Djihad : « On a abusé de son idéal
et facilité son départ »

« On a abusé de son idéal et facilité son départ », affirme Saliha Ben Ali en parlant de Sabri, son second fils, parti en 2013 pour la Syrie où il a perdu la vie. Depuis, cette mère de quatre enfants n’a de cesse de se battre contre le radicalisme et ses violences. Avec son association, S.A.V.E Belgium, elle a mis en place une série d’actions de soutien aux familles confrontées aux méfaits intégristes, dont les Mothers School. Son histoire et l’analyse qu’elle en fait sont éclairantes.

Djihad : « On a abusé de son idéal et facilité son départ »

Comment aborder sans être trop abrupte le sujet du radicalisme islamiste avec Saliha. Elle qui en est une des premières victimes depuis ce jour de 2013 où on lui a annoncé par téléphone la mort de son fils, loin là-bas en Syrie ? C’est elle qui nous mettra à l’aise, forte de son projet qui a pour nom S.A.V.E Belgium. Cette asbl, soutenue aujourd’hui par la Région de Bruxelles-Capitale  et la Fondation Roi Baudouin, a pour premier objectif de soutenir les parents à tenter de préserver leurs jeunes du chant irrésistible des sirènes du radicalisme.

« Sabri n’était pas un gosse en rupture »

« Mon fils aurait-il basculé du mauvais côté ? Pour moi, oui, parce qu’il y a trouvé la mort, mais pour lui qui avait soif de justice, aider les civils syriens à survivre dans le chaos, c’était le bon chemin. Sabri était bègue et en a beaucoup souffert. Il ne supportait pas les moqueries et il était toujours en première ligne pour défendre les plus faibles. Comme les hommes, les femmes et les enfants de Syrie pour lesquels il ramassait des vêtements et d’autres dons. Mais ses gestes ont été mal reçus. La plupart des mosquées lui ont claqué la porte au nez en lui disant que ‘ce n’était pas avec des petites pierres qu’il allait soulever le monde’. Mais le réseau islamiste était là, tout proche. Ses membres (ndlr : dont certains sont en prison aujourd’hui) lui ont donné un billet d’avion, de l’argent, des vêtements, ils lui ont facilité le départ pour la Syrie en lui vendant un rêve qui correspondait à son idéal. Quatre jours plus tard, il m’écrivait par Facebook qu’il était au Cham (ndlr : la grande Syrie historique). Je ne comprenais rien, c’était quoi, le Cham, c’était où ? »

Les premiers visés : des jeunes en quête d'idéal, d'objectifs, de perspectives, d'utilité, de sens

Saliha va découvrir alors toute la mythologie de ceux qui proclament le califat avec cette vision d’apocalypse et le retour de l’ordre divin. Un état d’urgence ultime qui justifierait le djihad armé sans qu’il y ait eu la moindre autorisation préalable de savants religieux reconnus ou d’une quelconque autre autorité. Une représentation d’un monde que les rabatteurs de cette cause transmettent habilement aux jeunes en quête d’idéal, d’objectifs, de perspectives, d’utilité, de sens. En quête d’existence, tout simplement.

« J’ai vécu la radicalisation de mon père »

Sabri faisait partie de la première vague de départs pour la Syrie dont la principale motivation était de faire quelque chose contre les abus de Bachar el-Assad. On était en 2013. On parlait de radicalisation politique, administrative, mais pas encore de violences dans les écoles, les clubs de foot, les associations, même si ce phénomène couvait. Beaucoup pensent que les attentats de 2001 ont été le coup d’envoi de cette vague de radicalisation qui, peu à peu, a gagné la planète.
« Coup d’accélérateur peut-être, nous dit Saliha, née ici et qui connaît bien la communauté musulmane de Belgique, mais pour moi les prémices du radicalisme datent des années 1970. Avant de connaître la radicalisation de mon fils, j’ai connu la radicalisation de mon père. D’origine tunisienne, il est arrivé fin des années 1960 en Belgique. Mon père était un beau gosse en Ray-Ban et habillé à l’américaine. Ma mère, d’origine marocaine, portait une jupe au ras des genoux comme l’époque le voulait.
À la fin des années 1970, mon père a commencé à fréquenter la grande mosquée du Cinquantenaire (ndlr : Inaugurée en 1978, elle était sous l’autorité de l’Arabie saoudite avec laquelle l’État belge avait signé un bail emphytéotique pour 99 ans). Du jour au lendemain, ma mère n’a plus pu sortir de la maison seule, n’a plus pu s’habiller comme elle en avait l’habitude, devait demander l’autorisation pour aller chez le médecin à moins d’être accompagnée par un de ses enfants. Il a ensuite rejoint une mosquée de Molenbeek. Quand il revenait du prêche le vendredi après-midi, mon frère, ma mère et moi, on savait qu’on allait passer un mauvais quart d’heure parce qu’il revenait la tête pleine d’interdits. C’était le même scénario avec les papas de mes copines de classe. Le cheikh de cette mosquée avait instauré le wahhabisme pur et dur, inspiré directement des Saoudiens.
Moi, j’avais 12-13 ans et je devais porter le hidjab alors que je ne pensais qu’à une chose : faire de la gym, du théâtre et plaire aux garçons comme toutes les filles du monde. Toutes les portes se refermaient sur moi. Bien sûr, j’enlevais mon foulard loin de la maison, mais je le remettais dès mon retour dans le quartier pour éviter des conflits entre ma mère et mon père et montrer ainsi à l’ensemble des voisins que j’étais une fille bien. »
C’est dans les années 1990 que le père de Saliha a trouvé l’apaisement en se convertissant à l’islam chiite. « Il a changé sa manière d’éduquer et toute la famille a enfin pu respirer », se souvient Saliha, qui se demande encore comment ce père qui était instruit a pu ainsi se laisser embrigader. Et qui se dit que les possibilités de passer à l’acte sont plus attractives parce que le contexte géopolitique était différent d’aujourd’hui…

« Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous »

Après l’installation au Cinquantenaire des Saoudiens à qui la Belgique confie l’éducation idéologique de plusieurs générations de sa population musulmane (« Un pacte avec le diable », juge Saliha qui voit désormais un islam qui ne parle plus que de peur et de mort alors qu’avant « c’était une religion de fêtes et de retrouvailles familiales ! »), il y a Ben Laden et surtout Bush et sa phrase assassine : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous » qui ont détruit deux mille ans d’une lente et belle construction.
Comme beaucoup de belgo-musulmans, Saliha entend : « Si vous êtes avec nous vous n’êtes plus musulman. Sinon, c’est que vous êtes contre nous ». Pour Saliha, cette phrase a précipité les choses. Des associations anti-islamophobie qui se situaient principalement à un niveau international ont pris de plus en plus d’ascendant. « A priori, la volonté de défendre ce point de vue était une bonne chose, observe Saliha, mais à la longue, cette lutte a donné encore plus de crédit au discours islamiste et ça n’a fait que dresser des murs entre les musulmans et le reste de la population. »

« Les parents doivent communiquer sans tabou »

Femme de combat, Saliha ne s’est pas laissé anéantir par le chagrin et a d’abord cherché sur le net d’autres parents qui avaient connu le même drame qu’elle. Puis elle s’est mise en quête de différentes expériences afin de les reproduire en Belgique. C’est au Canada et en Autriche qu’elle a trouvé l’inspiration qui l’a conduite à créer S.A.V.E Belgium.

Éveiller l'esprit critique des mères pour qu'elles puissent aider leurs enfants à acquérir la capacité de discernement

Parmi ses actions, un projet phare : les Mothers School, des ateliers de parents qui travaillent, particulièrement auprès des mamans, l’éveil de leur esprit critique afin qu’à leur tour, elles puissent aider leurs enfants à acquérir la capacité de discernement. Le programme est très clair : « Je préviens d’emblée ces mamans qu’elles ne sont pas ici pour recevoir des solutions toutes faites sur un plateau d’argent. On ne peut leur donner qu’un trousseau de clés qui servira à ouvrir la ou les portes à un moment précis de leur vie de parent. C’est donc à chacune de construire ses solutions. Un exercice difficile qui demande qu’on travaille sur soi-même, qu’on connaisse ses limites, ses capacités, qu’on retrouve surtout une estime de soi pour pouvoir ensuite valoriser ses enfants et leur faire confiance à son tour. Tout cela passe très tôt par la communication verbale et non verbale, mais aussi par la cohérence entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Sinon, le gamin ou la gamine ne sait plus distinguer le bon du mauvais, le vrai du faux. Autrement dit, on ne peut pas déclarer qu’on respecte les autres et en même temps applaudir des propos antisémites à la télé, par exemple ! »
Face à ces mères à l’ego chancelant et souvent cadenassées dans des idées toutes faites, Saliha se démène pour les convaincre de parler à leur enfant sans tabou, même si cela leur fait mal, et de le laisser dire ce qu’il a à dire jusqu’au bout.
« J’ai même organisé une Mothers School dans un établissement scolaire pour réconcilier les mères avec l’école. Elles étaient dix-sept inscrites, onze présentes lors des premières séances et plus que trois à la fin du cycle ». Pas à pas, Saliha tente de reconstruire un monde sans murs…

Propos recueillis par Myriam Katz

En savoir +

S.A.V.E Belgium (society against violent extremism) est une asbl qui lutte contre toutes formes de radicalisation violente.
Inspirée d’une association basée déjà à Vienne, S.A.V.E Belgium veut aider les parents à renforcer la résistance morale de leurs enfants en développant leur esprit critique afin que celui-ci soit toujours en alerte. Éducation, prévention et soutien sont les trois termes autour desquels se décline ce projet fort. À travers ses actions, Saliha Ben Ali, porteuse du projet veut :

  • dénoncer l’approche sectaire des islamistes qui n’a rien à voir avec la religion musulmane.
  • créer d’abord des espaces de parole où des parents concernés par ce drame peuvent s’exprimer librement, sans se sentir jugés.
  • Mettre sur pied des expériences concrètes avec les jeunes pour leur expliquer que la religion n’empêche pas le libre arbitre.

Deux de ses actions, les Mothers School et la prévention en milieu scolaire, ont été sélectionnées dans le cadre de l’appel Faire face à la radicalisation : le soutien aux familles de la Fondation Roi Baudouin. Toutes les infos sur savebelgium.org ou au 0471/51 27 45.

Il existe aussi un centre d'aide et de prise en charge de toute personne concernée par le radicalisme au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce centre de ressources auprès de la cellule pédagogique Démocratie ou barbarie appuie des institutions, groupes, etc., dans leurs projets de prévention des extrémismes et radicalismes violents. Tél : 0800/11 172 - www.extremismes-violents.be  

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