6/8 ans

Écriture : place au papier, aux crayons et aux marqueurs…

« Un tel maintien amène régulièrement des enfants en séance de rééducation de l’écriture, car il est souvent responsable de tensions et de douleurs », nous a écrit une lectrice. Claire van den Bril, c’est son nom, est graphothérapeute. On comprend mieux sa vive réaction à la vue de cette photo d’adolescente en train d’écrire qui illustre notre dossier Aujourd’hui, l’école ça sert à quoi ? Son propos a éveillé notre curiosité, nous l’avons donc rencontrée. Elle nous dit comment aider nos enfants à avoir une écriture lisible, mais aussi souple, fluide et rapide.

Écriture : place au papier, aux crayons et aux marqueurs… - L’outil doit reposer sur la phalange supérieure du majeur et être soutenu avec le pouce tandis que l’index, légèrement plié, repose à peine sur l’instrument.

Faut-il commencer à apprendre à écrire dès la maternelle ?
Claire van den Bril : « On pense que l’enfant va découvrir lui-même comment utiliser son outil. La plupart des enfants écrit relativement lisiblement, mais la calligraphie du chiffre ou de la lettre n’est pas juste, la position n’est pas correcte et tout cela provoque des difficultés plus tard. Les enfants doivent apprendre à tenir convenablement leur outil dès la maternelle, sinon ils ne pourront jamais arriver à une écriture fluide, avec un mouvement aisé et souple. Ils doivent acquérir une bonne position du bras, du corps (voir photo). Plus vite ils apprennent, plus vite cela deviendra un automatisme. Précisons aussi que les petits miment naturellement ce que font les adultes et particulièrement leur institutrice. Si elle a une bonne tenue lorsqu’elle utilise un outil scripteur, les enfants l’adopteront tout naturellement ! »

Feux vert, feu rouges

Une bonne position suffit-elle pour bien écrire ?
C. vd B.
 : « Non, bien sûr ! L’écriture est un acte très complexe. Son apprentissage exige des prérequis, normalement acquis en maternelle. À l’entrée en 1re primaire, les enfants doivent maîtriser les formes de base : la boucle (base du e, du l, du f), le pont (pour n ou m), le rond (a, d, g, q), la guirlande (u), avec une souplesse dans le mouvement pour les dessiner. Ils doivent aussi avoir acquis le sens dans lequel tracer un rond : en partant vers la gauche ! Si vous partez vers la droite, vous avez un souci pour la lettre suivante, il faudra relever le crayon pour repartir et donc, l’écriture ne sera pas fluide. Autre apprentissage nécessaire : découvrir les ‘feux rouges’ et les ‘feux verts’, c’est-à-dire les lettres que l’on trace avec ou sans lever de plume. »

Les enfants sont-ils égaux face à l’apprentissage de l’écriture ?
C. vd B. : « Jamais. La psychologie de l’enfant intervient évidemment : certains, surtout si les parents sont extrêmement exigeants, peuvent être très retenus, n’osant pas faire un large geste graphique, par exemple. L’aspect moteur joue évidemment un rôle et les enfants, on le sait, sont tous à des niveaux différents. Je remarque très vite ceux avec lesquels les parents jouent aux cartes, aux jeux de société et ceux qui sont devant la télé, l’ordinateur, la PlayStation, l’iPad. Ces enfants-là ont des doigts sans force, sans muscle, à la sensibilité diminuée. Ils ont perdu la motricité fine ou ne l’ont pas acquise. Or, trois doigts interviennent au niveau de la prise du porte-plume : le pouce donne la force, l’index, le plus souple, va diriger le geste et le majeur sert de petit coussin sur lequel repose le porteplume. Autre point dont il faut tenir compte : la latéralité. On n’assied pas un enfant gaucher à droite d’un enfant droitier, par exemple. Et il doit incliner sa feuille vers la droite pour avoir la possibilité d’un mouvement ample de la main. »

Mikado et doigts agiles

Les parents peuvent-ils aider l’enfant à l’apprentissage de l’écriture ?
C. vd B. :
« En jouant avec leurs enfants aux jeux de cartes, aux jeux de société où l’on manipule des pièces, aux jeux exigeant de l’agilité comme le Mikado, une pyramide d’animaux ou encore Les doigts malins où l’enfant est obligé d’utiliser le bout de ses doigts pour reproduire des figures présentées sur une carte. Tous ces jeux sont intéressants, tant pour acquérir une motricité fine que pour exercer la discrimination visuelle ou auditive. Tout aussi utiles, les pliages où les plis doivent être bien nets, la plasticine ou encore la danse, le chant, même si cela ne se fait plus guère à l’école primaire. L’écriture, c’est aussi le rythme. »

Quels outils faut-il privilégier ?
C. vd B. : « Les enfants devraient avoir du papier, des crayons, des marqueurs à leur disposition, non pas rangés dans une armoire, mais sur une table. Beaucoup de parents ont peur que les enfants griffonnent sur les murs, donc l’activité doit être encadrée, mais le petit doit avoir l’occasion de prendre et de découvrir différents outils et différentes surfaces pour dessiner. Petit à petit, il va découvrir, avec plaisir, la trace qu’il laisse. C’est cela l’écriture : laisser une trace. Au début, ce seront des gribouillis, mais il arrivera à former des lettres. Les plus jeunes ont plus de facilité à utiliser un gros crayon, large, triangulaire, ergonomique, mais très vite, ils devront arriver à prendre correctement en main n’importe quel outil scripteur. En tant que graphothérapeute, j’aime le crayon : on peut jouer avec la pression, travailler les nuances, mieux sentir le papier, ce qui n’est pas le cas du marqueur. Celui-ci glisse, tandis que le crayon demande un effort. Les deux outils sont intéressants et le but, c’est d’arriver à la plume, le meilleur outil. »

Une mauvaise position, un manque de prérequis, quelles en sont les conséquences ? Quand penser à une rééducation ?
C. vd B. : «Certains enfants sont brouillons, n’arrivent pas à ordonner une page, ils ont une écriture illisible, sans référence à une ligne de base. Ils ne connaissent pas toujours la calligraphie des lettres et des chiffres. Lorsque cela pose vraiment problème, l’instituteur n’a ni les outils ni la formation pour aider son écolier. Un graphothérapeute peut alors intervenir en collaborant à la fois avec lui et avec les parents. En début du secondaire, lorsque le rythme s’accentue, certains élèves qui ont une mauvaise position n’arrivent plus à copier, ont mal au poignet ou sentent des douleurs au niveau de la main. Le graphothérapeute peut aussi les soulager… »

L’écriture et le numérique font-il bon ménage ?

Dans les écoles de Belgique, les enfants apprennent encore à écrire en cursive, en attaché, disent souvent les enseignants. Dans d’autres pays (Finlande et certains États américains, par exemple), ce n’est plus le cas : plus question d’apprendre à écrire à la main ! D’emblée, les élèves apprennent l’alphabet en lettres d’imprimerie. Raison avancée : l’omniprésence des claviers.

Une trace…

Lorsqu’on lui pose la question, Claire van den Bril réagit vigoureusement : elle est persuadée que l’écriture ne disparaîtra jamais tout à fait. Peut-être d’abord parce qu’elle est une trace personnelle, qu’elle appartient à l’intime. C’est un moyen exceptionnel, unique, d’exprimer sa personnalité. Et les ados n’ont-ils pas toujours un cahier intime écrit à la main et caché dans un tiroir ?

… qui stimule le cerveau

Autre argument : la disparition de l’écriture manuscrite créerait des difficultés pour déchiffrer ce qu’ont écrit les générations précédentes. Enfin, l’apprentissage de l’écriture manuelle stimule et développe certaines zones du cerveau. Ainsi, écrire à la main stimule la mémoire : une étude a mis en parallèle deux groupes, les uns recopiant une liste de mots à l’aide d’un crayon, les autres avec un ordinateur. Après une tâche totalement différente, les uns et les autres devaient se rappeler un maximum de mots, épreuve mieux réussie par ceux qui ont écrit à la main.

… qui favorise l’orthographe

Selon certaines recherches encore, l’apprentissage de l’écriture à la main permet une meilleure reconnaissance des lettres que lors d’un apprentissage au clavier : chaque lettre est alors associée à un geste précis, ce qui n’est pas le cas lorsque l’on frappe sur une touche. « Le mouvement d’écriture laisse une trace, une mémoire sensori-motrice qui est réutilisée au moment où on lit, pour identifier les lettres », précise Jean-Luc Velay, chercheur en neurosciences cognitives. Un atout donc pour l’apprentissage de la lecture et de l’orthographe.

… et qui dit nos émotions

Autre intérêt de l’écriture manuelle, selon Jacques Gilbert, maître de conférence à l’université de Nantes : « Dans l’écriture manuelle, le corps s’exprime, on voit si le scripteur était en colère, heureux, pressé. Le lecteur peut imaginer la personne et reconnaître dans sa graphie manuscrite dans quel contexte émotionnel elle a été produite ». Joseph Stordeur, psychopédagogue, plus radical, explique que ne plus écrire à la main « va surtout appauvrir le développement mental, intellectuel et psychomoteur des personnes. Cela va appauvrir l’éducation globale de l’individu. La technologie doit rester au service de l’homme et pas l’inverse ».
Entre le « tout manuscrit » et le « tout à la technique », sans doute y a-t-il un équilibre à trouver !

Propos recueillis par Thérèse Jeunejean

En pratique

COMBIEN ÇA COÛTE ?

Le graphothérapeute est à l’écriture ce que le logopède est à la parole. Après un bilan graphomoteur, ce spécialiste programmera un plan personnalisé de rééducation. Attention, le coût de ces séances n’est remboursé par aucune mutuelle. Le bilan peut coûter de 75 à 100 €, une séance de 30 à 50 €. Une fois encore - hélas ! -, ces aides ne sont pas abordables pour tout le monde.
Groupement belge des graphothérapeutes-rééducateurs de l’écriture : 068/33 94 41.

En savoir +

Apprendre à écrire et à lire sur l’ordinateur, F. Baie, Ufapec.

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