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Cyber-harcèlement : comment protéger nos ados

La psychologue Béatrice Copper-Royer (auteur de Lâche un peu ton ordinateur ! Albin-Michel en 2004), cofondatrice de l’association e-Enfance, analyse les nouvelles formes de harcèlement entre adolescents rendues possibles par les technologies numériques. Elle insiste sur le rôle préventif que peuvent remplir les parents.

Cyber-harcèlement : comment protéger nos ados

Le Ligueur : Comment définir le cyber-harcèlement ?
Béatrice Cooper-Royer : « Il s’agit d’une attitude qui consiste à humilier quelqu’un avec acharnement, en utilisant les nouvelles technologies. Au départ de ce harcèlement qui peut revêtir différentes formes, de la médisance à la menace en passant par l’injure, il y a souvent une phase de séduction, qui vise à rendre la victime captive. Sur Internet, les adolescents ont trouvé un formidable terrain de jeu. Ils peuvent laisser libre cours aux pulsions agressives qui caractérisent cette période de la vie, quitte, souvent, à se laisser emporter… Car injurier quelqu’un sur la Toile, c’est autre chose que de le faire en face-à-face, dans la cour de récréation, avec le risque de se faire casser la figure. Dans ce cas, on ne perçoit pas non plus la souffrance de la personne. Il n’y a pas d’empathie susceptible de nous freiner… »

L. L. : Précisément, en quoi le cyber-harcèlement se distingue-t-il du harcèlement "classique" qui a toujours existé à l’école et qui, selon certaines études, concernerait un enfant sur dix ?
B. R.-C. : « Il a toujours existé des relations assez agressives entre garçons, entre filles, entre garçons et filles. De même, l’adolescence a toujours été marquée par un grand souci des normes et une volonté d’appartenance au groupe. Mais je suis frappée par la tonalité violente que prennent souvent les échanges sur Internet. Un peu comme si les nouvelles technologies avaient amplifié de façon démesurée cette agressivité préexistante. Avec elles, le moindre fait trouve une résonance mille fois plus grande que par le passé. Auparavant, quand survenait une dispute dans la cour ou une histoire entre un garçon et une fille, peu de personnes étaient au courant. Cela ne sortait pas de la classe. Aujourd’hui, l’information peut se propager instantanément bien au delà du collège. De plus, sur la Toile, les adolescents, surtout ceux dont la personnalité est fragile, peuvent se laisser dépasser par le côté virtuel, perdre leurs repères et se prendre pour des héros… Ils traversent une crise de formation de soi et ont, par conséquent, besoin de limites. Faute de quoi, ils seront de plus en plus insupportables et violents. Or, précisément, on a le sentiment qu’Internet repousse indéfiniment les limites et que tout y est possible. »

Internet et son immédiateté

L. L. : D’autant qu’ils peuvent agir sous couvert d’anonymat…
B. R.-C. : « En fait, Internet renforce l’impulsivité, souvent prédominante à cette période de la vie. Un adolescent a du mal à anticiper les conséquences de ses actes, et l’instantanéité de ce média ne l’aide pas. Sans parler de la difficulté, voire de l’impossibilité d’effacer de la Toile les traces qu’il laisse. »

L. L. : L’un de modes de cyber-harcèlement consiste à « pourrir » le profil Facebook de la victime. Pourquoi les attaques de ce type sont-elles vécues si douloureusement ?
B. R.-C. : « Beaucoup d’adolescents, en pleine construction de leur identité, investissent les réseaux sociaux dans le but de s’affirmer, de gagner des amis, de donner une meilleure image d’eux. Or, en quelques clics, il est possible de contrecarrer leurs efforts, de produire un effet totalement inverse, de les malmener, de les déstabiliser, de les placer dans une situation d’insécurité. Il y a là quelque chose de tragique. »

L. L. : Comment mettre en garde nos enfants contre ce type de dérives ?
B. R.-C. : « Les parents trouvent naturel de mettre en garde leurs enfants contre des inconnus qui, dans la rue, leur offriraient des bonbons et leur demanderaient de les suivre. Ils doivent, de la même manière, mener avec eux un dialogue informatif et préventif sur les dangers d’Internet, sur la violence et la pornographie qu’ils risquent d’y rencontrer. Ils doivent les inciter à faire preuve de prudence dans ce qu’ils disent d’eux-mêmes, dans ce qu’ils montrent d’eux-mêmes, afin de ne pas donner prise à ce type de harcèlement. Il faut surtout inlassablement leur répéter qu’Internet est tout sauf un espace d’intimité. J’ai en tête l’exemple d’une jeune fille qui a montré ses seins devant une webcam en pensant n’être vue que de son copain. En réalité, les images ont été enregistrées, puis diffusées sur la Toile… Il faut rappeler à nos enfants que l’intimité, c’est quelque chose qu’on vit en face-à-face avec une personne. Il faut aussi préciser qu’une injure relève du délit et qu’elle est passible d’une punition. »

L. L. : Quels autres conseils donneriez-vous ?
B. R.-C. : « Il faut évoquer avec les enfants les notions de pudeur, de protection de la vie privée. Leurs blogs ne doivent pas être des journaux intimes. Ils ne doivent pas envoyer à n’importe qui via Internet leurs photos et vidéos, donner leur adresse et leur date de naissance. Je déconseillerais aussi vivement d’accepter des rendez-vous proposés par des inconnus rencontrés sur la Toile. En tous cas, il ne faut pas laisser les enfants tout seuls devant les écrans dans leur chambre. Il est essentiel aussi d’installer un logiciel de contrôle parental pour leur interdire l’accès à un certain nombre de sites. Enfin, il faut veiller à ce qu’ils ne créent pas de profil Facebook avant l’âge de 14 ans en trichant sur leur date de naissance, pour contourner les règles fixées par l’opérateur. »

L. L. : Comment réagir si notre enfant est victime de cyber-harcèlement ?
B. R.-C. : « Il est indispensable d’intervenir en tant qu’adulte et avec les autres adultes : les professeurs, le chef d’établissement, etc. Eventuellement, si cela va trop loin, il ne faut pas hésiter à porter plainte et contacter l’association e-Enfance, qui peut par exemple intervenir auprès de Facebook pour "purifier" le profil de l’enfant. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

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