Vie de parent

De plus en plus de parents font l’école à la maison

Ça deviendrait presque une tradition : chaque année, le sujet école à la maison (EAD) ressurgit. Comme à chaque fois, la Communauté française promet de serrer la vis. Dans les faits, les choses bougent mollement. Cette fois-ci, c'est un chiffre qui préoccupe : au test de maths, sur 140 élèves, 118 ont échoué. Qui est concerné par cette formule ? Le phénomène prend-t-il de l'ampleur ? Quels sont les pour et les contre ? Qu'en pensent les acteurs de terrain ? On prend le chemin de l'école sans plus tarder. Cette fois, il n'est pas trop long, puisque l'on joue à domicile.

De plus en plus de parents font l’école à la maison

L'école à la maison dit EAD ? On parle d’un millier d’élèves scolarisés à la maison, 900 en Communauté française. Faites le constat par vous-même. En 2015-2016, 909 élèves contre 829 en 2014-2015 et à peine 502 huit ans plus tôt, communique la Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2013-2014, 885 enfants et adolescents suivaient ce type d’enseignement.
La Direction de l’obligation scolaire relativise. Elle explique que des contrôles plus rigoureux ont obligé plusieurs familles à se déclarer. Il n’empêche qu’il suffit de faire une petite recherche sur le sujet pour s’apercevoir que le phénomène suscite un débat animé, et touche de plus en plus en plus de foyers, bien au-delà des familles itinérantes.

Par-delà le débat, les faits

Difficile de prendre part au débat. Nous recevons parfois des témoignages de parents qui nous expliquent que, pour telle ou telle raison, ils ont du faire ce choix et ne le regrettent aucunement. Seulement, certains faits sont préoccupants. Celui pour lequel la ministre Marie-Martine Schyns promet de serrer la vis. Ce qu’a promis celle qui l'a précédée, sans grand résultat.
Le fait que l’enseignement à la maison n’exige aucune compétence particulière. Tout parent peut décider de compléter et d’envoyer, le 30 septembre au plus tard, un formulaire de déclaration d’enseignement à domicile au service de… l’enseignement à domicile, bien sûr !
Par la suite, deux visites de contrôle sont obligatoires en 2e et 4e primaire, avec examen à la clé. Des inspecteurs contrôlent les parents, leurs outils, les manuels avec lesquels travaillent leurs petits et les travaux des enfants. Théoriquement, il leur est demandé de prouver que la façon dont ils dispensent les cours colle au train de l’école de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Si un examinateur a le moindre doute sur le niveau d’études, il a le droit de multiplier ses visites. Si deux contrôles s’avèrent négatifs coup sur coup, il obligera alors les parents à inscrire leur(s) enfant(s) dans un établissement scolaire.

Pourquoi un tel choix ?

Pas d’étude sur les raisons pour lesquelles les familles choisissent l’école à la maison. Pas d’étude non plus sur l’évolution des enfants dans le monde du travail. Ce qui rend le débat compliqué. À l’heure qu’il est, nous ne sommes que dans l’hypothèse pure. Les manières d’enseigner sont multiples. Certains parents prônent une liberté totale d’apprentissage. Certains flirtent avec les pédagogies actives.
L’idée d’un enseignement plus expérimental effraie autant qu’elle séduit. Les arguments forts ? Un enseignement mieux adapté aux rythmes de l’enfant, une curiosité stimulée, des cours sur mesure, des outils adéquats, etc. Toutes les classes à domicile ne sont pas aussi post-modernes. Certains parents recourent aux manuels. D’autres à l’enseignement à distance.
Les limites ? Une certaine vision patriarcale, peut-être. Le plus souvent, c’est à la maman de sacrifier sa carrière. Elle partage donc en permanence la vie des enfants. Inutile de dire que l’investissement en temps, en patience, en rigueur, est considérable. Ce choix de vie n’est pas accessible à tous. Il est inaccessible pour une mère seule ou à un couple ayant besoin de deux revenus professionnels, sauf indépendant éventuellement. La suite des évènements ? Un peu de bruit pour un phénomène marginal qui croît et des batailles administratives qui s'avèrent de plus en plus poussées.

Thérèse Jeunejean et Y.-M. V.-L.

Les pour…

Certains enseignants interrogés à ce sujet estiment même que l’école devrait aller piocher dans les bonnes idées de cet enseignement à la carte. Les idées ? Une ambiance moins scolaire, un rythme de l’enfant mieux respecté, une compétition et un stress écartés. Même si les méthodes choisies sont plutôt scolaires, le temps passé aux apprentissages formels est nécessairement plus réduit et celui consacré à l’extrascolaire peut être plus conséquent.
« Il est très important que l’instruction d’un enfant se déroule dans une atmosphère positive, dit le psychiatre Jean-Yves Hayez. Pour qu’il soit motivé et désireux d’apprendre, il faut qu’il se sente accueilli, encouragé. Il y a de bonnes écoles et d’autres moins bonnes. Dans ma carrière, j’ai vu beaucoup d’enfants cassés par l’école, définitivement découragés. Que des parents aient ce désir de faire l’école à la maison ne me choque pas. »

… Les contre

Mais l’école à la maison soulève aussi beaucoup de questions. Comment ces enfants apprennent-ils à vivre en société ? Cette socialisation ne poserait pourtant pas problème selon les parents interrogés : « C’est vrai, nos enfants n’ont pas les mêmes copains six heures par jour, mais ils ont de nombreux contacts lors d’activités artistiques, sportives et culturelles. Dans certaines régions, les familles se rencontrent régulièrement. Les enfants vivent aussi des activités cadrées : ils apprennent à respecter un horaire et des règles pour un cours de natation ou un atelier au musée. De plus, chaque famille a ses projets individuels - citoyens, caritatifs, culturels… - qui permettent de rencontrer un public varié ».
Mais peut-on généraliser ? Et quid de l’apprentissage du travail en groupe ? Quant aux résultats, Gérard Legrand, inspecteur chargé de la coordination au service général de l’inspection, nuance : « Les résultats sont à géométrie très variable. D’une part, ils sont le reflet de la population des écoles. D’autre part, ils sont liés à la qualité de l’encadrement, aux outils et procédures mis en place par les représentants légaux. D’une famille à l’autre, ceux-ci peuvent être plus ou moins abondants, différents et pertinents. »

2 questions à Karin Van der Straeten

Nous avons joint la Communauté française aux droits de l’enfant pour connaître son point de vue sur cette pratique qu'ils connaissent bien.

Que pensez vous de ce phénomène bien présent qu'est l'EAD ?

K. V. : « En réalité, nous n'avons pas clairement de position arrêtée. Nous considérons l'EAD au cas par cas. Nous avons eu entre les mains des dossiers d'élèves qui ont accumulé beaucoup de souffrances et ont subi pas mal d'exclusion. D'autres, d'enfants très malades. D'autres, d'enfants lourdement hadicapés. Ce sont des cas à chaque fois singuliers. Leur point commun ? L'école ordinaire n'a pas de solution à leur offrir. À la maison, ces enfants bénéficient d'un traitement adapté. Ça leur permet de suivre des études comme les autres. Des tas de garde-fous existent. D'une, ils sont encadrés de façon légale. Puis, des inspecteurs passent régulièrement pour s'assurer du bon déroulement. L'école doit travailler pour intégrer tous les enfants, c'est surtout ça, notre position. »

Un papa qui dispense ses cours à domicile parle de « maltraitance administrative », pour désigner la mauvaise organisation autour de l'EAD. Qu'en dites-vous ?

K. V. : « Je ne vois pas de quel cadre il parle précisemment. En revanche, ce que je peux vous dire, c'est que nous sommes en effet sollicités par plusieurs députés. La raison ? Des élèves qui devaient passer des examens ont été victimes d'erreurs administratives très pénalisantes. En désaccord total avec l'intérêt de l'enfant. Comprenez que les résultats sont loin d'être réunis pour passer un examen sereinement. Donc, à ce niveau là, à mon sens, on peut parler de maltraitance administrative. »

Ce qu’en pense la Ligue des familles ?

La Ligue s’interroge sur le phénomène. « On continue de penser que, même imparfaite, l’école reste la meilleure garantie d’une mixité, une socialisation et une égalité de traitement », explique Delphine Chabbert, secrétaire politique. Elle rappelle que l’institution agit d’abord dans l’intérêt de l’enfant. Et si les parents sont responsables de l’éducation de leur enfant, c’est à l’école qu’incombe l’instruction des élèves.
À la Ligue, on croit au socle commun de compétences, de découvertes, d’expériences. La secrétaire politique insiste, une fois encore, sur l’importance de la gratuité. Ce qui évite alors une multiplication d’offres éducatives qui segmentent selon le pouvoir d’achat. La Ligue plaide pour une seule et même école, adaptée à toutes les situations, toutes les différences, pour toutes les familles.

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