6/8 ans

Est-on en train de créer une génération de petits cons ?

Pédagogie active, psychologie positive, pleine conscience, écoute active… L’armada éducative s’emplit et si on devait simplifier, tous ces courants n’œuvrent que dans un seul but : le bien-être de l’enfant. Vous nous le dites tous les jours, votre Graal parental, c’est l’épanouissement de vos enfants. Mais si nous faisions fausse route et que, au lieu de forger de futurs citoyens bien dans leurs pompes, nous étions en train d’ériger une génération égoïste, insolente et mal polie ? Non… impossible. On en parle avec Jean-François Guillaume, sociologue de l’éducation à l’ULg.

Est-on en train de créer une génération de petits cons ?

Il y a des années, le Ligueur exposait les limites du phénomène jadis peu exploré de l’enfant-roi et mettait en scène des enfants qui souffrent d’une éducation où il n’y a plus aucune règle. Depuis quelques mois, certains sociologues réinterrogent le sacro-saint modèle scandinave et se demandent si, à force de sur-écoute et de sur-permissivité, nos voisins nordiques ne forgent pas une génération de sur-casse-pieds… pour être poli.
Chez nous, on entend de plus en plus de parents se demander si nous ne sommes pas en train de façonner une génération de « petits cons ». En cause ? Un cadre élastique, des parents qui, à force de surprotéger leurs chérubins, en font des petites punaises. On nous rapporte - et on constate - autour de nous de plus en plus de petits qui défient les adultes. Ces mêmes adultes qui ne font plus office d’autorité. Catastrophe ? Peut-être pas…

Même pas peur

Guillaume, imposant papa de deux garçons de 6 et 8 ans, molosse de plus de deux mètres, élevé au fond des bois des Ardennes, ne donne pas envie de l’affronter. Pourtant, il s’est vu défier par deux gamins de 6 ans. Il revient sur son heurt. « Au printemps dernier, il y avait un évènement organisé à l’école par des parents. Je vois deux gamins que je connais depuis toujours en train de jouer. L’un d’entre eux renverse la poubelle en me regardant fixement dans les yeux. Je les gronde (avec prudence). Ils s’en fichent. Je menace d’aller prévenir leurs parents. Je les oblige à tout ramasser. Et d’autres petits copains viennent prendre leur défense, m’engueulant, me disant que ce n’est pas à eux de faire ça. Ils disparaissent tous. Je me retrouve étouffé de rage. Jamais je n’aurais fait un truc comme ça à leur âge ». Un peu comme si les enfants n’avaient plus peur des adultes.

« Éduquer, c’est montrer qu’il y a des normes hiérarchisées. Des fautes graves et des petites bêtises » J.-F. Guillaume, sociologue

Jean-François Guillaume n’est pas surpris : « Je crois que sa demande n’avait aucune légitimité aux yeux des enfants. Qui aurait été autorisé ? Un des membres du personnel scolaire. Le bien-fondé du parent vaut dans un domaine. Et son champ est limité. Dans ces circonstances, il n’est pas crédible. Il n’est pas audible. Il fut un temps où la figure de l’adulte inspirait la soumission, au même titre que l’école, l’armée, l’État… dans une société plus patriarcale. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On est passé à autre chose. Ça ne veut pas dire que l’enfant n’écoute pas. Ça veut surtout dire qu’une majorité d’enfants n’a plus peur des remontrances qu’elle recevait encore dans les générations précédentes ». L’exemple de Guillaume n’est pas isolé et d’autres pointent même une culture généralisée de l’insolence.

Le pouvoir aux enfants

Ainsi, Sabine, maman de jumelles de 7 ans, est persuadée que les dessins animés, les éditions pour la jeunesse, les romans pour enfant, etc., poussent à une certaine défiance de l’enfant vis-à-vis de l’adulte. « C’est un peu mon obsession du moment. Dès que je regarde un dessin animé avec mes petites ou que l’on lit une histoire, j’ai l’impression que l’on met en avant la toute-puissance de l’enfant. Le parent est à côté de la plaque, permissif, mis au second plan, et les gamins ont tous les droits. En un mot, ils ont le pouvoir. Et je crois que ça influence mes filles ».
Ouf ! Serions-nous la première génération de parents à confier le pouvoir aux enfants ? Notre expert nous prend à revers. « Les enfants ont du pouvoir, de toute façon. Un enfant de 6-7 ans qui se met à pleurer pour x raisons va influencer le cours des évènements. Les petits ne sont pas condamnés à avoir tous les pouvoirs ou, à l’inverse, à n’en avoir aucun. Depuis 1989, l’enfant a des droits. Son intégrité et son bien-être sont garantis sur un plan physique, moral, psychologique. Ce n’est donc pas qu’une question de pouvoir. Tout ceci, dans une famille, c’est un équilibre délicat. En tant que parent, ça interpelle : où est la juste mesure ? Comment agir en faisant respecter ces droits et ces devoirs ? Quand on est deux parents, c’est plus facile. Mais, autre facteur, la famille est plus complexe que jamais elle ne l’a été auparavant. Dans tout ça, on est tenté d’éduquer par la négociation. Parce qu’encore une fois, la loi du plus fort, les parents n’en veulent plus aujourd’hui. Fini le pater familias. Tout ceci rend le métier de parent plus difficile. Mais aussi plus passionnant ».
Un partage du pouvoir équitable qui conduirait à construire ses propres cadres éducatifs ? Intéressant. Et est-ce que ça marche partout ?

Plus de « petits cons » en ville

Nadia a enseigné dans une école de pédagogie active à Bruxelles. Elle a été mutée dans une autre région et pointe une grosse différence entre l’éducation en milieu rural et celle en milieu urbain où les parents seraient beaucoup trop à l’écoute de leurs enfants.
« Je ne jette pas tout ce que la pédagogie active peut apporter à un enfant. Mais la multiplicité des écoles et la mixité des différentes techniques pédagogiques conduit à une absence de cadre éducatif qui - à mon sens - perturbe un peu certains enfants. Rajoutez à cela le fait que beaucoup de parents sur-écoutent leurs enfants et les étouffent par un trop-plein d’attentions. Si je devais généraliser : à la campagne, on a un rapport plus simple à l’enfance. Et je trouve que ça donne des gamins mieux dans leurs pompes. Mais je suis peut-être à côté de la plaque… »
Accorder trop d’attention à son enfant, c’est possible ? Et pourquoi plus dans un milieu urbain que dans un milieu rural ? Cette différence existe-t-elle vraiment ? Le sociologue nuance. « Attention, il faut bien distinguer l’apprentissage scolaire et l’éducation. Selon moi, il y a l’aspect métier, côté parents, et l’aspect professionnel, côté profs. Tout un ensemble des pédagogies actives rend l’enfant acteur de ses apprentissages. On le place de sorte à ce qu’il ne fasse pas qu’écouter. Il va bouger. Il va agir. On l’installe dans une communauté de projet, dans une démarche collective. En cela, je reste persuadé que l’écart ville/campagne n’est pas si marquant. Le monde rural a adopté des traits du mode de vie urbain ». Pour ce sujet, nous avons discuté avec beaucoup de parents et, depuis plusieurs mois, un critère revient systématiquement : celui de l’âge.

De vieux parents laxistes

Gilbert, papa pour la première fois à 40 ans, est convaincu que la question de l’âge change la donne dans l’éducation. « Le rapport à l’enfant est tronqué. On a un appart’, une voiture, un écran plat et, paf !, un enfant qui arrive une fois que le nid est peaufiné dans les moindres détails. C’est le Graal de notre couple. Pas étonnant qu’on lui passe tout et qu’on le gâte à fond ».

Différencier apprentissage scolaire et éducation, mais aussi loi et morale

Coupables de leur grand âge, les nouveaux parents ? Jean-François Guillaume relativise : « Ce n’est pas aussi linéaire que ça. Et puis l’enfant n’est pas une pâte à modeler qui se laisse malaxer. L’âge, ce n’est pas uniquement le nombre de fois où la Terre a tourné depuis qu’on est né. On aborde la parenté avec plein de bagages. On s’intègre progressivement en tant que parent, on s’inspire des rencontres, de ses expériences d’adulte, de son histoire, de son enfance. Ce que l’on veut en reproduire ou pas. Et puis, il y a un contexte extérieur qui joue aussi. Des moments propices dans l’Histoire plus que d’autres. Des moments de pression liés à l’économie, liés à un contexte politique. Des moments de grande confiance. La dimension de consommation qu’évoque Gilbert est intéressante. Oui, les couples veulent plus de confort pour devenir parents. Mais ne cédez pas à la pression. Aucune machine ne peut remplacer une relation. Un lien matériel parent-progéniture, sans rapport, c’est plat. Un enfant n’y trouve pas son compte. Ne nous mentons pas, cependant, il est vrai qu’un certain confort apporte plus de facilités aux parents et je comprends que ça rassure. J’habite dans la région du Sud-Luxembourg où les écoles ont un indice de richesse de 19/20. Eh bien, malgré cela, certains gamins n’ont pas assez à manger. Il y a peut-être un écran plat chez eux, mais souvent il arrive que l’assiette reste vide ».

Petite bêtise et faute grave

Enfin, ce qui revient beaucoup et qui résume un peu toutes les questions que l’on vient d’exposer est la question liée au respect de l’adulte. Et selon beaucoup de parents, on la sacrifierait au profit du bien-être de l’enfant. Le mal du siècle ? Voyons ce qu’en pense notre sociologue.
« On parlait du droit de l’enfant plus haut. Mais n’oublions pas le droit à la personne. Je pense aux parents qui s’oublient parfois un peu. L’aspiration au bien-être ne vaut pas que pour l’enfant, elle vaut pour tous. Après, j’ai du mal avec la notion de respect. On la met à toutes les sauces. Je trouve qu’elle gomme la hiérarchie des normes. Quand un petit insulte un·e enseignant·e ou quand il a oublié ses affaires de piscine, ce n’est pas la même chose. Avec le ‘respect’, on met tout sur le même plan. Éduquer, c’est montrer qu’il y a des normes hiérarchisées. Des fautes graves et des petites bêtises. Il est essentiel de bien expliquer les nuances. Le parent doit commencer par là. Expliquer pourquoi l’acte posé n’est pas acceptable. Pour reprendre mon exemple, si l’enfant dit : ‘La maîtresse, elle est moche’, on touche à l’intégrité physique qui relève de la loi. Là, on intervient et on explique : ‘Je ne peux pas te laisser dire ou faire ça’. Il faut donc différencier la sanction par la loi fixe et impliable et la morale à géométrie variable. Expliquer la différence entre l’infraction scolaire et ce qui relève du pénal. Votre enfant a le droit de faire une connerie. Mais il doit être capable de le reconnaître. Et s’il décide de ne pas se corriger, là, il peut finir par devenir un petit con. »
Alors quoi ? Sommes-nous la première génération de parents à nous poser autant de questions sur les conséquences de notre façon d’éduquer ? Et puis quoi, cette défiance vis-à-vis des jeunes pousses qui, un jour, vont prendre notre place, est-ce qu’au final, ce ne serait pas une simple question de… vieux con ?

Yves-Marie Vilain-Lepage