6/8 ans

Démythifier le somnambulisme
chez l’enfant

Un enfant sur cinq est somnambule. C’était le cas pour l’auteure de cet article. Ce trouble du sommeil est, somme toute, banal. Mais il continue de susciter de vifs fantasmes. Le somnambulisme fait peur, il décontenance. Face à lui, les parents sont parfois perdus. Comment éviter d’angoisser ? Commençons par le désacraliser.

Démythifier le somnambulisme chez l’enfant

Lorsque j’avais 9 ans, j’ai été somnambule pendant plusieurs mois. Parmi mes « bons » souvenirs, je garde celui où je me suis réveillée un dimanche matin avec mon gros nounours sur le canapé du salon, en pyjama, sans comprendre où j’étais, mais en ayant super bien dormi.

Parmi les « moins bons », je m’éveillais parfois avec des bobos sur la bouche ou des bleus sur mes jambes, car je m’étais cognée pendant la nuit. J’étais une somnambule turbulente qui courait dans tous les sens et heurtait les obstacles sur son passage. C’était dangereux, mes parents étaient inquiets, ils ont d’ailleurs commencé à dormir avec moi pour me surveiller.

 Un jour, mes frères m’ont vue et m’ont imitée déambuler dans la maison. Si cela prête à sourire, cette période m’a un peu traumatisée. Je n’aimais pas que l’on se moque de moi et je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Aujourd’hui, tout va bien. Il m’arrive de réveiller mon conjoint en pleine nuit en lui parlant avec les yeux grands ouverts, mais cela s’arrête là.

Vu mon histoire, ce trouble du sommeil me fascine. J’ai réalisé qu’il touche 20 à 30 % des enfants de 6 à 12 ans. Il concerne donc aussi beaucoup de parents. J’en ai dès lors profité pour rédiger cet article avec l’aide d’Elin Malek, professeure et neuropédiatre aux cliniques universitaires de Saint Luc.

L’enfant fantôme

Lorsque nous pensons somnambulisme, nous avons souvent en tête l’image de l’enfant fantôme qui marche lentement dans le couloir les jambes et les bras tendus. Cette représentation est, bien évidemment, loin de refléter la réalité. Elin Malek nous éclaire.

« Par définition, le somnambulisme veut dire que l’enfant doit déambuler. Le plus souvent, celui-ci a les yeux grands ouverts, mais un regard inexpressif, vitreux, non-orienté. L’enfant peut faire des gestes. Certains d’entre eux sont cohérents, d’autres pas. L’enfant peut donc, d’une part, descendre, ouvrir le frigo, sortir du pain, préparer une tartine et la manger. D’autre part, il peut se rendre à la cuisine, descendre son pantalon et faire pipi par terre. La limite entre la conscience et l’inconscience n’est pas claire, d’où les potentiels risques de dangers : l’enfant somnambule est capable d’ouvrir une porte et de sortir, mais aussi d’ouvrir la fenêtre et de sauter. En réalité, il est comme dans un rêve, avec toutes les incohérences que celui-ci comporte. »

Les mythes à déconstruire

Puisque le somnambule, en plus d’être en plein rêve, suscite le fantasme, de nombreux mythes lui sont associés. Par exemple, « c’est dangereux de réveiller ou de parler à un somnambule » ou « le sommeil du somnambule est plus mauvais qu’un autre ». En réalité, rien de tout cela n’est vrai.

Pour ce qui est du réveil, « ce n’est pas grave, en soi, d’éveiller un somnambule, mais, disons que cela perturbera son sommeil. Celui-ci pourra  réagir en ayant des comportements agressifs. Par contre, s’il est en train de commettre un acte dangereux, il faut bien évidemment ne pas hésiter à le réveiller ».

Pour ce qui est de la parole, « on peut leur parler. Ils comprennent parfois ce qu’on leur dit et peuvent répondre. Cela peut aussi rassurer l’enfant d’entendre et de reconnaître la voix de son parent ».

Enfin, « le sommeil d’un somnambule n’est pas moins bon que celui d’un autre enfant. L’enfant ne se souviendra pas de son épisode de la nuit mais il ne sera pas spécialement plus fatigué qu’un autre en journée. À condition, bien sûr, de ne pas le réveiller pendant sa crise ».

Plusieurs formes de somnambulisme

Alors que j’étais une enfant somnambule agitée, cet état embrassait de fait une multitude de formes. « La même personne peut agir différemment d’une nuit à l’autre. Un jour, elle aura un épisode de somnambulisme simple, sans danger, qui se traduit par des paroles incohérentes ; un autre jour, elle pourra devenir somnambule à risques et traverser la fenêtre. C’est imprévisible ! ».

De manière générale, le somnambulisme intervient au moment de la première phase de sommeil, durant le premier tiers de la nuit. Au niveau de la fréquence, cela varie également : un enfant peut avoir un seul épisode de somnambulisme dans toute sa vie, un autre peut l’avoir une fois par semaine, alors qu’un troisième peut subir plusieurs crises par nuit. Dans ce dernier cas, « c’est exceptionnel et il faut consulter un médecin ».

Quatre facteurs déclencheurs

Le somnambulisme appartient à la famille singulière des « parasomnies », soit des troubles du sommeil qui provoquent des comportements anormaux. Si ses causes sont inconnues, on a repéré les facteurs qui le favorisent. D’abord, il existe une prédisposition génétique, c’est-à-dire que si un des parents est ou a été somnambule, l’enfant risque de le devenir. « Cette prédisposition génétique concerne toutes les parasomnies. Les terreurs nocturnes, par exemple, qui surviennent généralement chez les enfants de 2 à 4 ans, en font partie ».

Ensuite, le somnambulisme est une conséquence de la privation de sommeil : « Si les enfants se couchent tard ou n’ont pas des horaires réguliers de mise au lit, ils développeront plus facilement cette pathologie ».

Par ailleurs, le stress émotionnel ou physique peut aussi le provoquer : « Un enfant malade, qui fait de la fièvre ou qui a de l’eczéma, sera plus enclin au somnambulisme ».  Enfin, les changements dans les habitudes de sommeil suscitent aussi ce trouble du sommeil : « Si l’enfant est en jetlag, change de chambre, dort dans un lieu inhabituel, il sera plus à même de faire une crise ».

À ce propos, Elin Malek souligne que les voyages déclenchent plus rapidement le somnambulisme des enfants. Deux de ses patients qui ont failli traverser la fenêtre étaient d’ailleurs en période de vacances.

Pour ma part, je n’ai – heureusement – jamais tenté de traverser une fenêtre. Mais j’ai eu plusieurs épisodes de somnambulisme durant les vacances de ski. Je me suis même demandée si ce trouble du sommeil était contagieux, car ma cousine Valentine, qui avait le même âge que moi et avec qui je partageais le lit double, a eu un épisode de somnambulisme en même temps que moi.

Une nuit, nous avons déambulé toutes les deux dans le couloir du chalet. Quand j’ai raconté cette anecdote à Elin Malek, elle a rigolé et m’a dit que les somnambules ne communiquaient pas entre eux. Selon elle, cela devait être une feinte de ma cousine, qui devait être consciente. Je reste dubitative, on aime sans doute, malgré soi, toujours conserver une part de mystère.

Alix Dehin

En pratique 

Quelques suggestions pour les parents

Un parent peut se retrouver désemparé face à un enfant somnambule. Comment réagir, quelle position adopter ? À ce propos, Elin Malek donne quelques recommandations :

► Le somnambule n’est pas anormal. Des enfants confiants et bien dans leur peau peuvent être somnambules. Il n’existe pas toujours de lien de cause à effet entre somnambulisme et difficulté psychologique.
► Le parent ne doit pas consulter trop vite un médecin si son enfant est somnambule. Comme dit précédemment, le somnambulisme n’est pas grave. S’il se répète ou si l’enfant commet des actes inquiétants, il convient de le faire.
► Il vaut mieux éviter de parler à l’enfant du fait qu’il est somnambule. « L’enfant dort au moment où ça lui arrive. Si on lui en parle lorsqu’il est conscient, cela suscitera une panique chez lui, il ne comprendra pas ce qui lui arrive ».
► On déconseille aux parents de redormir avec leur enfant somnambule. En revanche, le parent pourrait davantage sécuriser la maison : fermer les portes d’entrée, les fenêtres. Mais ne jamais fermer la porte de la chambre de l’enfant à clé, car si l’enfant se réveille et ne sait pas sortir, il prendra peur. Par ailleurs, s’il y a un incendie, cela l’insécurisera davantage. Pour ce qui est de la barrière sur les escaliers, Elin Malek a du mal à répondre clairement : « Parfois, cette barrière est pire que mieux, étant donné que l’enfant peut être coordonné dans ses gestes et donc capable de l’ouvrir et de descendre les escaliers. Cependant, celui qui n’est pas coordonné tentera d’escalader la barrière et cela deviendra périlleux. Tout dépend du type de somnambulisme de l’enfant ».
► Le plus important reste de prévenir des épisodes de somnambulisme en assurant une bonne hygiène de sommeil à son enfant, en évitant les privations, en prévoyant un moment de décompression avec l’enfant avant d’aller au lit, en lisant une histoire ensemble, en écartant les stimulants comme les écrans. « L’idée est d’éduquer un maximum l’enfant au sommeil ».