Vie de parent

« Et bientôt, on n’osera même plus lui donner une pomme » - Marie-Josée Mozin, diététicienne

Je ne peux pas dire que les choses sont moins bien qu’avant. Simplement, le monde d’aujourd’hui connaît d’autres travers. Un signe très frappant ? L’augmentation de la prévalence de l’obésité en Belgique, chez les enfants comme chez les adultes. Les personnes en surpoids formaient moins de 5 % de la population mondiale dans les années 1960, elles sont aujourd’hui 39 %. Et 13 % d’obèses. Rappelons-en les conséquences : hypertension, maladies cardio-vasculaires, diabète, dépression, douleurs dorsales, etc.

« Et bientôt, on n’osera même plus lui donner une pomme » - Marie-Josée Mozin, diététicienne

► Mieux informés, les parents ?

À mon sens, les parents sont surtout perdus dans une masse d’informations où tout le monde parle d’alimentation comme d’une religion. Le végétarisme, le véganisme, les sans lactose, les sans gluten, etc. Tous ces débats ne sont pas assez scientifiques. On fait circuler des informations erronées. Très vite, tout le monde se croit nutritionniste. Aujourd’hui, dans notre métier, nous passons notre temps à déconstruire les fausses infos, puis à ré-informer le public. Or, la prévalence de l’obésité est bien la preuve que toutes ces croyances alimentaires ne participent pas d’un monde plus sain.

► Cultive-t-on l’art de la table ?

Le rythme des repas est complètement décousu. Dans les années 1950-60, l’école a décidé subitement de rajouter la collation dite « saine » ou « santé ». Ce qui ne repose sur aucun bien-fondé scientifique. La seule qui vaille, c’est une soupe de légumes, comme ça se fait de plus en plus à Bruxelles. Ou, alors, on pourrait réfléchir à organiser un petit déjeuner à l’école avant le début des cours. C’est la meilleure façon de démarrer la journée. Au retour de l’école, le goûter n’est plus pris en compte comme un vrai repas. On grignote plusieurs en-cas trop gras ou trop sucrés avec du saccharose avant le souper. Et le soir, on mange de plus en plus mal, de façon excessive.

► Les repas sont-ils toujours respectés ?

Les repas sont de plus en plus rapides. Déjà, dans les années 1980, on disait : « On éteint le téléviseur et on se parle ». À l’époque, le phénomène inquiétant, c’était que la maman cuisine des choses rapides comme des plats en sauce, des frites, etc. Il fallait faire manger vite les enfants pour que le papa puisse regarder le JT. Les horaires des repas paraissaient étonnants, ils étaient dictés par la télé. Aujourd’hui, la tablette et le smartphone se sont invités à table, on se parle presque par écrans interposés et on mange toujours plus rapidement. Or, manger vite ne permet pas de ressentir la satiété suffisamment tôt et on consomme plus pour se sentir rassasié.

► Trop peu d’activités physiques ?

Les enfants bougent de moins en moins. Et c’est un phénomène que je ne m’explique pas. Il y a cinquante ans, les élèves avaient un temps suffisamment long pour manger et ils avaient une journée entière dans la semaine consacrée à l’activité physique. Ils rentraient plus vite de l’école, car il y avait moins de trafic. Ils faisaient du vélo, ils jouaient au foot dans le jardin ou dans la rue. Aujourd’hui, ils sortent à 15h. Leurs parents finissent le boulot après 17h. Donc, les gamins végètent. La solution ? Leur payer des cours de piscine, de gym ou autres. Mais pour beaucoup, c’est cher et on manque de temps pour les y conduire. C’est coûteux de faire bouger nos mômes, alors qu’il n’y pas si longtemps, ils se dépensaient gratuitement. Drôle de constat, non ?

► Mange-t-on mieux ?

Tout cela ne veut pas dire que « c’était mieux avant ». Par exemple, j’ai grandi pendant la guerre et je peux vous assurer que non, ce n’était pas mieux. On ne meurt plus de faim, certes, mais on mange mal et n’importe quoi. La culture de la nourriture low cost, des plats en sauce, des pizzas, des plats à emporter, fait des dégâts. Et quand on dit : « 5 fruits, 5 légumes », certaines familles comprennent qu’il faut consommer dix aliments et nous disent que c’est trop cher. En vérité, un repas sain est toujours moins cher. On peut se référer aux quantités exorbitantes de viande consommée. Pour rappel, il faut compter 10 grammes de viande par jour et par âge de l’enfant (40 g/jour pour un enfant de 4 ans, par exemple). Pas plus. De manière générale, la population consomme de moins en moins de glucides complexes (pain, féculents, pommes de terre nature, riz). L’organisme ressent le besoin de « sucres » et stimule ainsi le goût pour le sucré. La bonne nouvelle, c’est qu’une rectification de ces erreurs aide efficacement au retour à un poids normal. Et la différence avec hier, c’est qu’aujourd’hui, on le sait.

Ce que ces dernières années ont appris au Ligueur

Dans un article récent sur l’alimentation des ados, une maman nous disait très sérieusement qu’elle comptait se débarrasser de sa table à manger, puisqu’elle était désertée et ne lui servait plus qu’à poser des brols dessus. Le quotidien de beaucoup de parents - d’ados notamment -, ce sont des soupers chacun dans son coin. Quand j’étais moi-même ado, la famille de ma petite amie de l’époque s’organisait de la sorte : un énorme fait-tout. Chacun se sert et va manger dans son coin. Je trouvais ça inédit, un peu moderne, mais un peu triste…
Tout cela est-il la marque de l’accélération du temps dont nous parle souvent le psychologue Aboude Adhami ? Toujours est-il que vous êtes plusieurs à pointer l’organisation du temps de la journée de l’enfant. Un vrai casse-tête. Et pour beaucoup, tant pis pour l’alimentation équilibrée. Pas le temps. Les urgences sont autres.
Drôle de paradoxe, alors que papa et maman tentent de courir plus vite que les aiguilles de l’horloge, les enfants sont passifs et plus assez stimulés. Mais s’il y a bien une chose que vous démontrez à travers tous vos témoignages, c’est que face à la malbouffe, aux habitudes compulsives, aux fausses infos… votre combat parental n’est jamais perdu d’avance.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Quelques pistes…

  • cede-nutrition.org : le portail des diététiciens pédiatriques.
  • UPDLF : plein d’infos très pratiques chez les diététiciens.
  • mangerbouger.fr : plein d’astuces et la possibilité pour les jeunes de poser des questions sur la page Facebook.