Vie de parent

Coranavirus au Congo :
« On nous prive de tout sauf de rien »

C'est au détour d'une simple conversation sur les réseaux sociaux qu'un papa nous a décrit la situation au Congo. Et nous a donné envie de multiplier les témoignages. Pour ceux qui nous suivent de longue date, il ne vous a pas échappé que le Ligueur s'est rendu plusieurs fois en RDC pour accompagner des missions de diverses ONG et rendre état de problématiques familiales bien concrètes. Cette crise que la Belgique traverse trouve un certain écho dans ce pays avec qui elle conserve un lien étroit. Virée au sein d'une pandémie qui ne laissera personne indemne.

Coranavirus au Congo : « On nous prive de tout sauf de rien »

Première prise de température. À l'unanimité, les témoins ne veulent surtout pas être identifiés. Ils insistent plusieurs fois pour que l'on change leur prénom et que l'on soit le plus vague possible sur leurs professions. Pourquoi ? La peur de représailles. Si d'ordinaire les tensions sont palpables, ici l'ambiance est électrique.

« La police est plus galvanisée que jamais, explique Jean-Claude, médecin généraliste pour une ONG à Lubumbashi, dans la province du Haut-Katanga. Le gouvernement est très attentif aux humeurs de la foule. Il craint une 'catastrophe humanitaire ou des émeutes' (sic). Des barrages improvisés se multiplient. Pas pour contrôler ou protéger, mais juste pour taxer la population à chacun de ses passages et se servir à la même occasion. »

Confinement... partiel

À Lubumbashi, la panique s'est amplifiée dès que des cas sont survenus à Kinshasa. Immédiatement, il a été question de confinement. Jean-Claude ironise sur les mesures prises. Deux jours. Avec un terme plutôt vague de « confinement total intermittent ».

Le médecin nous explique que seuls les agents publics désignés pour assurer un service minimum ainsi que le personnel soignant sont autorisés à sortir. À quelques centaines de kilomètres plus au sud, Aristote, professeur à l'université de Kolwezi, dans la province du Lualaba, rembobine.

« Le confinement, on y croyait pas au départ. Tout cela se passait loin. Nous sommes à presque 2 000 kilomètres de Kinshasa, l'aéroport le plus proche est à Lubumbashi à quatre heures de route d'ici. Autant dire que l'on se croyait épargnés. Pourtant, les écoles, les universités ont fermé. On a demandé aux familles de rester chez elle. Avec un contrôle encore plus drastique que d'habitude. Mais enfermer les gens chez nous, c'est impossible. Enseigner les gestes barrières aux enfants ? Peine perdue. Dès que les gamins jouent, ils sont en contact. Les parents ne peuvent pas les surveiller 24h/24, ils ont d'autres préoccupations ». Celle de se nourrir, par exemple.

Une des raisons qui fait que le gouvernement craint autant les émeutes, comme l'expliquait Jean-Claude ? La flambée des prix. C'est Loïc, relais communautaire pour une clinique de la ville, qui raconte. « Les activités sont paralysées. On envoie les gens en congé technique forcé. Les prix des produits de première nécessité se trouvent à la hausse. Par exemple, un sac de farine de maïs revient à 80 000 Francs congolais, l'équivalent de 50 $ (Le salaire mensuel par habitant s'élève à 36 $, NDLR) ».

Les déplacements sont taxés, comme on l'a dit. Les transports se raréfient. Loic poursuit : «  Pas de bus de transport Kolwezi /Lubumbashi à cause des exigences imposées par les autorités. Un long car qui transportait 65 personnes a maintenant le droit de transporter juste 20 personnes à bord. Les mesures de confinement pour les familles dans ces conditions ? On essaie, oui. Mais pour une majorité, impossible, car elles doivent chercher le pain quotidien. On nous prive de tout, sauf de rien ». Allons voir ce qu'il se passe dans la bouillonnante capitale, ville la plus touchée du pays.

Des consignes peu claires

Kinshasa, foyer de l'épidémie et épicentre de la psychose en RDC. On retrouve Jean-Claude, médecin généraliste, qui se rendait régulièrement à la capitale avant que les liaisons ne s'arrêtent. Il nous fait un petit topo sur l'état d'esprit sanitaire de la mégalopole.

« Le monde de la santé avait misé un peu à la hâte sur un comportement exemplaire dans les foyers. Parce que les dirigeants croient que la population a tiré des leçons du virus Ebola. Mais les enseignements de la pandémie semblent oubliés ou dépassés. Il faut tout reprendre à zéro. La capitale n'est pas suffisamment outillée pour faire face à une nouvelle pandémie. Les capacités de prise en charge dans les cliniques sont très nettement insuffisantes. Le personnel soignant n'est pas assez formé et nous sommes surtout sous-équipés en cas de réanimation. Ici, nous n'avons pas de problème de masques ou de gants, mais sont-ils suffisants contre la propagation de ce virus précisément ? En réalité, nul ne le sait. »

Et les familles ? La catastrophe. La faute aux consignes peu claires. C'est soeur Marie-Agnès, enseignante dans une école du centre, qui nous raconte l'état d'esprit de ses élèves. « Les informations que l'on transmet aux enfants et à leur famille sont trop floues, voire contradictoires. Sur le confinement, par exemple. On explique dans toutes les langues quels sont les gestes barrières. Tousser dans la manche. Se laver les mains le plus régulièrement possible. Mais nous n'avons pas d'eau courante en quantité suffisante pour cela. Et sur les questions de distanciation sociale, nous sommes une ville trop dense pour cela. 11 millions d'habitants à vivre pour une grosse majorité dans des conditions très dures. Une famille de sept personnes qui vit dans deux pièces ne peut pas penser appliquer le confinement ». Si l'eau manque, d'autres sources, elles, coulent à flots : les fake news.

Le peuple zigzague

Si tournée vers l'avenir soit-elle, la République Démocratique du Congo est encore paralysée par bien des croyances sanitaires. Ici, beaucoup de citoyens nient l'existence du coronavirus, qui ne serait qu'un prétexte à renforcer les contrôles, cloîtrer les familles chez elles et augmenter les prix des produits de première nécessité. À raison ? On pose la question à Jean-Claude, médecin de bon sens.

« À l'heure, où l'on parle, on craint que plus de 10 % de la population de Kinshasa ne soit infectée. Si cela se produisait ? Ce serait un drame. Nous ne sommes pas prêts. Nous avons fermé les écoles, les universités et les aéroports trop tard. Les consignes ne sont pas assez claires. Et puis la politique et la religion s'en sont mêlées. Les partis se déchirent, les prophètes évangélistes pullulent. Du coup, le peuple zigzague. Un coup la ville est mise en quarantaine, un coup le confinement, puis un coup, non. Les rumeurs les plus folles hantent les villes... »

Retour à Kolwezi, on retrouve Aristote. Le professeur est défaitiste. « On alimente plein de polémiques avec des décisions hâtives et incohérentes. Il aurait fallu mettre en place un système de dépistage et isoler uniquement les personnes contaminées. Nous n'avons pas la culture du confinement comme la Chine ou l'Europe. L'immense majorité de la population n'a pas les conditions de vie suffisantes pour le faire. Et même si chaque famille qui a un toit jouait le jeu : que fait-on des personnes qui vivent dehors ? De tous les 'shégués', les gamins des rues qui sont près de 20 000 rien qu'à Kinshasa. Eux, ils échappent à la pandémie ? Vous voyez, on est loi d'un plan qui inclut tout le monde ».

Pour les besoins de cet article, les contacts se sont faits principalement par écrit. Difficile de se coordonner. Chaque fois que l'on se quitte avec nos interlocuteurs, un sentiment d'abandon nous envahit. Une chose est pourtant troublante. Même si les conditions ne sont évidemment pas les mêmes, on ne peut que trouver dans le chaos de la RDC une sorte d'écho à notre crise. Manque de préparation. Confinement à géométrie variable. Fake news en tout genre. Consignes difficiles à suivre... Ici comme là-bas, les familles, le peuple est cependant gorgé d'espoir. Et tous croient en un après plus constructif. Reste à trouver les sentiers à emprunter.

Yves-Marie Vilain-Lepage