Et si les élèves parlaient ensemble
du sens de la vie ?

 

La Cour constitutionnelle a rendu un arrêt qui dit qu’on ne peut obliger les élèves de l’enseignement officiel à choisir un cours de morale ou de religion sans se mettre en porte à faux avec la Convention européenne des droits de l’homme. La ministre de l’Enseignement annonce une première réforme pour la rentrée 2016. Cet arrêt ouvre la porte au cours philosophique commun pour lequel Caroline Sägesser de l’ULB et Patrick Loobuyck de l’Université d’Anvers plaident dans un tout récent ouvrage. Rencontre avec un de ses auteurs.

Et si les élèves parlaient  ensemble du sens de la vie ? - D. R.

Cet arrêt de la Cour constitutionnelle est la voie royale pour le cours philosophique commun qui vous tient à cœur…
Caroline Sägesser : « Une belle occasion pour revoir le système actuel qui est très coûteux et inadéquat dans un monde où le pluralisme religieux prend de plus en plus d’importance (on est déjà à six choix et le processus de reconnaissance du bouddhisme est en cours !). Et puis, l’actualité aidant, de plus en plus de personnes voient un grand intérêt à rassembler tous les enfants dans un cours de discussion autour des valeurs et surtout du fait religieux. »

D’où votre proposition d’un cours philosophique commun dont le sigle serait ECCR (Éthique, Citoyenneté, Culture religieuse).
C. S. : « L’axe sur lequel nous voulons mettre l’accent aujourd’hui, c’est l’étude du fait religieux, autrement dit sur la connaissance de la religion de l’autre. Tout le monde reconnaît l’impact majeur qu’a la religion sur le développement des relations interpersonnelles et ce, dès l’enfance. Il faut donc faire évoluer l’enseignement de la religion vers un enseignement à propos de la religion, comme disent les Anglo-Saxons. Le Québec, par exemple, a remplacé les cours de religion confessionnelle par un cours d’éthique et de culture religieuse. »

Le vivre ensemble serait-il actuellement en péril à cause de la méconnaissance que nous avons de la religion de l’autre ?
C. S. : « Peu de catholiques ont mis les pieds dans une synagogue, peu de musulmans ont une idée précise du judaïsme, etc. Et cette remarque est valable pour les athées et les laïques agnostiques. Or, nous croyons que les préjugés naissent de l’ignorance et la haine, des préjugés. Je soutiens la recommandation de 2005 du Conseil de l’Europe qui nous invite à faire découvrir à tous les élèves la diversité des cultes. Ils verraient ainsi que toutes ces différences ne changent pas fondamentalement ce que nous sommes en tant qu’êtres humains. »

Mais la laïcité est-elle toujours bien comprise ? Il n’est pas rare qu’on l’oppose à la religion.
C. S. : « En France, c’est la loi de 1905 qui parachève la séparation de l’Église et de l’État. La Belgique n’a jamais eu de loi de ce type, et donc, le combat laïque au sens politique du terme n’a jamais été véritablement gagné. D’où le Pacte scolaire et les réseaux scolaires. La laïcité est donc prise en tenaille entre une laïcité politique qui devrait réunir tout le monde et une laïcité dite philosophique qui est en fait un humanisme agnostique. Avec, rajoutons-le, une très mauvaise presse du côté des croyants, ce qui n’est pas du tout le cas chez nos voisins français. »

Au moment de parler des conditions du vivre ensemble chez nous, le mot « laïcité » serait-il brûlé ?
C. S. : « Oui, je le crois, et c’est dommage. Il faudra parler de neutralité ou d’impartialité de l’État pour éviter qu’on pense à un groupe de pression antireligieux ».

Le principe de séparation du religieux et du politique est inscrit dans notre constitution. Cela ne résout-il pas les choses ?
C. S. : « Attention, ce qui est acté dans la Constitution, c’est l’indépendance des Églises. Il n’est écrit nulle part que les Églises n’ont pas le droit d’influencer les pouvoirs publics et que la loi civile prime sur le droit religieux. Même si c’est le cas dans les faits et que nous n’avons aucun problème de ce côté-là, il faut quand même se souvenir que c’est une séparation unilatérale. »

Votre ouvrage semble mettre le doigt sur les manques plutôt que sur la critique de ce qui existe ?
C. S. : « Notre propos n’est pas de dire que ce qu’on enseigne dans les cours de religion est mauvais et qu’il faut y mettre fin. Par contre, nous voulons attirer l’attention sur le fait qu’on sépare les élèves au moment où l’on aborde des questions essentielles sur le sens de la vie. Et qu’on prolonge une éducation confessionnelle reçue à la maison, alors que le rôle de l’école, c’est d’émanciper et d’ouvrir à la diversité des convictions ! »

Mais ce cours philosophique commun que vous appelez de vos vœux ne concerne que l’école officielle ?
C. S. : « C’est vrai, la réforme qui est sur le métier à la Fédération Wallonie-Bruxelles ne concerne que le réseau officiel. Or, elle doit s’adresser aussi aux écoles libres. Aujourd’hui, les enfants inscrits dans ce réseau sont contraints de suivre le cours de religion catholique, qu’ils soient athées, musulmans ou qu’ils appartiennent à toute autre confession. Cela ne va pas. L’important, c’est que tous les élèves aient ce cours d’éthique, de citoyenneté et de culture religieuse basé sur un programme et un corpus scientifique quitte à ce que le réseau libre crée à côté un cours de religion confessionnelle. »

Myriam Katz

En savoir +

Le vivre ensemble à l’école. Plaidoyer pour un cours philosophique commun, par Caroline Sägesser, docteur en Histoire à l’ULB, et Patrick Loobuyck, docteur en philosophie à l’Université d’Anvers, Éditions du CAL.

Ils l’ont fait !

Le souhait de Caroline Sägesser se réalise-t-il déjà ? À l’initiative de leur professeur de géographie, les élèves de 1re année de l’Athénée de Ciney ont visité la mosquée de Namur et ont découvert le culte musulman avec l’aide de l’imam. Un projet né à la suite des attentats de Charlie Hebdo. Découvrez le reportage de la RTBF en cliquant ici.

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