Dounia Bouzar : « Les parents ont
un rôle-clé pour libérer les jeunes
de l’emprise djihadiste »

À l’heure du procès du rabatteur belge Jean-Louis Denis, rencontre avec l’anthropologue Dounia Bouzar qui, sur la base de son travail de terrain, explique dans Comment sortir de l’emprise « djihadiste » ? (éd. De l’Atelier) les techniques d’embrigadement, proches de celles des sectes.

Dounia Bouzar : « Les parents ont un rôle-clé pour libérer les jeunes de l’emprise djihadiste »

Dans votre dernier livre, vous évoquez un embrigadement qui repose sur des mécanismes semblables à ceux qu’utilisent les sectes. Comment procèdent les recruteurs ?
Dounia Bouzar
 : « On entend dire que de plus en plus de jeunes sont ‘tentés’ par l’islam radical. En réalité, ce qui a changé, c’est surtout le discours de ses partisans. Leurs méthodes d’embrigadement se sont affinées, presque personnalisées. Ce qui leur permet de toucher un public bien plus varié que par le passé. Jadis, ils s’adressaient quasi exclusivement à des jeunes fragiles qui, souvent, avaient grandi dans des foyers ou se sentaient déracinés, de nulle part, et en proie à une désespérance sociale. Désormais, on trouve aussi, dans une proportion non négligeable, des jeunes de familles appartenant aux classes moyennes, voire supérieures, dont les parents forment un couple sans histoire. Pour beaucoup, ils ont atteint un niveau d’études relativement élevé. Certains, même, sont en 2e année d’école d’ingénieur quand, séduits par ces discours, ils abandonnent leur cursus. Autre phénomène frappant : les recrues des radicaux sont pour un tiers catholiques ou athées et ont grandi dans des familles sans parcours migratoire. Leur point commun : tous présentent une hypersensibilité. Et les rabatteurs, fin psychologues, vont miser sur ce trait de leur personnalité, échanger avec eux pour leur proposer une ‘mission’ séduisante, leur faire miroiter de dangereuses chimères à même de combattre leur mal-être. Le discours est peu ou prou le suivant : ‘Si depuis toujours, tu te sens en décalage avec les autres, c’est que tu as été élu par Dieu, que tu as plus de discernement que tes parents, tes amis, tes professeurs. Ils ne pourront jamais te comprendre et chercheront à te détourner de ton chemin’. »

Peut-on aller jusqu’à parler chez ces jeunes d’une quête de sens ?
D. B. :
« Oui. Avant, les terroristes annonçaient clairement la couleur à leurs recrues. Maintenant, ils commencent plutôt par les attirer, le plus souvent sur internet, en leur faisant miroiter un engagement humanitaire ou en détournant les notions de résistance et de révolution. Les jeunes qui se rendent sur la toile ne se disent pas ‘Je vais partir en Syrie couper des têtes’, mais ont pour objectif d’aller sauver des enfants gazés par le régime de Bachar el-Hassad et ‘abandonnés’ par la communauté internationale. De plus, on leur fait parfois croire que les massacres de civils perpétrés par l’armée régulière sont le signe qu’approche la fin du monde et qu’il est temps de rejoindre, pour y mourir, le Châm, région située dans l’actuelle Syrie et dans laquelle, disent les textes de l’islam, celle-ci doit avoir lieu. Le groupe Al-Nosra a beaucoup manipulé cette notion d’humanitaire sur internet. Au moyen de vidéos très bien conçues, il place les jeunes dans la peau de sauveurs et leur inculque une grille de lecture du monde paranoïaque, qui les conduit à se méfier des médias, de l’école, de la classe politique et même de leur propre entourage familial ou amical. Puis, au fur et à mesure que se déroule ce processus d’embrigadement, beaucoup basculent vers d’autres vidéos, comme celles de Daesh, qui les amènent à croire qu’il faut tuer ceux qui ne pensent pas comme eux, y compris, dans une logique de ‘purification’ interne, les musulmans qui refusent l’allégeance au terrorisme. D’une démarche qui souvent revêt une dimension humanitaire, on aboutit ainsi, d’étape en étape, à une déshumanisation, des autres mais aussi de soi-même. »

Parce que leur personnalité doit s’effacer au profit du groupe ?
D. B. : « On leur fait perdre leur identité en les coupant des parents, des frères et sœurs, du cercle amical, progressivement remplacés par le groupe, qui va penser à la place des individus, guider leurs comportements. Il n’y a pas d’embrigadement sans désaffiliation. D’ailleurs, très vite, les jeunes embrigadés abandonnent leur nom pour un pseudonyme, un nom de guerre (souvent le même que celui qu’ils utilisaient pour participer à des jeux vidéo en ligne), qui renforce le sentiment d’anonymat tout en leur donnant l’impression de devenir quelqu’un, quitte à tomber pour la cause… C’est la raison pour laquelle, d’ailleurs, sortir des jeunes de l’emprise djihadiste suppose, au terme d’un long processus, de les responsabiliser individuellement, de les rendre de nouveau humains, doués d’émotion, en leur faisant prendre conscience que, par-delà l’influence du groupe, ce sont eux qui veulent ou vont tuer. »

Le gouvernement français vous a chargée de mettre en place des cellules de désembrigadement. Comment vous y prenez-vous ?
D. B. : « Nous essayons avant tout d’agir en amont d’un possible départ pour des terres de djihad, même si nous prenons aussi en charge des jeunes interpellés à la frontière ou revenus de l’étranger. Tout d’abord, nous travaillons en étroite collaboration avec les parents, qui jouent un rôle clé mais qui n’ont pas la partie facile. Non seulement, ils ont tendance à se sentir terriblement coupables (nous essayons de les déculpabiliser en leur montrant que d’autres familles aux profils très différents sont confrontées, elles aussi, à la radicalisation de leur enfant). Mais en plus, leur fils ou leur fille les repousse, refuse la communication. Il faut savoir que les rabatteurs expliquent aux jeunes qu’ils ne sont pas tenus d’obéir à leurs père et mère parce que ceux-ci n’obéissent pas à Allah. Que le diable se manifeste par leur intermédiaire. Qu’à son initiative, les parents vont chercher à les dissuader de mener à bien leur mission. Si leur mère, au bout du fil, fait un malaise lorsqu’ils l’appellent de Turquie pour l’informer de leur départ pour la Syrie, ce sera forcément de la simulation, préviennent les acteurs de cet embrigadement…
Les parents ne doivent pas, à ce stade en tout cas, chercher à raisonner leur enfant. Pareille tentative serait vouée à l’échec. Pour ne pas le braquer, il faut au contraire miser sur les affects, les souvenirs de l’enfant. C’est ce que j’appelle ‘la madeleine de Proust’. Il faut essayer de préserver le lien avec lui, de le ramener à son propre passé, en lui donnant à manger des plats qu’il aimait quand il était petit, en lui faisant écouter les musiques qu’il appréciait jadis, en l’amenant à retrouver les sensations qu’il éprouvait, gamin, quand il jouait au foot avec son père… »

Le processus ne s’arrête pas là. Que se passe-t-il ensuite ?
D. B. : « Quand cela a marché, quand on sent que la carapace commence à s’effriter, quand l’enfant se remet à embrasser sa mère, quand il a les larmes aux yeux à l’évocation de souvenirs d’enfance, bref, quand débute la réhumanisation, la deuxième étape peut commencer. Les parents doivent venir avec le jeune à l’une des séances de désembrigadement que nous organisons. Bien sûr, ils ne lui présenteront pas la chose ainsi, mais parleront plutôt d’une discussion autour de l’islam ou d’un groupe de parents. Lors de ces rencontres, le jeune écoute avec sa famille le témoignage en miroir d’un repenti. S’il a raté le concours de la gendarmerie, puis a décidé de s’engager pour combattre Bachar el-Hassad, il faut que l’intervenant ait eu un parcours similaire. S’il s’agit d’une jeune fille qui, enfant, a été abusée sexuellement, et qui a été ‘accrochée’ par des rabatteurs lui promettant, là-bas, un mariage avec un prince barbu qui la protègera à jamais, il faut faire intervenir une repentie qui a eu le même vécu. Le but, c’est de faire prendre conscience, à partir de ces témoignages, du décalage entre le discours des recruteurs et la réalité du terrain, de rendre visibles les fils tirés par les prédateurs. L’intervenant raconte souvent comment les rabatteurs lui ont fait croire que ses parents incarnaient le diable, qu’ils représentaient un obstacle dans sa relation à Dieu. À ce stade, on ne s’adresse pas directement au jeune. Mais il se passe généralement quelque chose de très fort. Souvent, il tombe en larmes dans les bras de ses parents. Ou bien, il s’énerve, reproche à la personne qui témoigne de raconter des bêtises, avant de s’effondrer. »

Cela suffit-il à sauver le jeune ?
D. B. : « Non, car il entre alors dans une zone grise, il fait désormais partie du club des ‘rescapés’, que l’on réunit tous les quinze jours pour que ses membres puissent mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils croyaient, ce qu’ils ont subi, qu’ils puissent exprimer leur malaise. Si un jeune peut tomber en l’espace de cinq semaines, il lui faudra six mois pour se stabiliser. De même que ses parents, qu’on continue à réunir. Il s’agit notamment de les amener à accepter que leur fils ou leur fille ne redeviendra plus comme avant, de leur faire comprendre la différence entre l’islam et l’islam radical. Certains convertis redeviendront athées ou catholiques. Mais d’autres voudront rester musulmans. Or, leur famille aura tendance à attendre d’eux qu’ils rejettent tout lien avec l’islam. Cette méthode porte ses fruits. En un an, nous avons pu sauver une cinquantaine de jeunes. Parmi eux, une dizaine a même repris ses études. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

Mieux comprendre

Le djihad, une notion dévoyée

Dans l’islam, le djihad consiste à combattre les mauvaises pulsions que l’on a en soi (la jalousie, la fainéantise, etc.). Mais les terroristes ont transformé cette notion en projet d’extermination de tous ceux qui ne pensent pas comme eux, en la rattachant à l’idée de peuple, de territoire, de légitime défense, et en la plaçant au cœur de leur stratégie d’embrigadement.

Zoom

Les signes qui doivent nous inquiéter

  • Notre enfant rompt la relation avec ses camarades, il affirme n’avoir plus rien à leur dire, plus rien à partager avec eux.
  • Il abandonne ses loisirs, assure qu’il ne peut plus écouter de musique, pratiquer le dessin. Il refuse toutes les activités où prévaut la mixité garçons-filles. Il ne veut plus manger avec les autres, il est convaincu qu’on met de la gélatine de porc dans tous les aliments industrialisés.
  • Il désinvestit brutalement l’école, voit sa moyenne chuter ou bien cesse carrément de se rendre en cours. Il est persuadé que les professeurs sont payés par des sociétés complotistes ou sionistes pour faire des élèves « des moutons », pour les « endormir » et qu’ils se laissent guider par les États-Unis et Israël.
  • Il s’éloigne de sa famille. Le discours des rabatteurs est très futé : il fait croire au jeune que ses parents chercheront à le détourner de son projet parce qu’ils sont jaloux de ne pas avoir été, eux, élus par Dieu.
  • La question vestimentaire apparaît plus complexe : il n’est pas rare, par exemple, que les recruteurs demandent aux jeunes filles de porter, avant leur départ, des jupes courtes, de manière à ne pas éveiller les soupçons de leur entourage. « À trop se focaliser sur l’apparence vestimentaire, on risque de ne pas repérer les jeunes qui tombent sous l’emprise djihadiste », prévient Dounia Bouzar.
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