Dit-on trop souvent « mon chéri » à son enfant ?

Pour le psychiatre Daniel Marcelli, beaucoup de parents misent aujourd’hui sur la séduction pour se faire obéir. Si elle peut, de prime abord, sembler épanouissante, pareille éducation, centrée sur les désirs et qui gomme les frontières entre adultes et enfants, s’avère un piège. Elle occulte en effet la place de l’autre, essentielle dans la vie sociale et les apprentissages.

Dit-on trop souvent « mon chéri » à son enfant ? - Shutterstock

Le Ligueur : Dans votre dernier livre (voir En savoir +), vous parlez de la « séduction », très fréquente, de l’enfant par ses parents. Vous utilisez ce terme de façon très large, bien au-delà de sa signification sexuelle. De quoi s’agit-il ?
Daniel Marcelli : « 
Dans le langage courant, on parle plutôt de séduction dans la relation amoureuse, et en particulier sexuelle. La séduction consiste à développer des stratégies pour attirer l'autre à soi, l'emmener ensuite dans des chemins de traverse (seducere, en latin, possède ce double sens, conduire à soi et conduire à l’écart) et là, éventuellement, avoir une relation amoureuse et sexuelle. C’est, peu ou prou, l’acception que retient le grand public. Il peut donc sembler curieux d’utiliser ce terme dans le langage de l’éducation des enfants. Mais le fait est que de nombreux parents utilisent aujourd’hui, notamment avec les jeunes enfants, ce ton charmeur, presque amoureux, saturé de ‘mon cœur’, ‘mon chéri’, ‘mon amour’, etc. Ils donnent l’impression de ne pouvoir demander quelque chose à leur fils ou à leur fille que sur le mode du marchandage, qu’il soit affectif (‘Tu sais bien, mon chéri, ça me fera plaisir…’) ou quasi-financier (‘Fais ça, et tu auras droit à un tour de manège…’). »

L. L. : Cette attitude des parents est-elle nouvelle ?
D. M. : « 
Elle est effectivement récente. Il y a 30 ou 40 ans, lorsque les parents demandaient à leur enfant de venir à table, d’arrêter de jouer ou de se brosser les dents, ils le faisaient sur un ton neutre, voire sur celui de la menace, physique - à défaut d’obéir, on risquait une fessée ou une gifle - ou morale - on s’exposait à la honte. De nos jours, et c’est très bien, on explique aux parents qu’on n’élève pas un enfant en le soumettant à la menace ni en le rabaissant ou en lui faisant peur. S’ils arrivent à fixer des limites claires lorsque leur fils ou leur fille se met en danger, ceux-ci ont plus de mal dans les situations de la vie quotidienne (le repas, le bain, l’habillement, etc.). Privés de la menace, outil qu’on avait pu croire éducatif et qui ne l’était pas, ils se sentent souvent démunis. Et se lancent alors, souvent à corps perdu, dans la séduction, qu’ils pensent être la seule autre façon d’amener leur enfant à faire ce qu’ils souhaitent. Pour cela, ils cherchent à caresser son désir dans le sens du poil. »

Bébé, une bombe émotionnelle

L. L. : Dans votre livre, vous écrivez que la séduction est réciproque entre l'adulte et l'enfant. Elle commence très tôt, longtemps avant que ce dernier soit capable de s'habiller ou de se laver tout seul...
D. M. : «
Traditionnellement, la séduction est envisagée uniquement de l’adulte vers l'enfant. Il peut s’agir, chez Freud, d’une séduction traumatique (lorsque les adultes commettent des actes inappropriés sur les enfants, notamment les fillettes) ou d’une séduction précoce, une séduction inconsciente de la maman vis-à-vis de son bébé, lorsqu’elle lui donne le sein ou bien lave ses organes génitaux. Un autre auteur, Jean Laplanche, parle de la séduction originaire qui se produit lorsqu’un adulte s’adresse à un bébé. Celui-ci ne comprend pas tout ce qui lui est dit ou signifié par les gestes. Dès lors, ‘ces messages énigmatiques’ sont excitants pour sa psyché. Doté d’un cerveau dont l’une des fonctions essentielles est de chercher à comprendre, le bébé est pris dans les rets de la séduction. Dans ces trois cas, c’est l’adulte qui séduit. Mais je suis convaincu que le bébé, lui aussi, précisément parce qu’il est d’une extrême vulnérabilité, séduit profondément l’adulte. D’autant qu’il possède cette étrange capacité de regarder fixement son partenaire dans les yeux. Son regard est d’une pureté absolue, sans arrière-pensée et porteur d’une attente insensée. Le bébé livre un regard amoureux, qui n’attend rien de précis, qui laisse l’autre pénétrer en lui, une sorte d’offrande. Et cette puissance émotionnelle fait fondre l’adulte, qui, alors, s’offre au bébé. Ce regard séducteur produit des conséquences sur le psychisme de l’adulte. »

L. L. : Lesquelles ?
D. M. : «
Dans les bras d’un adulte, un bébé est une bombe émotionnelle. Il fait tomber les défenses et active toutes les émotions inconscientes que la personne porte en elle depuis la plus tendre enfance. Il l’amène à se confronter à son histoire ancienne et à d’éventuels traumatismes non résolus, liés notamment à des violences morales ou physiques, ce qui peut brouiller la tranquillité de leur relation. Le regard du nourrisson renvoie de fait à une situation de grande vulnérabilité. Chez l’adulte qui va bien, qui n’a pas été abusé, il suscite une attitude protectrice. Chez l’adulte qui, très jeune, a vécu des traumatismes, il provoque une tension, voire un sentiment de panique : que veut de moi ce petit être qui me rappelle un passé désagréable ? »

Bébologie et bébolâtrie

L. L. : Cette « séduction » des adultes par les bébés et les jeunes enfants a toujours existé. En quoi joue-t-elle aujourd’hui un rôle nouveau dans l’éducation ?
D. M. : «
Cette séduction - la puissance émotionnelle que la vulnérabilité et la faiblesse déclenchent chez un adulte - n’est pas nouvelle, c’est vrai. Mais longtemps, elle était contenue, condensée, banalisée, parfois même piétinée, mise à mal par les exigences éducatives. Les préceptes étaient nombreux : il fallait fixer pour l’enfant des heures de repas, lui servir des quantités données, le laisser pleurer - peut-être, précisément, pour ne pas livrer le parent au potentiel désorganisant de cette séduction. Certes un petit courant d’éducateurs, dans la lignée de Rousseau, suggérait aux parents de se laisser guider par l’enfant. Mais pour l’essentiel, il leur était conseillé de se méfier de leur progéniture, de s’en tenir aux principes éducatifs pour ne pas se laisser entraîner dans des chemins de traverse. En d’autres termes, on contenait la séduction au moyen d’interdits et de menaces. Comme cette approche, depuis, a été disqualifiée, nombre de parents se laissent aller à ce que j’appelle la ‘bébologie’ triomphante, à la ‘bébolâtrie’. Après l’abandon de la contrainte, il n’y a plus de barrière permettant de stopper les effets de cette séduction. Et celle-ci joue désormais un rôle-clé dans la relation qui se noue entre le parent et l’enfant à partir du 2e trimestre, quand le bébé commence à avoir des expressions et des sourires. Une séduction qui se renforce dans la 2e année, au point de régner en maître. »

L. L. : Pourquoi l'utilisation de la séduction dans l'éducation est-elle mauvaise?
D. M. : « De même que l’excès d’interdit, de menace et, a fortiori, de violence, avait des effets délétères sur l’enfant, l’excès de séduction s’avère néfaste. Bien sûr, dire de temps en temps ‘mon chéri’ ou ‘mon amour’ à son enfant n’a rien de mauvais. C’est le recours permanent, systématique, à la séduction qui pose problème, et ce, à long terme. Alors que l’interdit et la menace produisaient des effets négatifs immédiats sur l’enfant - qui se trouvait inhibé et mal à l’aise, comme une fleur qui, faute d’eau et de terreau, se serait flétrie avant même de s’être épanouie -, la relation de séduction et d’exhortation peut sembler une source fantastique de stimulation et d’épanouissement. Mais exhorté dans la reconnaissance de lui-même, reconnu uniquement dans son désir, l’enfant s’expose, en grandissant, à des déconvenues. À chaque ego, il y a une limite, celle d’un autre ego. Et au fur et à mesure que son cercle relationnel va s’étendre, notamment à son entrée en maternelle, il sera confronté de façon douloureuse à la butée immédiate du désir de l’autre. Et plus encore, à l’exigence de l’autre, lorsqu’il s’agira d’apprendre en classe et de jouer avec les camarades, ce qui suppose d’être capable d’échanger les rôles. Placé au centre du désir, l’enfant ne comprend pas la nécessité de laisser une place à l’autre. Et cette problématique va devenir explosive à l’arrivée de l’adolescence.

L. L. : Comment poser des limites à cette séduction ?
D. M. : « 
Longtemps, on a considéré que le père avait pour fonction, entre autres, de mettre de la distance entre la mère et l’enfant, de poser des limites à cette jouissance mutuelle certes innocente mais profondément attractive. Cette autorité couperet, verticale, quasi-divine, est aujourd’hui disqualifiée. Il s’agit donc de réinventer l’autorité, en gardant à l’esprit l’intérêt de l’enfant. Cela suppose à la fois de respecter sa vulnérabilité et de reconnaître qu’il est différent de l’adulte.
Tout l’enjeu, en ce 21e siècle, est de tenir compte de cette différence sans l’inscrire dans une hiérarchie : l’enfant n’est pas inférieur à l’adulte, de même que la femme, différente de l’homme, n’est pas inférieure à lui. La vraie autorité n’est pas basée sur la force, voire la violence, mais est davantage relationnelle et requiert un lien de confiance : l’enfant sait que l’adulte n’abusera pas de sa vulnérabilité, l’adulte sait que l’enfant ne se mettra pas en danger. L’autorité consiste à autoriser - les deux mots présentent la même racine, en français comme dans d’autres langues - avant d’interdire. Faire l’inverse revient à pratiquer l’autoritarisme.
Mais pour que l’enfant puisse découvrir le monde sereinement, il faut aussi lui donner, de temps en temps, des limites. Toute la difficulté dans l’éducation, c’est qu’une chose qui est pertinente à un certain âge ne l’est plus quelques années plus tard. Et inversement. Commencer à expliquer à un enfant qui est dans sa 2e année pourquoi on va lui interdire telle ou telle chose, alors qu’il n’est pas en mesure de comprendre pleinement notre discours, entraîne une confusion contre-productive : il va chercher à comprendre nos propos au lieu de nous obéir. Lui dire ‘Tu fais ça’, ‘Tu ne fais pas ça’, ‘C’est oui’, ‘C’est non’ permet de lui simplifier le monde.
En revanche, les explications peuvent s’avérer utiles pour un enfant de 4 ans et demi ou 5 ans, qui saisira pleinement ce qu’on lui dit. L’autorité doit permettre de donner à l’enfant toute sa place, rien que sa place. Elle invite aussi l’adulte à fixer des limites à la jouissance qu’il éprouve dans l’éducation de ses enfants. Dans un contexte où les liens indissolubles sont désormais ceux de la filiation et non plus ceux du couple, un enfant qui devient le réservoir principal des affects non-satisfaits d'un adulte - son objet de consolation - n'est pas à sa place.

Propos recueillis par Joanna Peiron

À LIRE

Le règne de la séduction. Un pouvoir sans autorité, Daniel Marcelli, éd. Albin Michel, 2012.

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