En amour, il n’y a pas de déterminisme

Si les empreintes affectives de l’enfance sont indéniables et souvent durables, il est faux d’affirmer qu’on aime à l’âge adulte comme on a été aimé, insiste le psychologue et psychothérapeute Didier Pleux dans On aime comme on a été aimé ? (La Musardine), un nouvel ouvrage qui s’appuie sur de nombreuses paroles de patients. Que l’on ait été choyé ou que l’on ait, au contraire, reçu trop peu d’amour parental, on peut - à condition de travailler sur soi - se projeter dans une relation de couple harmonieuse.

En amour, il n’y a pas de déterminisme

Faut-il avoir reçu, enfant, beaucoup d’amour pour pouvoir ensuite en donner ?
Didier Pleux : « C’est là une croyance très largement partagée : on s’imagine que tout nous vient de l’enfance et que l’on aime comme on a été aimé. Que l’on aura bien du mal à connaître une vie amoureuse satisfaisante si on n’a pas bénéficié, petit, du plein amour parental. Mais des années et des années de consultations psychologiques m’ont montré que, fort heureusement, il n’existe pas en la matière de déterminisme. Les empreintes affectives, voire les traumas, gardent certes une grande force. Nombre de patients qui, submergés par des sentiments d’angoisse, de colère ou de dépression, viennent me voir parce que leur couple va mal, évoquent d’emblée des situations rencontrées alors qu’ils étaient tout jeunes et qui, pensent-ils, conditionneraient leur façon d’aimer. ‘De toute façon, avec les parents que j’ai eus, je ne pouvais que rater ma vie conjugale’, ai-je parfois entendu. Beaucoup de psys, eux-mêmes, pensent que l’amour, à l’âge adulte, rejoue les dépendances infantiles. Et pourtant, on peut, sans l’effacer, surmonter son vécu d’enfant. »

De quelle manière ?
D. P. : « Bien souvent, c’est notre environnement qui nous y aide. Une personne qui, toute jeune, n’a guère été aimée de ses parents pourra très bien vivre un grand amour adolescent. Cette relation nouvelle ne gommera pas son vécu d’enfant mais permettra un rééquilibrage. De la même manière, ce n’est pas parce qu’on a été battu tout petit que l’on deviendra forcément un conjoint violent. Tout simplement parce qu’on a rencontré des tuteurs de résilience, des personnes qui nous aident à changer, qui croient en nous, qui nous offrent d’autres modèles. Encore faut-il être suffisamment ouvert et disponible pour rencontrer ces tuteurs, pour leur permettre de nous aider. En tout cas, chaque nouvelle rencontre, chaque nouvelle expérience, peut nous conduire à effectuer plus ou moins consciemment ce que j’appelle des ‘synthèses de vie’, à relire, à réinterpréter notre passé affectif pour mieux nous positionner dans nos relations présentes et futures, pour mieux comprendre nos sentiments, nos aspirations, nos attentes vis-à-vis de notre partenaire. »

Dépasser le vécu et les exigences infantiles

Et si l’on ne parvient pas à mettre à jour nos synthèses de vie ?
D. P. : « Il se peut, parce qu’on n’a pas rencontré de tuteur de résilience ou tout simplement parce qu’avec les ans, on s’est rigidifié, que l’on ait beaucoup de mal à dépasser notre vécu et nos exigences infantiles, que ces empreintes affectives nous empêchent de nous projeter sereinement dans le couple. Il peut être utile, dans ce cas, de consulter. En psychothérapie, on va amener la personne à comprendre que les conclusions qu’elle tirait à l’âge de 2, 4 ou 6 ans, et qui étaient tout à fait compréhensibles de la part d’un enfant, sont devenues irrationnelles quelques décennies plus tard. J’ai en tête l’exemple d’une femme qui avait été mal aimée de sa mère, laquelle préférait son autre fille, jugée beaucoup plus belle. De cette situation, ma patiente avait, toute jeune, acquis la conviction intime qu’elle n’était pas digne d’amour, que son physique comme sa personnalité empêchaient les autres de l’aimer. Cette interprétation est assez naturelle de la part d’un tout jeune enfant, qui ne peut pas comprendre ni relativiser les attitudes de ses parents et qui, donc, conclut rapidement à partir de ses ressentis, sans évaluer et penser ce qu’il vit. Le tout-petit ne peut aborder une situation de rejet qu’avec des émotions anxieuses et dépressives. Mais cette interprétation n’a plus lieu d’être face à un mari qui a tendance à nous délaisser. Le travail du psy consiste à amener cette dame à se dire : ‘Je sais que certaines personnes sont incapables d’aimer, je n’exige plus d’elles qu’elles soient différentes… J’insiste sur ce que je veux, je tente plusieurs pistes et, si rien ne se passe, je romps la relation’. Il s’agit de l’aider à ne plus subir, à ne plus se contenter d’attendre d’être aimée ‘justement’. Attendre que la réalité soit ce qu’on a toujours voulu qu’elle soit relève d’une synthèse de vie infantile, qui nous rend impuissant. Il s’agit aussi d’amener cette dame à saisir qu’elle n’aime peut-être pas certaines de ses réactions, de ses attitudes liées à son vécu d’enfant mais qu’elle a en elle bien d’autres ressources… »

Un besoin de rassurance

Il arrive d’ailleurs assez souvent que le conjoint lui-même demande à la personne de faire un travail sur elle-même…
D. P. : « Oui, c’est assez courant, lorsqu’une personne n’arrive pas à dépasser ses carences affectives de l’enfance ou reste focalisée sur ses cicatrices. Tel homme malmené, mal aimé par ses parents, aura peut-être besoin d’être rassuré sans cesse sur le plan affectif. Il se montrera éventuellement trop possessif, trop exclusif à l’égard de sa femme, qui sera susceptible de lui dire ‘Je ne suis pas ta mère’ et de l’inviter à se remettre en question. »

Adulte, peut-on se trouver malheureux en couple, parce qu’on n’arrive pas à retrouver avec son partenaire l’inconditionnalité de l’amour parental ?
D. P. : « On parle beaucoup des carences affectives susceptibles de créer des troubles durables, y compris dans la relation conjugale future. Mais le surplus affectif, lui aussi, peut s’avérer néfaste. Je rencontre des personnes qui ont reçu de leurs parents un amour inconditionnel et qui ont aujourd’hui un ego hypertrophié. Des adultes-rois, des gens extrêmement narcissiques qui n’ont jamais connu de déséquilibre, de critique ni d’opposition. Ils ont vécu, enfants, dans un monde virtuel qui ne les a pas préparés à vivre un amour conjugal. Jamais frustrés sur le plan affectif, ils auront bien du mal à accepter que leur conjoint puisse avoir d’autres attentes que les leurs. Or, une relation mature suppose de savoir jouir d’un amour tout en acceptant de vivre des moments de non-jouissance. Une de mes patientes mettait ses difficultés de couple sur le compte d’un Œdipe mal résolu, concept cher à la psychanalyse. Elle voulait que son mari l’aime comme son père l’avait aimée, toujours à l’admirer, toujours à lui dire ‘des mots d’amour’. Mais, en réalité, cet amour n’avait rien d’incestueux. Ce père l’avait tout simplement survalorisée, surestimée. Il l’avait élevée comme une princesse, au risque de la voir développer une intolérance aux autres. Je ne suis pas sûr qu’une princesse soit à même de donner tout ce qu’elle reçoit en amour. Son mari, lui, voulait tout simplement une relation plus égalitaire : il voulait donner et recevoir. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

Zoom

Quels modèles pour nos enfants ?

Comment construit-on notre capacité à se projeter dans une relation amoureuse ? D’où viennent nos attentes, nos aspirations ? La façon dont nos parents nous ont aimés est loin d’être l’unique source d’influence. La façon dont eux-mêmes s’aiment et se sont aimés - ou pas - constitue un modèle qui, cependant, lui non plus, n’a rien d’indépassable, constate Didier Pleux. « Tel enfant qui voit ses parents se disputer sans cesse peut très vite se dire que quand il sera grand, il ne fera pas comme papa et maman et cherchera un amour paisible, fondera une famille harmonieuse ». Il est d’ailleurs frappant de constater, poursuit le psy, que « deux enfants d’une même fratrie peuvent l’un reproduire et l’autre mettre en question le modèle parental ».
Bien d’autres modèles - notamment ceux qu’offrent d’autres couples de notre entourage - peuvent nous influencer, plus ou moins consciemment. Et nos premières expériences amoureuses jouent souvent un rôle non négligeable. Comme le dit le pédopsychiatre Stéphane Clerget, « le sentiment d’avoir connu, enfant, une réussite amoureuse peut aider à l’âge adulte à surmonter une situation affective compliquée ». Inversement, si l’on a été rejeté par des personnes qui nous attiraient, on peut parfois nourrir de façon durable une mauvaise estime de soi, surtout si dans ces moments difficiles, on n’a pas bénéficié de liens affectifs de qualité auprès de sa famille.
En tout cas, l’importance de ces premières relations est parfois telle que certaines personnes cherchent à renouer des liens avec leur amoureux d’enfance. Une « mode » facilitée par les recherches sur Internet et qui se traduit, affirme Stéphane Clerget, par des divorces et des remariages. Un phénomène lié, selon lui, à la volonté de retrouver la puissance des premiers émois, de se retrouver en quelque sorte enfant et de lutter contre l’angoisse du temps qui passe.
Mais on aurait tort de sous-estimer l’influence, à partir de l’adolescence, d’autres modèles encore, véhiculés par une pornographie de plus en plus accessible, met en garde Didier Pleux. « Les réseaux sociaux, les sites de vidéos et le marketing ont, d’une certaine manière, tué tout romantisme. On nous dit comment il faut aimer, avec passage à l’acte immédiat et hard. L’attente et la rêverie sont entourées d’une sorte d’interdit. Et les amours adolescentes en prennent un sacré coup », analyse-t-il. Ce psy incite vivement les parents à discuter avec leurs enfants, à leur dire que « l’amour, c’est autre chose que la pornographie, autre chose que ce qu’ils voient, même sans le vouloir, sur leurs écrans ».