Vie de parent

Élections : à parent citoyen,
enfant citoyen ?

Dans moins de trois mois, les électeurs sont invités à se présenter aux urnes. Si autrefois le sujet était tabou, la politique fait aujourd’hui partie des discussions quotidiennes de bon nombre de parents, notamment avec leurs enfants pas encore en âge de voter. Denis Langlois, avocat et écrivain, énonce des principes simples pour aider les enfants à devenir des citoyens avertis et engagés.

Élections : à parent citoyen, enfant citoyen ?

Que répondre à votre enfant lorsqu’il vous demande ce qu’est la politique ?
Denis Langlois : « Surtout ne pas lui dire que ce n’est pas de son âge, qu’il s’en occupera plus tard, quand il pourra voter. Ce serait vexant pour lui. Ne pas employer non plus de grands mots compliqués qui le rebuteraient. Montrer que la politique est quelque chose de naturel, de quotidien, qu’il s’agit de la façon dont les êtres humains organisent leur vie collective sur terre, leurs efforts pour que la société devienne meilleure, ou du moins ne s’aggrave pas trop, surtout pour les plus pauvres. C’est bien sûr un idéal à atteindre. Mais à qui parler d’idéal si ce n’est aux enfants ? » 

Hormis dans les familles très militantes, la politique a été souvent un sujet tabou…
D. L. : « On considérait que la politique était un domaine sale qui allait à l’encontre de la pureté et de l’innocence des enfants. On pensait aussi que c’était quelque chose de trop compliqué, de trop difficile à comprendre pour eux. Cependant, c’était souvent de la part des parents la marque d’une ignorance en la matière ou bien le désir de garder une sorte de domaine réservé où ils pouvaient afficher la supériorité de ceux qui savent vis-à-vis de celui qui n’est pas encore initié. »

Les choses ont-elles changé ?
D. L. : « Oui, à partir de Mai 68 et dans les années 1970-80. La politique a fait son entrée dans la maison, elle s’est invitée à la table familiale. La télévision, tout comme aujourd’hui Internet et les réseaux sociaux, sont devenus des relais courants. Mais justement la politique y a perdu une partie de son prestige, elle s’est banalisée en devenant un sujet de conversation comme les autres. Assez curieusement, on a commencé à parler fréquemment de politique quand la société s’est dépolitisée. Finies les grandes idéologies, les rêves romantiques de changer le monde. Notre époque se caractérise plutôt par le corporatisme et même l’individualisme. Alors que sévit la crise économique, chacun se préoccupe avant tout de la défense de son niveau de vie... Heureusement, les choses peuvent changer rapidement. »

Il ne pense pas forcément comme moi !

Comment expliquer à votre enfant ce qu’est la droite, la gauche ?
D. L. :
« Il est de plus en plus difficile aujourd’hui de faire la différence entre la droite et la gauche en ce qui concerne les actes, notamment quand les partis politiques arrivent au pouvoir. Cependant, si on se place sur le plan des opinions, des idées, on peut dire, en simplifiant les choses, que la droite, pour faire progresser la société et augmenter les ressources du pays, fait confiance à la compétition entre les êtres humains : chacun a sa chance, les meilleurs tirent derrière eux les autres. La gauche souhaite plutôt aller vers davantage d’égalité et de justice entre les différentes catégories de la société. On partagera les richesses et ainsi, tout le monde progressera en même temps. »

Faut-il réagir lorsqu’il émet des avis politiques très différents des vôtres ?
D. L. : « Ce problème se pose surtout - et pas seulement en matière politique - au moment de l’adolescence. Par provocation, pour s’affirmer, un enfant peut adopter systématiquement des opinions contraires à celles de ses parents. C’est une situation difficile pour eux, mais il ne faut pas en faire un drame. La colère, la violence ne servent en général à rien, il vaut mieux miser sur l’explication, la patience et la persuasion. Outre le fait que c’est un excellent exercice pour un adulte, c’est parfois de nature à désamorcer les disputes. Un bon argument peut parvenir à jeter le trouble dans un jeune esprit, le mettre en contradiction avec lui-même et donc le faire réfléchir, l’amener à réviser son point de vue. Le temps qui passe est le meilleur allié pour atténuer ou même régler certains conflits. »

Les parents doivent-ils fixer des limites à la liberté d’opinion (racisme, antisémitisme, sexisme, etc.) ?
D. L. :
« S’il est nécessaire d’exercer de l’autorité, il serait dommage de fixer autoritairement des limites à la liberté d’expression d’un enfant. Il faut seulement lui faire comprendre que la liberté d’opinion de l’autre, son existence, est aussi importante que la sienne. Que faire lorsqu’il émet des idées racistes ou contraires aux principes d’égalité et de justice ? Se demander d’abord si, par des propos irréfléchis, on n’a pas suscité ce genre de dérive. Rectifier le tir dans ce cas et, si c’est plus profond, toujours et encore expliquer, dialoguer, essayer de convaincre l’enfant qu’il a tort, qu’il peut faire mal aux autres et qu’il se rabaisse en exprimant certaines opinions. Dire à un enfant qu’il est raciste, antisémite ou sexiste sans lui expliquer pourquoi ne sert à rien. »

Transmettre, c’est aussi l’aider à s’interroger

L.L : Peut-on vraiment parler à son enfant de politique sans l’influencer avec nos propres convictions ?
D. L. :
« Non, il est impossible de ne pas faire transparaître ses propres idées lorsqu’on parle de politique à sa fille ou à son fils. Dans la vie de tous les jours, nos enfants ont d’ailleurs déjà forcément remarqué un certain nombre d’attitudes, entendu un certain nombre de propos qui les renseignent sur nos opinions politiques. Certes une véritable éducation politique devrait être, sinon neutre du moins équitable, et présenter toutes les positions politiques existantes (‘Je pense ceci, mais il y a des gens qui pensent autrement.’). Mais ce serait sans doute trop en demander aux parents, qui ont le droit et l’envie d’exprimer leurs opinions et souhaitent que leurs enfants les adoptent et donc leur ressemblent. Ce but n’est d’ailleurs pas trop difficile à atteindre. Un enfant aime généralement ses parents, il les admire, il se sent solidaire d’eux et il a tendance à adopter de lui-même leurs idées politiques. Il les garde souvent toute sa vie. Il y a là une sorte de prime accordée aux parents, une continuité familiale. »

Comment, malgré tout, lui transmettre un sens critique ?
D. L. :
« Il faut l’inciter à puiser à plusieurs sources d’information, dans différents médias. On peut aussi prolonger par un dialogue une émission politique, montrer à son fils ou à sa fille que les avis peuvent être différents sur une même question, lui dire que, comme les enfants, les hommes politiques peuvent eux aussi mentir. Certains disent la vérité mais d’autres essaient de tromper ceux auxquels ils s’adressent, notamment en période électorale. »

Un citoyen, c’est plus qu’un électeur

Pour initier son enfant à la citoyenneté, doit-on l’emmener dans l’isoloir le jour des élections ? L’inviter à rejoindre une manifestation ?
D. L. :
« Pourquoi pas ? Encore faut-il que l’enfant soit d’accord. Il aurait une fâcheuse idée de la liberté et de la démocratie si on l’y traînait, alors qu’il n’en a pas envie. Les cours d’instruction militante forcés passent généralement assez mal. Cependant, au moment des élections, dans la mesure où l’on parle beaucoup du vote dans les médias, il sera intéressé et souvent demandeur. Mais il serait dommage pour lui et pour la démocratie en général qu’il pense qu’être un bon citoyen, c’est seulement voter de temps en temps. Être un bon citoyen, c’est s’occuper toute l’année de ce qui se passe autour de soi et dans le monde. C’est essayer d’améliorer les choses dans un sens plus juste. Il ne s’agit pas de demander à l’enfant des efforts disproportionnés par rapport à son âge ou à ses possibilités personnelles. Mais un ado peut, par exemple, au sein de sa famille, à l’école, dans la rue, réagir à un propos raciste ou à un acte injuste, il peut déjouer une situation de conflit entre deux camarades. Par des mots, par une attitude, il peut avoir une influence. En tout cas, il ne faut pas confondre les mots électeur et citoyen, à part entière ou en devenir. »

Quel rôle l’école peut-elle jouer dans l’initiation à la politique ?
D. L. : « Un rôle très voisin de celui des parents et en tout cas complémentaire. Ils ont pour mission d’informer, d’expliquer, de convaincre éventuellement, d’apprendre aux enfants à réfléchir ensemble, à respecter les autres, à les écouter. Ils doivent aussi leur apprendre à se forger des opinions vraiment personnelles, les préparer à devenir des adultes autonomes, épanouis et responsables. Cependant, les enseignants sont normalement soumis à un devoir de neutralité politique, leurs convictions seront donc moins fortement exprimées. Mais là aussi, un enseignant peut difficilement dissimuler totalement ses opinions. Elles apparaîtront forcément au détour de ses cours. À lui d’être le plus honnête possible. Comme pour les parents à la maison, l’exemple qu’il donnera dans sa classe sera déterminant. S’il parle de liberté, alors qu’il est autoritaire, ça ne marchera pas très bien. » 

Propos recueillis par Joanna Peiron

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