Enfants placés : à 18 ans, c’est souvent
la galère

En 1990, pour s’ajuster aux normes européennes, la Belgique votait une loi qui ramenait l’âge de la majorité de 21 ans à 18 ans. Une bonne initiative sauf pour les jeunes mis à la porte de leur institution ou de leur famille de substitution, sans rien dans les poches. Rencontre avec une association qui se préoccupe de leur sort.

Enfants placés : à 18 ans, c’est souvent la galère

Face à cette injustice, une dizaine de sexagénaires, avec à leur tête Marinette Dupont, mettent sur pied le Service laïque jeunesse (SLJ). Trente ans après, Marinette Dupont accompagne toujours les jeunes qui dépendaient jusqu’ici de la protection de la jeunesse. Et par temps de Covid, ce n’est pas une sinécure.
Ils ont commencé cette aventure avec presque rien : deux partenaires, la Cité joyeuse de Molenbeek et le service de placement en famille d’accueil Odile Henri qui leur ont amenés trois à quatre jeunes les plus motivés pour suivre une formation ou poursuivre des études.

« Trente ans plus tard, constate Marinette Dupont, nous travaillons avec le Tribunal de la jeunesse de Bruxelles et, bon an mal an, nous avons une quinzaine de jeunes que nous suivons de 18 à 25 ans, parfois au-delà. Inutile de pousser un jeune pour un an, puis de le laisser livré à lui-même. Nous devons travailler dans la durée et cette période de pandémie nous fait découvrir de nouvelles difficultés… »

En effet, avant l’apparition du Covid, le secteur de la jeunesse confiait facilement ces jeunes à leur grand-mère quand c’était possible. Mais depuis mars 2020, l’association a vécu trois décès de grands-mères déjà fort âgées, laissant les jeunes très démunis sur le pavé. S’ajoute à cela, la difficulté de trouver un logement à prix décent et le passage obligé par la colocation. Mais le SLJ ne baisse pas les bras et a l’habitude de réparer - tant bien que mal parfois, c’est vrai - des situations impossibles.

Un métier

Quelles sont les réussites de cette entreprise ? Marinette Dupont sourit : elle s’attendait à cette question posée de manière récurrente et souvent accompagnée d’une autre : et quels sont vos échecs ? « Difficile de répondre à ce genre de question, car qu’est-ce qu’un échec dans ce type de situation ?, questionne la responsable du SLJ. Comment ces enfants peuvent-ils se construire, construire un couple, une famille alors qu’ils sont sans fondation ? Ils sont pareils à ces plantes à qui on aurait coupé des racines et qu’on remettrait dans un pot. Sans parents ou avec des parents qui eux-mêmes ne se sentent pas bien dans leur peau, ces jeunes ne sont pas en situation de recréer ».

Pour contourner l’obstacle de ce terrain affectif détérioré, le Service laïque jeunesse propose à ces jeunes d’acquérir une certaine stabilité de vie en investissant dans le travail plutôt que dans la fondation d’une famille. Et seulement plus tard, mieux structurés par leur formation et peut-être même par un boulot, à se risquer d’aller vers l’autre. « Ces jeunes ne peuvent pas compter sur grand monde pour les accompagner vers une autonomie, ils n’ont pas le chemin… ».

Une note positive : si le Covid n’a pas facilité le parcours de ces jeunes, il y a quand même l’un ou l’autre qui a trouvé sa place grâce à la pandémie. Comme Inès, aide-soignante aux soins intensifs de l’hôpital Erasme, qui y a décroché un contrat à durée indéterminée.

… et un toit d’abord

Autre condition qui fait aussi partie d’une reconstruction de base : trouver un logement, ce qui en période de Covid est d’autant plus hasardeux. Le Service laïque jeunesse donne 200 € par mois à ces jeunes pour les aider à se loger. Mais, aujourd’hui, mal lui en pris !

« La plupart de ces jeunes dépendent du CPAS et reçoivent une allocation sociale (ndlr : 900 € pour une personne seule), explique Marinette Dupont, un peu déroutée par la tournure que prennent les choses. Or, depuis quelques années, les CPAS serrent la vis et nous nous retrouvons très mal car les 200 € que nous donnons sont aussitôt récupérés par l’institution ! »

Et ce n’est pas tout. Ces jeunes, déjà très fragiles, sont pour Marinette Dupont, frappés de la double peine. « Le CPAS n’a aucune obligation de soutenir les étudiant·e·s, mais s’il y a aide, le/la jeune est obligé·e de travailler et de rentrer des contrats. Logique, me direz-vous, mais, déjà en période hors Covid, il faut imaginer ces jeunes produire un immense effort pour suivre le rythme de leurs études, se débattre sur le marché de l’emploi pour trouver un job où l’on veut bien les déclarer. Pas simple ! Et s’ils ne répondent pas au bout de deux convocations, on leur coupe leur allocation. Aujourd’hui, le sort des étudiant·e·s en général n’est guère enviable. Les nôtres sont particulièrement fragilisés et se retrouvent en chômage partiel ou en demande de permis de conduire qui valorise leur CV. Heureusement, le SLJ peut à nouveau les encourager à s’y inscrire et à prendre en charge les 1 000 € d’inscription. »

Apprivoiser les règles ensuite…

Marinette Dupont, émue, raconte alors l’histoire de Mathias qui a certainement reçu des papiers qu’il n’a pas lus ou pas compris ou pas voulu comprendre et qui lui disaient d’aller chercher du travail. Comme il est aux études, il s’est dit que ce n’était pas pour lui. Même chose avec les convocations du tribunal qu’il ne lit pas.

Des jeunes sans repère qui doivent apprendre à connaître les clés de la vie de tous les jours

« Je l’accompagne à la cour du Travail. Je ne suis pas sa mère, je ne suis pas sa marraine, je ne suis pas sa confidente, je suis la personne qui essaye de le faire avancer et il n’est pas tenu de tout me dire et moi je ne suis pas tenue de tout lui demander ». Marinette soupire : « Ces jeunes sont si démunis : ils sortent de leur placement en institution complètement désarmés et ne connaissent rien de la vie ».

Il y a aussi Cindy qui, pour la première fois, avait, avant le premier confinement, signé un contrat de travail dans un snack qui appartient à une chaîne bien connue. Au bout d’un an, elle découvre surprise qu’elle doit payer des impôts. Pour elle, son salaire, c’était son argent de poche. Aujourd’hui, déçue, elle laisse tomber les bras, refuse de travailler encore. Il y a encore Pedro qui partage une colocation avec quatre autres jeunes et qui envoie au SLJ les charges des cinq colocs ! Il n’a pas encore compris quelle est sa part…

« Ces jeunes ont de réelles difficultés à intégrer les règles, explique la responsable du SLJ. Longtemps surprotégés, ils n’ont pas été dans la vie active, ils ne savent pas ce qu’est une facture, un reçu… On observe une différence entre les enfants qui sortent des homes et ceux qui ont grandi en famille d’accueil. Ces derniers ne sont pas toujours plus heureux, mais ils sont plus outillés. Ils ont eu des modèles… »

… et résister à la grande conso !

Le plus dur pour ces jeunes fraîchement sortis de l’institution, c’est de résister aux tentations de la société de consommation. L’histoire de Sacha parti en Suisse est un grand classique. Se sentant le roi du monde, il téléphone et surfe sur internet de là-bas et se retrouve avec une facture colossale de retour en Belgique.
Marinette se souvient de la confusion du gosse : « ‘Mais la Suisse, c’est dans l’Europe, madame’. ’Mais de quelle Europe parles-tu, mon petit gars ?’, lui ai-je demandé. Ils apprennent la vie… mais ça leur coûte cher. Je n’avais pas imaginé qu’il allait faire cette débauche de connections ».

Aujourd’hui, toutes ses connections sont coupées. Sacha doit faire face à un autre genre de vie et c’est très dur pour lui. « Mais le SLJ n’est pas là pour racheter les choses, précise Marinette. J’essaie de lui expliquer qu’il est dans une période du rien à l’aide d’images. Comme la maxime chinoise qui dit qu’il y a un temps pour aller à la pêche et un temps pour sécher les filets. Il est dans ce deuxième temps et doit apprendre à vivre avec un peu moins… ».

Marinette Dupont le reconnaît : avec ses collaborateurs, ils n’ont pas toujours de prise sur ces jeunes pour leur éviter des dérapages coûteux. « Ce qui nous pousse à continuer, c’est Delphine qui vient de décrocher son diplôme et qui nous dit : ‘Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?’ ».

Sarah Noblecourt

ZOOM

Accompagner des jeunes : pourquoi pas vous ?

« Nous sommes un petit bateau qui a moins de contraintes qu’un gros Titanic, explique Marinette Dupont, l’œil malicieux. Il est plus facile de passer dans le canal de Corinthe avec un dériveur qu’un gros paquebot ! »
Autour de Marinette, créatrice du Service laïque jeunesse, une dizaine d’hommes et de femmes, principalement sexagénaires. Membres du CA, ils mettent leurs compétences au service du projet, prolongent ainsi un peu leur vie professionnelle… Ni médecin, ni juge d’instruction, ils ne questionnent pas, mais amènent des éléments comme, par exemple, aider le jeune à trouver un logement et à mettre en œuvre le bail, le guider pour toute démarche administrative (que ce soit l’ouverture d’un compteur de gaz ou d’électricité, une demande à la commune, la mutuelle ou le CPAS, etc.), lui donner des conseils d’orientation scolaire, le soutenir lors de ses blocus, lui offrir une écoute ou même parfois l’accompagner au tribunal. Bref, des adultes disponibles pour des jeunes qui ont besoin d’un peu plus de temps que les autres pour grandir.
Si vous aussi, vous avez envie de donner une chance à ces jeunes en errance, si vous avez une expérience à leur transmettre, vous pouvez rejoindre le SLJ. Adressez-vous à Marinette Dupont en précisant vos domaines de compétence.