’après confinement. C’est beaucoup plus trash que la photo d’une famille au pays de Candy. « Il y aura une phase désastreuse sur le plan social et la relance ne va pas se faire du jour au lendemain. Il y aura des fermetures d’activités. (…) Il y aura des dégâts ». Voilà les lendemains qui déchantent, loin d’une photo d’illustration puisée dans une banque d’image. C’est bien là, qu’il faudra être vigilant, sur l’après. Ne pas se laisser emporter par une vague de réjouissance accompagnant la fin du confinement. Une fois le plaisir du vrai contact social retrouvé, il ne faudra pas se laisser embobiner et traquer ces inégalités qui auront pourri la vie de certains, victimes à plusieurs niveaux du fonctionnement d’une société qui cultive les fractures, qui s’accommode (voire profite, notamment par la pression à l’emploi) de la précarité.

Gare aux sacrifices imposés

Je suis long, mais je m’en voudrais d’oublier des éléments qui me sont passées par la tête alors que j’envisageais de rédiger ceci. Et je ne me suis même pas attardé sur la fracture numérique. Au moment où le bonheur, notamment social, est dans le numérique, tout le monde n’est pas été éclaboussé par le génie souriant et rassembleur du 2.0. Pas d’accès au numérique. Pas le matériel ad hoc. Pas l’argent pour se payer des abonnements (Netflix, Voo, Prximus...), dont le coût vient s’ajouter aux dépenses courantes. À ceux qui opposeront le taux de pénétration élevé du numérique dans les foyers, on rétorquera que ce n’est qu’une inégalité qui vient s’ajouter à toutes les autres.   

Aujourd’hui, les mesures de confinement sont à respecter. La restriction des libertés est à accepter pour d’impérieuses raisons. Mais ce n’est pas pour cela que la réflexion sur ce qui a conduit à cette crise, ce qui l’a favorisée, ce qui l’a entretenue, ce qui l’a compliquée, ne soit pas menée dès maintenant. Il n’y a rien d’incivique là-dedans. Dans ce confinement, certains payent beaucoup plus d’autres et, généralement, ce sont ceux qui étaient déjà dans des situations pétries d’inégalités et d’injustice.

Au sortir du confinement, il ne faudra pas refaire le coup du tout à l’économie. Non, tous les sacrifices ne seront pas bons à prendre pour relancer la croissance. Non, tous les renoncements ne seront pas à accepter au garde-à-vous, le doigt aligné le long de la couture du pantalon. Secoué par un confinement qui aura eu des conséquences sur sa sécurité financière, sanitaire, familiale et mentale, le citoyen devra être vigilant.

Le besoin d’un sursaut politique

Le monde politique, lui, aura intérêt à être à la hauteur. Alors que la crise était là, enlevant des vies, semant le chaos, la vie politique belge a été traversée de conflits indignes d’une situation d’urgence. Minable. Vraiment. Ce n’est pas comme ça qu’on règle les inégalités. Discours de gauche ? Propos sociaux détachés de la réalité et des contingences économiques ? Pas si vite.

Ce weekend, toujours dans L’Echo, deux patrons, François Chombar et Bernard Delvaux, s’expriment. Que dit ce dernier ? « La population est en colère. Nous avons de plus en plus de pauvres, y compris parmi les travailleurs. La politique n’apporte aucune réponse. Avec la crise du coronavirus qui vient s’ajouter, la population pourrait descendre dans la rue ». Rappelons que c’est un capitaine d’industrie qui parle, pas un fanatique d’extrême-gauche.

Désolé de vous avoir tenu la jambe aussi longtemps, mais entre l’enfer et le paradis, il faut toujours mieux se choisir la deuxième option comme objectif. Il faut aussi se méfier de ces terrassiers qui s’ingénient à tenter de paver le chemin qui mène à l’enfer de bonnes intentions factices, d’alternatives boiteuses, de théories économiques fumeuses. Ceux-là même qui après vous diront « Mais de quoi vous plaignez-vous ! », après vous avoir entraîné vers un projet de société ne contribuant pas au bonheur de tous, ne résorbant pas les inégalités, préférant préserver les systèmes en place, profitant de façon outrancière à ceux qui tirent les ficelles.      

Préparer l’avenir

Autant donc profiter du confinement pour penser au futur, le préparer. Histoire d’imaginer des mesures pour permettre aux familles, par exemple, de ne plus vivre ce qu’elles auront dû vivre, en étant obligées de continuer à assumer leur boulot alors qu’elles ont leurs enfants à garder. Pour donner au personnel médical les moyens d’exercer son métier convenablement sans devoir subir des modes de gestion de type « libéral », comme si le secteur des soins de santé était « une entreprise comme une autre ». Pour reconstruire un monde de l’emploi, plus solide, plus équitable, où les acquis sociaux ne se jettent pas comme de vulgaire Kleenex à la faveur de la nouvelle économie toujours plus agile, toujours plus flexible, toujours plus génératrice d’inégalités.

À la crise du coronavirus en succèdera une autre. Sur la première, nous avons peu de prises, si ce n’est « rester chez soi ». Pour la deuxième, c’est différent. Il faudra profiter d’une liberté de mouvement retrouvée, d’une mobilisation des forces et des esprits plus faciles à coordonner pour refondre un projet de société humain, proche, bienveillant où tout le monde se retrouve. Sans ces inégalités et injustices qui, en fin de compte, ne font que soutenir un système qui vient de nous montrer, avec une violence rare, toute l’étendue de ses limites…

Thierry Dupièreux

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