Enfants et parents à l’école du stress

Dans beaucoup de familles, la scolarité et ses à-côtés sont régulièrement sources de stress. Tant pour les enfants que pour les parents, prompts à leur communiquer une part de leurs angoisses vis-à-vis de l’avenir, assombri, il est vrai, par des difficultés d’insertion professionnelle largement répandues.

Enfants et parents à l’école du stress

Comment dépasser ce stress, comment aider son enfant à faire face lorsque la pression scolaire va crescendo, comment l’aider à mieux se connaître et à s’organiser pour aborder ses devoirs avec sérénité, comment l’accompagner quand il s’agit de choisir ses études ? Patrice Huerre, pédopsychiatre, auteur de nombreux livres*, nous aide à relever ces multiples défis, qui évoluent au fil de l’enfance et de l’adolescence.

EN MATERNELLE

Quand la question du stress commence-t-elle à se poser ? Dès le premier jour de classe ?
Patrice Huerre :
« Le stress, en tout cas le stress parental, s’installe souvent avant même l’entrée en maternelle. Dès 1 an, 2 ans, certains parents voudraient que leur enfant soit ‘performant’, qu’il apprenne vite les couleurs, les formes. De la sorte, ils exercent une pression, même si celle-ci procède d’une bonne intention. Et l’école maternelle en rajoute, si j’ose dire, une petite couche. Ne serait-ce qu’en refusant la plupart du temps les enfants qui ne sont pas encore propres. Or, ne pas l’être quand on a 2 ans et demi ou 3 ans n’a en soi rien d’anormal ni d’inquiétant. Ces petits soucis se règlent souvent en douceur, en l’espace de quelques semaines. »

Le stress peut-il s’avérer le résultat d’une forme d’angoisse de séparation ?
Patrice Huerre :
« Il peut arriver que l’enfant ou les parents ne soient pas prêts. Mais c’est loin d’être le cas le plus fréquent. Tout simplement parce qu’en amont de la maternelle, beaucoup confient leur enfant à des nounous ou à des structures collectives ou bien ils l’envoient séjourner de temps à autre chez leurs propres parents ou chez des proches. Si, malgré tout, subsiste une part d’angoisse de séparation, elle aurait pu se manifester plus tôt, avoir un autre déclencheur. Autrement dit, ce stress-là, qu’il faut évidemment surmonter, n’est pas lié intrinsèquement à l’école. »

Quelle est la source majeure de tension en maternelle ?
Patrice Huerre :
« Le stress provient le plus souvent de l’écart entre ce que les enfants et leurs parents sont prêts à vivre et ce qu’offre l’école maternelle. Il existe en l’occurrence trois situations : dans la première, les familles sont en phase avec les attentes scolaires et cela facilite grandement les choses ; dans la deuxième, les parents en demandent toujours plus aux enseignants ; dans la troisième, à l’inverse, ils estiment que l’école formule trop d’exigences à l’égard de leur enfant. Et ce stress des parents, bien entendu, se répercute sur la façon dont les petits entrent dans la scolarité. Celle-ci - cela reste vrai plus tard - dépend largement de la qualité du dialogue que la famille entretient, ou non, avec les professeurs. »

L’école fait-elle assez de place au jeu ?
Patrice Huerre :
« Non, la maternelle n’accorde souvent pas assez d’importance au jeu, qui doit pourtant être considéré comme une activité très sérieuse permettant d’apprendre de manière efficace. J’ai en mémoire les propos de parents, qui s’étaient entendu dire par l’enseignante, à propos de leur fille de 4 ans : ‘Elle ne pense qu’à jouer !’. Comme si cela était anormal… Une part du stress que peuvent éprouver les enfants repose ainsi sur les exigences strictement ‘scolaires’ d’une maternelle qui très vite, trop vite, adopte des méthodes conçues pour des enfants du primaire. Ce qui nourrit souvent un malentendu entre parents et professeurs. Ce qui contribue par ailleurs au succès d’établissements de type Montessori. »

En maternelle, les enfants ne sont-ils pas trop jeunes parfois pour se soumettre au rythme et aux exigences de la vie de groupe ?
Patrice Huerre :
« L’un des objectifs majeurs de la maternelle est de parvenir à socialiser les enfants, de leur apprendre à vivre en groupe. Si certains ont du mal à respecter les consignes et adoptent un comportement qui n’est pas acceptable à l’école, c’est souvent que les parents, à la maison, n’ont pas adopté la bonne attitude. Veiller à ce qu’il prenne soin de ses affaires, respecte le temps du repas, s’arrête quand on lui dit ‘stop’ aide ensuite l’enfant à accepter les contraintes et une certaine forme de stress inhérents à la vie en collectivité. »

EN PRIMAIRE

Quelles sont les sources de stress les plus fréquentes chez les « moyens » de primaire ?
Patrice Huerre :
« Le stress, à cet âge, comme à d’autres, procède surtout de la pression scolaire. Ce qui est jugé, c’est exclusivement le résultat. On ne se penche pas, ou presque pas, sur ce qui nous a permis d’y parvenir, sur ce qui aurait pu nous permettre d’atteindre l’objectif. L’élève est destinataire d’appréciations qui sont le plus souvent négatives. Il peut alors avoir le sentiment d’être nié dans ce qu’il est. Surtout si les parents abondent dans le sens de l’enseignant. Parfois décrié, le système de notation n’est en réalité que la part tangible de ce système de pensée. Alors que l’on parle de plus en plus d’intelligences multiples, l’école a tendance à ne retenir qu’un type d’intelligence. Ou plutôt une seule façon d’être élève. »

Comment éviter de transmettre à l’enfant nos mauvais souvenirs de scolarité, nos appréhensions ?
Patrice Huerre :
« Il faut reconnaître que l’on a soi-même été en difficulté à l’école. Trop de parents se montrent amnésiques en exigeant de leurs enfants des choses qui, jadis, les faisaient souffrir. Il faut parfois accepter de s’en remettre aux professeurs pour certains aspects purement scolaires, tout en continuant à entretenir le dialogue avec l’équipe pédagogique. Ce qui ne nous empêche pas d’utiliser les situations du quotidien pour transmettre des compétences ou des notions essentielles : faire lire à son enfant des panneaux ou des inscriptions quand on est dans la rue ou dans le bus, l’inciter à compter quand on fait des courses, l’aider à comprendre les fractions en coupant les parts d’une tarte… Cela permet aussi de donner du sens à ce que l’enfant apprend à l’école. »

On entend de plus en plus parler du « burn-out des enfants »**. Peut-on véritablement parler d’un tel épuisement ?
Patrice Huerre :
« Le terme me paraît parfaitement excessif. Gardons-nous de calquer sur les enfants des concepts qui s’appliquent à nos vies d’adultes. Ce qui est sûr, c’est que parallèlement aux exigences de l’école, ou pour y répondre, tout un marché périscolaire s’est développé et promet, moyennant finances, monts et merveilles aux parents d’élèves, dès le primaire. L’essentiel, dans cette période où l’enfant, en général, travaille de lui-même pour faire plaisir aux adultes, parents et enseignants, est de ne pas lui en demander toujours plus, de lui permettre de ne pas courir d’une activité à l’autre, de lui proposer aussi du temps vraiment libre. »

CHEZ LES ADOS

L’entrée en secondaire, avec la découverte d’un nouvel environnement et la multiplication du nombre des enseignants, représente-t-elle une phase critique ?
Patrice Huerre :
« Oui, certains enfants apparaissent stressés par l’entrée en secondaire. Il est vrai que la nouveauté peut être déstabilisante, même s’il ne faut pas en exagérer les enjeux. L’un des défis consiste à gagner en autonomie, à savoir s’organiser, à anticiper. Ce qui veut dire que le rôle des parents, lui aussi, évolue : il ne s’agit plus, ou plus seulement, de jouer les répétiteurs. Il faut avant tout tenter d’apporter une aide sur le plan de la méthodologie et de la planification, bref donner à son enfant des clés pour qu’il parvienne, progressivement, à se débrouiller seul. Il est frappant que l’on puisse, souvent, traverser toute sa scolarité sans que l’on nous invite à nous interroger sur la façon d’apprendre qui nous correspond le mieux. À quel moment est-on le plus productif ? Combien de temps d’affilée peut-on travailler de manière efficace, en restant concentré ? De combien d’heures de sommeil a-t-on besoin ? »

Face à la pression scolaire, parfois forte, il arrive qu’à certains moments, le stress se double d’un découragement. Comment remobiliser son enfant ?
Patrice Huerre :
« Tant qu’il est en primaire, l’enfant, on l’a dit, travaille avant tout pour faire plaisir à l’enseignant et pour rapporter de bonnes notes à la maison. C’est très bien ainsi. Une fois en secondaire, en revanche, il y a forcément, tôt ou tard, un moment de remise en question : l’enfant prend ses distances par rapport à tout ce qui compte pour les adultes. En tant que parents, il faut alors tenir bon, maintenir un certain nombre d’exigences mais sans tout faire reposer sur la scolarité : il faut que l’enfant continue à prendre appui sur son réseau amical, sur ses activités extrascolaires. Il faut se garder de lui dire : ‘Si tu ne ramènes pas de bonnes notes, je t’interdis de voir tes copains et tu arrêtes le foot’. Préserver un équilibre entre l’école et le reste est d’autant plus essentiel que le secondaire est une période au cours de laquelle interviennent, d’abord chez les filles puis chez les garçons, les grands bouleversements du corps. Ces changements se traduisent par une hypersensibilité et un besoin de se rassurer constamment, en cherchant l’approbation et les encouragements de leurs pairs, comme on le voit notamment sur les réseaux sociaux. »

Accepte-t-on mieux la pression scolaire si l’on nous a transmis le goût de l’effort ?
Patrice Huerre :
« Plus que d’un goût de l’effort, l’investissement serein dans la scolarité dépend du plaisir que l’on trouve à apprendre. On travaille d’autant plus volontiers que l’on aborde chaque nouvelle notion, chaque nouvelle connaissance comme un défi, comme une énigme, comme une nouvelle aventure. Et cette attitude-là se cultive très tôt, en développant chez l’enfant - cela peut paraître à certains paradoxal - des capacités de jeu. Ceci étant, beaucoup d’élèves réussissent aussi sans déployer de telles capacités, avec une approche très ‘scolaire’. »

CHEZ LES + DE 16 ANS

Plus on avance dans l’âge, plus on a le sentiment de devoir préciser ses projets d’études, envisager un avenir professionnel, le tout sur fond de chômage… De quoi nourrir des inquiétudes tenaces ?
Patrice Huerre :
« Les jeunes font effectivement face à des injonctions de la société, qui leur demande constamment ce qu’ils veulent ‘faire plus tard’. Des injonctions exagérées : le temps est révolu où le diplôme conduisait en droite ligne à un seul métier, que l’on allait exercer toute sa carrière. De même, la pression des examens peut s’avérer forte. Mais on se focalise sans doute trop sur le résultat final, et pas assez sur les méthodes ni le rythme de travail adéquats à mettre en œuvre pour parvenir à cet objectif. Un apprentissage pourtant essentiel pour le reste la vie, y compris professionnelle. »

Le monde du travail, précisément, est souvent très concurrentiel, sur fond de fort chômage. Difficile dans pareil contexte de minimiser l’importance du diplôme…
Patrice Huerre :
« Bien sûr, il est important d’obtenir un diplôme. Mais la vie ne s’arrête pas là. Ce qui compte tout autant, une fois entré dans la vie professionnelle, ce sont les qualités humaines d’ouverture, de curiosité, les capacités que l’on possède à s’adapter et à trouver aussi du plaisir dans la nouveauté, l’étrangeté. Ce qui rejoint, là encore, les capacités de jeu cultivées dès l’enfance. Pour le reste, si l’on veut aider un jeune à choisir sa voie, il faut lui proposer de rencontrer, dans le cercle familial, amical et au-delà, des adultes qui exercent des professions variées et qui surtout se sentent épanouis dans leur métier. »

L’angoisse de l’avenir peut être d’autant plus grande que l’enfant choisit une voie qui n’est pas celle imaginée par sa famille. Quel conseil donner aux parents ?
Patrice Huerre :
« Il faut garder à l’esprit que même si notre enfant entre ou est sur le point d’entrer dans l’âge adulte, même s’il aspire à une autonomie parfois difficile à atteindre, il continue d’avoir besoin de nous, sur le plan matériel et financier, souvent, mais aussi d’un point de vue affectif. Même s’il s’éloigne de nos aspirations, même s’il choisit une autre voie ou un autre modèle de vie que le nôtre, il a besoin d’être considéré et respecté dans ses choix. Il a besoin de sentir qu’on a confiance en ses capacités à se débrouiller seul. Et cela, au risque de me répéter, commence bien plus tôt, quand on le laisse, petit, traverser seul au feu rouge ou quand on l’envoie acheter sans nous le pain à la boulangerie. »

* Il est l’auteur notamment de La prépa sans stress, éd. Fayard (2010), de Place au jeu !, éd. Nathan (2007) et de Faut-il plaindre les bons élèves ?, éd. Hachette (2005).

** C’est le titre d’un livre de Béatrice Millêtre paru en mars 2016 chez Payot.

Propos recueillis par Denis Quenneville

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