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Enseignement à domicile : vers plus de contrôle ?

On dit « enseignement à domicile » ou « école à la maison » ou encore « instruction en famille » (IEF). Ces appellations recouvrent une même réalité : certains enfants ne fréquentent pas l’école tout en étant instruits quand même. Et cela, en toute légalité : en Fédération Wallonie-Bruxelles, l’instruction est obligatoire de 6 à 18 ans, mais pas l’école.

Enseignement à domicile : vers plus de contrôle ?

Suite à l’appel de notre newsletter du 11 février où l’on vous demandait ce que vous souhaitiez lire dans votre Ligueur, une lectrice nous a proposé de parler de l’enseignement à domicile, qu’elle pratique avec ses enfants. C’est chose faite.
Combien sont-ils à avoir fait ce choix ? En 2013-2014, 885 enfants et adolescents suivaient ce type d’enseignement. Une augmentation de 40 % par rapport à 2005 qui a suscité des réactions, notamment du côté de Joëlle Milquet, ministre de l’Éducation. Cette augmentation est cependant relativisée par Jacques Vandermest, directeur du contrôle de l’obligation scolaire. En effet, des contrôles plus systématiques depuis quelques années ont obligé certaines familles, notamment des familles de forains, à se mettre en ordre et à déclarer la non-inscription de leurs enfants à l’école.

Les règles

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cet enseignement à la maison n’exige pas de compétences parentales particulières. Tout parent peut décider de compléter et d’envoyer chaque année, le 30 septembre au plus tard, un formulaire de déclaration d’enseignement à domicile au service de… l’enseignement à domicile.
Les parents doivent évidemment s’informer quant aux socles de compétences définis par la Fédération Wallonie-Bruxelles : les contrôles effectués par les inspecteurs portent sur ces référentiels légaux. Ils rencontrent les parents qui montrent leurs outils, leurs manuels et les travaux des enfants. Le décret du 25 avril 2008 précise : « Le gouvernement s’assure que l’enseignement dispensé est d’un niveau équivalent à celui dispensé en Communauté française, qu’il (…) ne prône pas des valeurs qui sont manifestement incompatibles avec la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ».
Deux visites de contrôle sont obligatoires, elles ont lieu en fin de 2e et de 4e primaire, avec examens écrits à la clé. Mais lorsqu’un inspecteur a des doutes sur le niveau d’études des enfants, il a le droit de multiplier ses visites. Si deux contrôles coup sur coup s’avèrent négatifs, il obligera alors les parents à inscrire leur(s) enfant(s) dans un établissement scolaire.
À 12 ans, comme tous leurs pairs, ces enfants doivent se présenter aux épreuves certificatives : CEB en fin de primaire, CE1D et CE2D en fin de 2e et de 4e secondaire.  

Pourquoi ce choix ?

En Communauté française, il n’existe aucune étude permettant de se faire une idée objective des raisons pour lesquelles les familles choisissent l’école à la maison. Pas d’étude non plus précisant comment évoluent ces enfants dans le monde du travail. Par contre, ces analyses existent aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou au Canada, où l’enseignement à domicile est nettement plus fréquent que chez nous.
Les manières de vivre l’enseignement à la maison sont multiples. Certains parents prônent une totale liberté d’apprentissage. Ils sont proches des pédagogies actives, permettant de nombreux apprentissages pour autant qu’ils stimulent la curiosité, offrent des outils et répondent aux questions. À l’opposé, des parents recourent systématiquement aux manuels. D’autres ont recours à l’enseignement à distance.
Dans la majorité des familles concernées, la mère n’a pas de travail professionnel. Elle partage en permanence la vie des enfants : l’investissement en temps, en patience, en rigueur, est considérable.
Ce choix de l’enseignement à domicile n’est pas possible pour tout un chacun. Il est inaccessible pour une mère seule ou pour un couple ayant besoin de deux revenus professionnels pour nouer les deux bouts (sauf exception d’un parent indépendant qui peut « jouer » avec ses horaires). On observe cependant que certaines familles avec des revenus moyens (les témoignages citent souvent un chiffre autour de 2 400 € par mois) estiment que l’instruction en famille est pour eux une telle priorité qu’ils optent pour une manière de vivre moins coûteuse en se privant de voiture, de vacances et d’autres divertissements.

Avantages et inconvénients

Côté positif, l’ambiance de la maison n’a rien à voir avec celle d’une classe. Le rythme de chacun peut être respecté, la compétition et le stress sont exclus. Même si les méthodes choisies sont plutôt scolaires, le temps passé aux apprentissages formels est nécessairement plus réduit et celui consacré à l’extrascolaire peut être plus important.
« Il est très important que l’instruction d’un enfant se déroule dans une atmosphère positive, dit le psychiatre Jean-Yves Hayez. Pour qu’il soit motivé et désireux d’apprendre, il faut qu’il se sente accueilli, encouragé. Il y a de bonnes écoles et d’autres. Dans ma carrière, j’ai vu beaucoup d’enfants cassés par l’école, définitivement découragés. Que des parents aient ce désir de faire l’école à la maison ne me choque pas, mais c’est difficile à opérationnaliser ! »
Mais l’école à la maison soulève aussi des questions. Comment ces enfants apprennent-ils à vivre en société ? Cette socialisation ne poserait pourtant pas problème selon les parents interrogés : « C’est vrai, nos enfants n’ont pas les mêmes copains six heures par jour, mais ils ont de nombreux contacts lors d’activités artistiques, sportives et culturelles. Dans certaines régions, les familles se rencontrent régulièrement. Les enfants vivent aussi des activités cadrées : ils apprennent à respecter un horaire et des règles pour un cours de natation ou un atelier au musée. De plus, chaque famille a ses projets individuels - citoyens, caritatifs, culturels… - qui permettent de rencontrer un public varié ». Mais peut-on généraliser ? Et quid de l’apprentissage du travail en groupe ?
Quant aux résultats, Gérard Legrand, inspecteur chargé de la coordination au service général de l’inspection, nuance : « Les résultats sont à géométrie très variable. D’une part, ils sont le reflet de la population des écoles. D’autre part, ils sont liés à la qualité de l’encadrement, aux outils et procédures mis en place par les représentants légaux. D’une famille à l’autre, ceux-ci peuvent être plus ou moins abondants, différents et pertinents. »
L’enseignement à domicile ? Un rêve pour certains, une démarche exigeante qui n’est pas nécessairement la panacée pour d’autres. Un choix individualiste aussi « en marge des valeurs de collectivité, de partage et d’égalité », accuse la Fapeo (Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel). Et des questions sans réponse. Tant d’enfants hors de l’école, n’est-ce pas un signal d’alarme sur l’état d’une école qui répondrait de moins en moins aux besoins des enfants ? Ou est-ce juste un effet de mode venu du monde anglo-saxon ? L’avenir nous le dira.

Thérèse Jeunejean

Des parents en parlent...

Mon fils était stressé en permanence

« Mes enfants ont commencé leur scolarité à l’école. L’aîné réussissait bien, avait des amis et nous étions exigeants par rapport à ses résultats. Mais il était épuisé, stressé en permanence. Sa motivation baissait, son estime de soi était atteinte. Nous n’avons pas trouvé d’autre solution pour remédier à ces problèmes que l’école à la maison. Nous ne rejetons pas l’institution scolaire classique, nous constatons que notre système familial est incompatible avec elle et nous estimons que ce n’est pas à l’enfant à se sur-adapter. »
Anne, deux enfants

Deux heures de travail chaque jour

« On s’assied tous les jours une heure ou deux pour du travail scolaire au sens strict. Les enfants doivent être capables de passer les contrôles et donc de comprendre des libellés dont ils n’auraient pas l’habitude. »
Claire, trois enfants

La question

Pourquoi les parents choisissent-ils l’enseignement à domicile ?

Voici les principales raisons évoquées :

  • un grand voyage,
  • d’importants problèmes de santé physique ou mentale,
  • des parents itinérants pour motif professionnel,
  • des problèmes particuliers (enfants HP, problèmes d’attention) que les parents estiment ne pas suffisamment être pris en compte par l’école,
  •  un rejet clair de l’école,
  • des motifs religieux ou spirituels. Cette rumeur dont la presse a fait écho ne peut, actuellement, ni être vérifiée ni quantifiée.